Esther Safran Foer imite ses enfants et publie son premier livre
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Esther Safran Foer imite ses enfants et publie son premier livre

Esther Safran Foer publie des mémoires d'après-guerre détaillant sa naissance dans un camp de personnes déplacées, la découverte d'une sœur assassinée et son enquête en Ukraine

  • L'auteur de "I Want You to Know We're Still Here", Esther Safran Foer. (Autorisation)
    L'auteur de "I Want You to Know We're Still Here", Esther Safran Foer. (Autorisation)
  • La famille d'Esther Safran Foer pose pour une photo. (Autorisation)
    La famille d'Esther Safran Foer pose pour une photo. (Autorisation)
  • Esther Safran Foer, (au centre droit), et son fils Frank, (à sa droite), en Ukraine avec les descendants de la famille qui a caché son père pendant la guerre. (Autorisation)
    Esther Safran Foer, (au centre droit), et son fils Frank, (à sa droite), en Ukraine avec les descendants de la famille qui a caché son père pendant la guerre. (Autorisation)
  • La mère d'Esther Safran Foer, Ethel, (à gauche), avec sa jeune sœur Pesha, leur grand-mère Rose et leur cousin Freika. (Autorisation)
    La mère d'Esther Safran Foer, Ethel, (à gauche), avec sa jeune sœur Pesha, leur grand-mère Rose et leur cousin Freika. (Autorisation)

LONDRES – Fille de survivants de la Shoah, Esther Safran Foer dit avoir grandi entourée de fantômes, hantée par des parents dont on parlait rarement. Mais, comme elle l’écrit dans son livre I Want You to Know We’re Still Here, ce n’est qu’au début de la quarantaine qu’elle a découvert un nouveau fantôme important : celui d’une sœur dont elle n’avait jamais entendu parler. Cette révélation ne définit pas seulement la phase suivante de sa vie, elle l’amènera également à partir à la découverte de l’Ukraine.

Bien qu’il s’agisse d’une histoire sur la Shoah, Esther Safran Foer parle de son livre comme d’un mémoire « post-Shoah », en reconnaissance des événements qui sont arrivés à sa famille par la suite. Outre la survie, il s’agit également de l’importance de la mémoire et de l’histoire.

« J’ai écrit ce livre pour mes parents et mes ancêtres, et pour mes six petits-enfants et leurs descendants », confie-t-elle au Times of Israel, au téléphone depuis son domicile de Washington. « Si je n’avais pas consigné pas cette histoire, elle aurait été perdue ».

Le message est positif, dit l’auteure, dont la famille, qui comprend ses trois fils célèbres – le romancier à succès Jonathan Safran Foer et ses frères Franklin et Joshua, tous deux journalistes et écrivains – est toujours là et grandit.

L’auteur de « I Want You to Know We’re Still Here », Esther Safran Foer. (Autorisation)

Esther Safran Foer décrit sa vie professionnelle comme étant caractérisée par le fait de cadrer et de raconter les histoires d’autres personnes, ayant passé une grande partie de son temps à travailler dans les affaires publiques.

Pendant près de 10 ans, depuis sa création en 2004, elle a été directrice exécutive de la synagogue et de l’institution culturelle Sixth & I, basée à Washington, poste qu’elle a décidé de quitter pour écrire son livre. Elle était alors grand-mère et se sentait prête à se plonger dans le passé.

« J’ai presque dû faire toutes ces choses avant de pouvoir regarder en arrière, je suppose », dit-elle.

La mère d’Esther Safran Foer, Ethel, (à gauche), avec sa jeune sœur Pesha, leur grand-mère Rose et leur cousin Freika. (Autorisation)

Elle est née à Lodz, en Pologne, en 1946 et est arrivé aux États-Unis en 1949 via un camp de personnes déplacées en Allemagne. Nommée d’après ses deux grands-mères décédées, elle dit avoir compris instinctivement que son rôle au sein de la famille était d’apporter de la joie.

