En proposant la Défense à Liberman, Netanyahu étreint un politicien qui le méprise
Rechercher
Opinion

En proposant la Défense à Liberman, Netanyahu étreint un politicien qui le méprise

Le Premier ministre a-t-il été sage – pour le bien d’Israël et le sien – en donnant un poste très sensible à un rival brusque, ambitieux et moqueur ?

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Le Premier Benjamin Netanyahu (à droite) et son ancien ministre des Affaires étrangères, Avigdor Liberman, au moment de l'annonce de la formation d'une liste commune au Likud et à Yisrael Beytenu pour les élections de 2013, au mois d'octobre 2012. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
Le Premier Benjamin Netanyahu (à droite) et son ancien ministre des Affaires étrangères, Avigdor Liberman, au moment de l'annonce de la formation d'une liste commune au Likud et à Yisrael Beytenu pour les élections de 2013, au mois d'octobre 2012. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Le poste de ministre de la Défense d’Israël, un pays qui est trop souvent traîné dans le conflit, un pays qui fait servir ses jeunes hommes et ses jeunes femmes dans l’armée, détient une importance et une sensibilité immense. Le fardeau de défendre ce pays est complexe et toujours changeant. Les dilemmes, pratiques et moraux, sur comment protéger au mieux Israël sont aigus. Le ministre de la Défense, qui dirige une hiérarchie envoyant potentiellement de jeunes Israéliens à la mort, a un niveau de responsabilité extraordinaire, dépassé uniquement par celui du Premier ministre.

Mercredi, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a confié ce poste, ce fardeau, cette responsabilité, à un politicien qui fait des déclarations à bout portant.

Un politicien qui, il y a à peine quelque semaines, a choisi de montrer sa solidarité avec un soldat accusé d’homicide involontaire dans la mort d’un terroriste palestinien désarmé, même si les généraux dirigeant l’armée cherchaient à insister sur l’impératif pour les soldats de respecter les standards moraux qui guident Israël.

Un politicien qui a appelé à l’éviction du président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, même si Netanyahu a essayé d’assurer la communauté internationale de son désir d’entrer en négociations avec Abbas.

Un politicien qui, même si la dernière guerre contre le Hamas était à son plus haut pendant l’été 2014, et même s’il était assis au sein du petit cabinet qui gérait la réponse militaire israélienne, a publiquement fustigé Netanyahu et son propre gouvernement pour sa conduite ostensiblement inepte. Qui après la guerre a ridiculisé le Premier ministre pour qui il avait servi, parlant de paranoïa et d’inefficacité. Qui a raillé Netanyahu pendant un entretien avec moi-même l’année dernière, incapable selon lui de défier le Hamas, incapable de réprimer la menace posée par l’Iran, incapable de défendre le pays.

Une première question doit être posée, et ce sera : pourquoi ? Pourquoi Netanyahu choisit-il de faire venir, au poste le plus crucial et le plus sensible, un homme qui n’a clairement aucun respect pour lui, à qui il ne peut pas faire confiance pour le soutenir en public, qui va aliéner une proportion non négligeable des soutiens internationaux d’Israël, qui va exacerber les tensions dans des régions du monde arabe, et qui rendra au moins certains parents israéliens considérablement plus inquiets quand le jour de l’enrôlement de leurs enfants viendra ?

Pourquoi agir ainsi alors que l’actuel ministre de la Défense, Moshe Yaalon, voit la complexité du conflit palestinien de la même manière que Netanyahu, n’a montré aucune hésitation à affronter la communauté internationale quand il pense qu’elle juge de façon inappropriée les défis d’Israël, est respecté par le haut commandement de l’armée israélienne, s’est tenu aux côtés de Netanyahu pour lutter pendant les nombreux conflits et les poussées de terrorisme, et partage la réticence visible de Netanyahu à s’engager dans de longues mésaventures militaires ?

Il y a beaucoup de réponses. Mais il est difficile de les trouver suffisantes. Pour ceux qui n’aiment pas Liberman et le voient comme un homme dangereux, évidemment, aucune réponse ne serait suffisante. Mais même pour Netanyahu, le calcul semble faux.

Tout d’abord et avant tout, il y a dans l’esprit de Netanyahu le fait qu’il détient une coalition de 61 sièges dans une Knesset qui en compte 120, et que c’est une mauvaise manière de devoir gouverner. Qu’il ait ou pas réellement préféré que le parti dysfonctionnel d’Isaac Herzog le rejoigne, le fait est que le chef de l’Union sioniste a peu de soutien de la part de ses propres députés, conduisait une dure négociation, et est honni par les électeurs de droite de Netanyahu. Liberman, au contraire, dans l’un des voltefaces qui sont sa marque de fabrique, s’est soudainement déclaré prêt et disponible, au grand plaisir de la plupart du reste de la coalition actuelle.

