En Irak, les suicides explosent et le tabou s’estompe
Rechercher

En Irak, les suicides explosent et le tabou s’estompe

Près de 200 cas ont été recensés de janvier à avril, dont certains perpétrés en direct sur les réseaux sociaux.

Une photo prise le 17 aopût 2015 montre une vue générale de la ville de Sinjar, dans le nord de l'Irak, à l'ouest de Mossoul (Crédit : SAFIN HAMED/AFP PHOTO)
Une photo prise le 17 aopût 2015 montre une vue générale de la ville de Sinjar, dans le nord de l'Irak, à l'ouest de Mossoul (Crédit : SAFIN HAMED/AFP PHOTO)

Nada n’avait jamais parlé avant de ses tentatives de suicide, Ahmed hésite mais consent désormais à les évoquer : face à l’explosion des suicides en Irak, le tabou autour de ce sujet douloureux s’estompe.

Près de 200 cas ont été recensés de janvier à avril, dont certains perpétrés en direct sur les réseaux sociaux, forçant institutions politiques, religieuses et médiatiques à s’emparer d’un problème qui affecte particulièrement la jeunesse.

En seulement 24 heures mi-juillet, trois Irakiens – deux hommes et une femme – se sont suicidés, rapporte une source policière.

Dans ce pays de 40 millions d’habitants, les problèmes de santé mentales et le suicide ont longtemps été profondément tabous. L’islam, majoritaire, tout comme les religions minoritaires – notamment le christianisme – condamnent le fait de se donner la mort.

Parce qu’elle ne voyait « pas de lumière au bout du tunnel », Nada, 24 ans, qui parle à l’AFP sous un nom d’emprunt, a pourtant attenté des dizaines de fois à sa vie depuis l’âge de 12 ans.

Interdite d’école par ses parents, abusée par ses frères et désormais mariée à un homme violent, elle a tout tenté : la mort-aux-rats, les médicaments, se taillader les bras et même la pendaison.

Ahmed, 22 ans, a, lui, tenté par deux fois de mourir pour se faire entendre de sa famille qui refusait son union avec celle qu’il aimait.

« Pas d’autre choix »

« Je n’avais pas d’autre choix », dit à l’AFP cet habitant de Nassiriya, à 300 km au sud de Bagdad. « Ma famille est très religieuse et refuse les mariages d’amour », poursuit-il. « Ils veulent même choisir mon épouse à ma place ! ».

Mais les sentiments amoureux contrariés ne sont pas l’unique raison des suicides.

Il y aussi les ravages psychologiques et économiques des guerres à répétition depuis 40 ans, le chômage qui touche près de 15 % de la population – deux fois plus chez les jeunes -, la condition des femmes -soutiens de famille dans un foyer sur 10 – et le poids des traditions qui entrave surtout les jeunes et les femmes.

Résultat, une hausse de plus de 30 % des suicides entre 2016 et 2018, de 383 cas à 519, selon la Commission des droits humains du Parlement. Et la progression continue en 2019.

Ces chiffres ne comptent que les suicides déclarés car souvent, du Sud chiite, rural et tribal, au Nord kurde, en passant par l’Ouest sunnite, les familles ne déclarent pas les pendaisons, morts par armes à feu et autres empoisonnements comme des suicides. Quant aux tentatives, personne ne les recense.

« Des années à survivre »

« Pendant des années, on n’a pensé qu’à survivre face au terrorisme », explique à l’AFP une psychiatre préférant conserver l’anonymat. « Maintenant, les gens commencent enfin à s’occuper des problèmes sociaux comme le suicide ou les drogues ».

Difficile d’ignorer le phénomène quand des jeunes se sont pendus ou jetés d’un pont en direct sur les réseaux sociaux.

Amal Kobashi, qui dirige l’ONG Iraqi Women’s Network, y voit des appels au secours dans un pays où consulter un thérapeute reste mal vu.

« Ils voulaient susciter de l’empathie », affirme cette militante qui croit que cette « publicité » aura des retombées « positives ».

Ces vidéos ont provoqué une onde de choc telle que des émissions y ont été consacrées et même les dignitaires religieux y sont allés de leur avis.

Le grand ayatollah Ali Sistani, plus haute autorité pour la majorité des chiites d’Irak, a appelé les dirigeants à « trouver une solution à la question » du suicide dû au « désespoir face à l’avenir ». L’influent leader chiite Moqtada Sadr a, lui, dénoncé un phénomène « qui tue l’espoir ».

Mais pour la psychiatre de Bagdad, si « on parle plus de suicide, ce n’est pas toujours de la bonne manière ». « Certains religieux attribuent le suicide au manque de foi, cela n’aide ni les victimes ni leurs familles ».

« Numéros verts, spots télé »

Elle prône « des campagnes choc, des numéros verts » pour parler à ceux qui sont tentés, « des spots télé proposant des solutions de soutien », dans un pays comptant seulement trois psychiatres par million d’habitants. La Suisse en compte 444 et la France 209, selon l’Organisation mondiale de la santé.

La crise doit être jugulée, plaide Mme Kobashi, car les jeunes sont les plus tentés: « Ils sont la classe d’âge la plus lésée en terme d’emploi, d’éducation et de soins ».

Comme « il n’y aucun mécanisme gouvernemental pour résoudre leurs problèmes, ils vont devenir plus désespérés et se suicider davantage », prévient-elle.

Un temps, les autorités ont envisagé de construire des paravents sur les ponts de Bagdad pour éviter les suicides dans le Tigre. Face à l’ironie collective, l’idée a été abandonnée.

La police fluviale continue chaque jour de sauter à l’eau pour sauver des vies. Selon un officier, entre janvier et avril, « 36 personnes » ont été secourues ainsi.

Mais parfois, il est trop tard, raconte à l’AFP le général Mohammed al-Rubaye, ex-chef des services de police-secours de Bagdad.

Un jour, ses hommes ont été appelés parce qu’une femme avait sauté d’un pont avec ses deux enfants.

« La mère et un fils ont pu être sauvés. Mais pas l’autre ».

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...