Les parents d’Esther Safran Foer la poussent dans une poussette dans un camp de personnes déplacées. (Autorisation)

« Je ne sais pas si j’ai ressenti une pression, mais c’était certainement quelque chose qui me pesait toujours. Je ne pense pas qu’il soit inhabituel pour les enfants de survivants de la Shoah [de le penser], ‘Pourquoi j’irais causer des problèmes après tout ce que mes parents ont traversé' », explique-t-elle.

Les deux parents étaient réticents à parler de leur passé, ce qu’elle décrit comme typique. « En essayant de laisser le passé derrière eux, ils essayaient d’aller de l’avant », commente-t-elle.

Mais Esther Safran Foer posait toujours des questions à sa mère – même si elle prenait soin de les formuler avec prudence. « Elle essayait de me protéger et j’essayais de la protéger. Encore une fois, c’est assez classique », indique-t-elle.

Lorsque sa mère lui a révélé que son père avait été dans un ghetto avec sa femme et sa fille, toutes deux assassinées par les nazis alors qu’il travaillait dans un détachement, Esther Safran Foer a été stupéfaite. C’était la première fois qu’elle apprenait que son père avait déjà eu une famille. Mais elle est convaincue que ce n’est pas quelque chose que sa mère avait essayé de lui cacher.

« Elle était en train de me parler, et ça m’a échappé. Je ne pense pas que c’était quelque chose de conscient. Quand elle me cachait des choses, c’était surtout pour ne pas me faire mal, et aussi, peut-être pour qu’elle n’ait pas à parler de certaines choses », explique Esther Safran Foer.

Esther Safran Foer fait du tricycle dans un camp de personnes déplacées. (Autorisation)

En 1954, alors qu’elle était âgée de huit ans, son père s’est suicidé. Cette tragédie a entraîné d’autres souffrances inexprimées au sein de la famille.

« Cela a créé tout un autre monde qu’il nous était impossible d’aborder », dit-elle. « Il était plus facile de demander à ma mère de parler de sa mère que de mon propre père. Je savais juste que c’était un sujet qu’on ne pouvait pas aborder ».

Elle est certaine que le traumatisme de la Shoah de son père a contribué à son suicide, qui a été compliqué par le fait de vivre à une époque où l’on ne parlait pas de santé mentale. « Aujourd’hui, heureusement, ces choses ne sont plus des secrets », constate-t-elle.

Esther Safran Foer écrit que la mémoire est une sorte d’obsession qui court dans sa famille. Elle décrit son bureau à la maison comme débordant de photographies, de documents et de cartes, dont certains sont dans des boîtes soigneusement étiquetées et d’autres laissés en vrac.

Des souvenirs et des bribes d’histoire personnelle sont également stockés dans des dizaines de bocaux et de sacs de congélation : la terre recueillie dans le shtetl de sa mère à Kolki, en Ukraine, repose dans un bocal sur la cheminée de son salon, à côté des décombres du ghetto de Varsovie. Un carreau isolé trouvé dans une ancienne synagogue turque est conservé dans un sac.

Le roman de Jonathan Safran Foer Tout est illuminé, publié en 2002, s’appuie vaguement sur quelques détails connus de la famille. Le roman et le film qui a suivi ont suscité un nouvel intérêt pour le village d’où est originaire la famille. Il s’agit d’un récit fictif sur Trochenbrod, le shtetl ukrainien où est né son grand-père Louis Safran.

Les parents d’Esther Safran Foer le jour de leur mariage. (Autorisation)

Cependant, certains membres de la petite communauté active de la diaspora de Trochenbrod – des descendants de familles qui y ont vécu – ont contesté la manière dont Jonathan Safran Foer l’avait présentée.

« Les gens protégeaient la mémoire de leur ville », commente Esther Safran Foer. « Ce n’était pas exactement la vision qu’ils avaient de leur shtetl. Et je le comprends ».

Au début, Esther Safran Foer ne voulait pas écouter les appels téléphoniques critiques qui lui parvenaient, mais son propre intérêt et son obsession ont fini par croître en conséquence.