Netanyahu peut donc élargir son gouvernement, garder sa droite heureuse, et humilier Herzog.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le ministre de la Défense (à gauche) Moshe Yaalon, à Jérusalem, le 8 octobre 2015. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash 90)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le ministre de la Défense (à gauche) Moshe Yaalon, à Jérusalem, le 8 octobre 2015. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash 90)

Et s’il en était venu à voir Yaalon comme une menace politique potentielle, comme trop empathique sur sa défense de l’éthique militaire, comme un partisan irritant, alors mettre de côté l’actuel ministre de la Défense est un bonus supplémentaire.

Mais cela apporte une deuxième question : comment cette surprenante nomination va-t-elle marcher ?

A l’intérieur du pays, à court terme, Netanyahu pourrait vraisemblablement être content de lui. Il pourrait éviter l’humiliation d’une défaite législative, et pourrait s’être rendu moins vulnérable aux extorsions politiques de son étroite coalition. Il a plongé le principal parti d’opposition dans une frénésie de récrimination amère et de moquerie publique. Il pourrait être soulagé de voir Liberman, qui ne mâche pas ses mots, à ses côtés. Il pourrait essayer de persuader la communauté internationale qu’il n’avait pas de place pour manœuvrer et se décrire comme la figure relativement modérée, responsable à qui l’on peut toujours se fier pour empêcher toute embardée radicale à droite, que ce soit sur les implantations, l’usage de la force, une législation controversée et plus encore.

Mais il est aussi facile d’envisager que l’administration Obama, avec qui Netanyahu a eu une relation si difficile, ne voit d’un très mauvais œil cette nouvelle coalition inattendue, et pourrait alors se montrer plus encline à aider les Français sur leur idée de conférence de paix internationale, ou plus flexible sur le sujet des efforts palestiniens devant le Conseil de sécurité de l’ONU.

Il est difficile de penser que le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, qui, cette semaine seulement saluait l’opportunité de paix possible et pouvait croire qu’il parlerait bientôt avec le ministre des Affaires étrangères Herzog, assistera avec joie devant l’arrivée du ministre de la Défense Liberman. La même chose pourrait être dite des Saoudiens, qui, il y a seulement quelques jours, ont remarquablement envoyé le prince Turki bin Faisal al-Saud partager la scène d’une conférence publique à Washington D.C. avec l’ancien conseiller national à la sécurité de Netanyahu, Yaakov Amidror.

Le prince Turki al-Faisal de l'Arabie Saoudite et le Maj. Gen. (ret.) Yaakov Amidror, ancien conseiller à la sécurité nationale du Premier ministre Benjamin Netanyahu, échangent sur une plate-forme à l'Institut de Washington, le 5 mai 2016 (Crédit : capture d'écran Washington Institute)
Le prince Turki al-Faisal de l’Arabie Saoudite et le Maj. Gen. (ret.) Yaakov Amidror, ancien conseiller à la sécurité nationale du Premier ministre Benjamin Netanyahu, échangent sur une plate-forme à l’Institut de Washington, le 5 mai 2016 (Crédit : capture d’écran Washington Institute)

Et même si l’on souscrit à la notion que tous les calculs cruciaux de Netanyahu se réduisent finalement à un désir de se maintenir à son propre poste de Premier ministre, ce partenariat ressuscité apparait comme la recette de nouvelles déceptions et de nouveaux reproches.

Car si Netanyahu était irrité par les aspirations non déclarées de Yaalon au poste de Premier ministre, Liberman cherche clairement la première place. Il a tenté de prévoir ce déroulement en alliant son parti Yisrael Beytenu avec le Likud avant les avant-dernières élections, et a été contrecarré. A présent, bien que son poids politique se soit réduit avec les élections de l’année dernière, il est invité à prendre le poste – ministre de la Défense – qu’il voit comme un poste tremplin essentiel sur la route vers le mandat de Premier ministre.

Quelles que soient les grandioses professions d’amitié, de confiance et de coopération qui seront faites dans les prochains jours, il n’y a aucune raison de croire que ce dernier rebondissement de l’alliance allant et venant entre Netanyahu et Liberman, qui a commencé il y a presque 30 ans, se terminera différemment de tous ses prédécesseurs : par une rupture amère.

La question finale est cependant combien de dégâts se seront produits d’ici là.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...