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En Égypte, un feuilleton sur la pédocriminalité brise la chape du silence

Dans une société où les discussions sur le sexe et les violences sexuelles sont souvent étouffées, la série a entraîné une hausse notable des appels à la ligne d’urgence dédiée à la protection de l’enfance

La mosquée Mohammed Ali au sein de la citadelle Salaheddine, derrière une partie de la mosquée Shaykhu, dans le quartier Al-Khalifa du Caire, le 11 janvier 2023. (Crédit : Khaled DESOUKI / AFP)
La mosquée Mohammed Ali au sein de la citadelle Salaheddine, derrière une partie de la mosquée Shaykhu, dans le quartier Al-Khalifa du Caire, le 11 janvier 2023. (Crédit : Khaled DESOUKI / AFP)

Diffusé sur les petits écrans des foyers égyptiens, un feuilleton a provoqué une onde de choc en traitant de pédocriminalité, un sujet largement tabou dans ce pays conservateur.

Programmé à une heure de grande écoute, la série Lam Shamsia — « Lettres solaires » en arabe — suit le personnage de Nelly qui découvre que son beau-fils, âgé de neuf ans, a été victime d’agressions sexuelles de la part d’un ami proche de la famille.

Dans une société où les discussions sur le sexe et les violences sexuelles sont souvent étouffées, la série a ouvert le dialogue. Elle a également entraîné une augmentation notable des appels à la ligne d’urgence dédiée à la protection de l’enfance.

« Dans notre culture, on ne parle pas de ces choses-là », déclare à l’AFP Amira Abou Shady.

« Mais après avoir vu la série, j’ai pris mon fils à part et lui ai dit qu’il pouvait toujours tout me dire », raconte cette mère de famille de 43 ans, pour qui « aucun enfant ne devrait souffrir en silence ».

Dure à regarder, mais saluée pour son courage, la série a été perçue par beaucoup comme une invitation nécessaire à la réflexion.

« J’ai dû tout remettre en question. A qui peut-on vraiment confier nos enfants ? », indique à l’AFP Hend Adel, 41 ans et mère de trois enfants.

Bien que la fiction égyptienne traite depuis longtemps des sujets sensibles, le silence autour des violences sexuelles, notamment envers les enfants, continue largement de prévaloir.

Pour Magda Khairallah, critique d’art, « c’est la première » fois que ce sujet est « représenté à l’écran avec autant de sincérité et d’audace ».

Plus de 21 000 signalements

En 2024, plus de 21 000 signalements d’enfants en situation de danger ont été recensés, incluant des cas de violences sexuelles, physiques ou de négligence, selon le Conseil national de l’enfance et de la maternité (CNEM).

Mais « le nombre réel est bien plus élevé », estime Sabry Ossmane, responsable de la ligne d’appel d’urgence pour enfants du CNEM.

« Beaucoup de familles ont peur de la stigmatisation. Elles craignent que leur enfant ne soit montré du doigt ou mis à l’écart, alors elles se taisent », explique-t-il à l’AFP.

Briser le silence est ce qui a poussé le jeune Ali al-Beialy, 12 ans, à accepter le rôle.

Le réalisateur Karim el-Shenawy, « m’a dit que je serai la voix de ceux qui n’en ont pas, que je parlerai pour tous ceux qui ne peuvent pas le faire », raconte l’enfant.

Pour la scénariste Mariam Naoum, il était essentiel de mettre des mots sur ces abus.

« On refuse de croire que la majorité des abus viennent de proches. Pourtant, c’est souvent dans le cercle intime que ces violences ont lieu », a-t-elle souligné, conviée dans une émission de la célèbre animatrice égyptienne, Lamis el-Hadidi.

Sur Facebook, elle a aussi expliqué avoir insisté pour une diffusion télévisée pour que « le plus grand nombre d’Égyptiens et d’Arabes voient cette série ».

« Hésitation et peur »

Selon Salma ElFawal, spécialiste de la protection de l’enfance à l’Unicef en Égypte, la majorité des abus ont lieu « à la maison, à l’école et dans le cyberespace ».

« Nos partenaires ont relevé […] une augmentation des appels passés par des familles, que ce soit pour se renseigner ou signaler des cas, pendant et après la diffusion », indique-t-elle à l’AFP.

À cela se sont ajoutés les nombreux témoignages de victimes partagés sur les réseaux sociaux.

Et une affaire judiciaire a cette semaine alimenté le débat : un employé d’une école, âgé de 79 ans, a été condamné à la réclusion à perpétuité pour avoir agressé un garçon de cinq ans.

Si sur les écrans la victime obtient justice, la réalité est souvent différente.

Dans la série, les personnages ont accès à un soutien juridique et psychologique, dont sont privés beaucoup d’Égyptiens.

Et bien que le droit égyptien prévoie des peines sévères pour les pédocriminels, jusqu’à la réclusion à perpétuité, selon nombre d’experts, la majorité des cas ne parviennent jamais devant les tribunaux.

Les enfants des rues, parmi les populations les plus vulnérables, n’ont généralement pas accès aux mécanismes de protection du système judiciaire.

Même dans les foyers les plus favorisés, peu d’affaires sont portées devant les tribunaux.

« L’agression doit être récente et l’enfant peut être soumis à un examen médico-légal », explique Hala Abdel Kader, avocate et directrice de l’association pour le développement de la famille.

« Pour qu’un dossier soit solide, il faut une réaction immédiate des parents », mais « trop souvent, l’hésitation et la peur font obstacle ».

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