« J’avais de plus en plus de conversations [avec des personnes liées à la ville] et j’ai commencé à rassembler des informations [sur mon père] », explique-t-elle.

Son livre relate un nombre étourdissant – et parfois déroutant – de parents et autres personnes que l’écrivaine rencontre et avec qui elle est en contact au cours de ses recherches, qui l’emmènent au Brésil, en Israël et enfin en Ukraine en 2009. Armée d’une petite photographie en noir et blanc délavée de deux hommes et deux femmes que sa mère avait gardée, elle a voyagé avec son fils Frank pour essayer de trouver la famille qui avait caché son père aux nazis, ainsi que des informations sur sa sœur.

« Je ne m’attendais pas à trouver quoi que ce soit. Beaucoup de gens m’ont dit : contentez-vous d’aller sur les routes et de sentir l’air des villages d’où vient votre famille. Et j’étais en quelque sorte préparée à cela », relate-t-elle.

Elle n’était certainement pas prête à retrouver la famille qui avait hébergé son père et à connaître l’identité des personnes figurant sur la photo.

Esther Safran Foer, (au centre droit), et son fils Frank, (à sa droite), en Ukraine avec les descendants de la famille qui a caché son père pendant la guerre. (Autorisation)

« Je me souviens m’être assise à côté de Frank et avoir dit : ‘C’est vrai ?’. Et, comme je le dis dans le livre, il a répondu : ‘Cent dix pour cent’. Si j’avais été seule et que je ne l’avais pas eu avec moi pour traduire et vérifier, je ne suis pas sûre que je l’aurais cru », explique Esther Safran Foer.

Elle a également découvert le nom de sa sœur décédée, Asja, qu’elle a depuis entré dans la base de données de Yad Vashem. Dans l’esprit de la continuité et de la tradition juive, la plus jeune des petites-filles d’Esther Safran Foer porte Asja comme deuxième prénom.

Je voulais savoir, mais j’avais aussi peur de découvrir

Elle est consciente qu’elle ne saura peut-être jamais toute la vérité sur son père, mais elle dit avoir trouvé ce dont elle avait besoin. Ses recherches sont en cours et grâce à la détermination de la communauté de Trochenbrod, les gens la contactent toujours avec des indices et des pistes à mesure que de nouvelles informations émergent. Mais après avoir consacré de nombreuses années au projet, elle se sent maintenant libérée à l’idée d’avoir terminé le livre.

« Je me sens tellement bien, personnellement, d’avoir pu écrire cette histoire », souligne-t-elle. « L’écriture m’a aidé à affronter l’histoire ».

Dans le livre, elle dit que la recherche l’a finalement menée dans des endroits à l’intérieur d’elle-même qui l’effrayaient, qu’elle avait peur de ce qu’elle pourrait découvrir.

La famille d’Esther Safran Foer pose pour une photo. (Autorisation)

« Je voulais savoir, mais j’avais aussi peur de le découvrir », dit-elle. « Et je ne sais pas de quoi j’avais peur – de l’inconnu ? Il y avait tellement de choses dont nous ne pouvions pas parler. Pour cela, il fallait probablement que je me trouve à un moment de ma vie où je me sentais à l’aise avec moi-même ».

Mère d’enfants écrivains, la néophyte en la matière admet que l’écriture du livre a été un peu angoissante, en grande partie parce qu’elle ne se considère pas comme un écrivain – elle n’a montré le manuscrit à ses fils que lorsqu’il était presque terminé.

« C’était un peu effrayant », dit-elle en riant. « Je suppose qu’il y avait une sorte d’hésitation, une peur d’être jugée. De plus, je savais que je devais avoir ma propre voix pour raconter cette histoire et je ne l’ai réalisé qu’une fois que j’étais vraiment immergée dedans. C’était plus qu’un livre. C’était quelque chose que je devais faire pour moi-même, pour ma famille ».

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