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Opinion

Être un bon Juif, ce n’est pas autre chose qu’être une bonne personne

Plus que presque tout autre pays, Israël aurait dû rapidement faire sienne l’obligation morale d’ouvrir ses portes aux civils ukrainiens innocents fuyant l’invasion russe

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Des immigrants juifs fuyant les zones de guerre en Ukraine arrivent au bureau israélien de l’Immigration et de l’Intégration à l’aéroport Ben Gurion, le 15 mars 2022. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)
Des immigrants juifs fuyant les zones de guerre en Ukraine arrivent au bureau israélien de l’Immigration et de l’Intégration à l’aéroport Ben Gurion, le 15 mars 2022. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

Cet éditorial a été adressé mercredi aux membres de la communauté du Times of Israel dans le mail hebdomadaire du ToI. Pour recevoir ces éditoriaux au fur et à mesure de leur publication, rejoignez la communauté du ToI ici.

À l’occasion d’une réunion du gouvernement, lundi, marquée par des propos parmi les plus obtus et honteux jamais proférés par des ministres au sujet de l’invasion de l’Ukraine par la Russie et l’action d’Israël, le ministre de l’Agriculture Oded Forer aurait déclaré : « Assez d’autoflagellation. »

En accueillant des réfugiés ukrainiens, Forer aurait déclaré : « Nous en faisons beaucoup plus que tout autre pays dépourvu de frontière avec l’Ukraine. »

« Absolument », aurait répondu la ministre de l’Intérieur, Ayelet Shaked, architecte et superviseure des piètres politiques et procédures israéliennes en matière d’accueil des réfugiés, qui, entre autres faits marquants, l’a vue fixer un plafond strict du nombre d’arrivées de non-Juifs en provenance d’Ukraine, puis l’ajuster sous la pression des juges. Cela vaut aux réfugiés de guerre, candidats à l’immigration, d’être détenus des heures sinon des jours durant, à l’aéroport, le temps de vérifier leur admissibilité. Cela vaut à certains, jugés inéligibles, d’être refoulés.

« Le gouvernement et les ministres », a affirmé Shaked, « devraient se vanter et se réjouir de cette opération ».

Plus que presque tout autre pays, Israël aurait dû rapidement faire sienne l’obligation morale d’ouvrir ses portes aux civils innocents fuyant l’invasion russe.

La ministre de l’Intérieur Ayelet Shaked lors d’une conférence de presse à la Knesset à Jérusalem, le 8 mars 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Notre peuple s’est vu refuser l’entrée dans le monde entier alors que les nazis préparaient un génocide. Notre nation a été ressuscitée trop tard pour sauver des millions de Juifs. Nous sommes ici pour faire en sorte que le peuple juif ne soit « plus jamais » vulnérable et impuissant.

Nous sommes aussi ici pour défendre le noyau moral du judaïsme, la foi qui nous a soutenus miraculeusement en exil pendant des millénaires, qui nous oblige à être la lumière des nations et nous rappeler l’obligation talmudique :
« Quiconque sauve une seule vie sauve le monde entier. »

Comme l’a souligné l’ambassadeur d’Ukraine en Israël, Yevgen Korniychuk, de plus en plus déconcerté par la politique brutale d’Israël envers les réfugiés, très peu d’Ukrainiens sans liens avec le judaïsme plébiscitent Israël comme lieu de refuge temporaire.

À ses yeux, ils sont en outre peu susceptibles de chercher à rester illégalement en Israël une fois la guerre terminée. Ils chercheront sans doute à rentrer chez eux où, dans de nombreux cas, les hommes en âge de combattre continuent de lutter contre la Russie.

Des urgentistes et bénévoles ukrainiens transportent une femme enceinte blessée dans une maternité endommagée par les bombardements à Mariupol, en Ukraine, le 9 mars 2022. Elle est morte plus tard, avec son bébé mort-né. (Crédit : AP Photo/Evgeniy Maloletka)

C’est donc pure paranoïa de croire que faire ce qui s’impose – du point de vue juif –, en soutien à un peuple écrasé par une machine militaire tyrannique, met en péril la démographie juive d’Israël.

Heureusement, les responsables israéliens, les équipes médicales et bénévoles ont fait beaucoup de bonnes actions en zone de guerre, aidant aux postes frontaliers, fournissant des documents essentiels, prenant des dispositions pour assurer le transport et l’hébergement temporaire des réfugiés, souvent en marge du gouvernement.

En Israël, certaines procédures aéroportuaires donnent des signes d’une lente amélioration.

Des réfugiés juifs ukrainiens qui ont fui la guerre attendent dans un hangar de la capitale moldave, Chisinau, le 15 mars 2022, avant de se rendre à l’aéroport pour prendre l’avion pour Israël. (Crédit : Gil Cohen-Magen / AFP)

Certains retrouvent peu à peu le nord, question éthique. Yad Vashem a ainsi reconnu tardivement qu’il n’était pas judicieux de financer le mémorial des victimes de l’Allemagne nazie avec de l’argent d’oligarques liés aux envahisseurs brutaux et aux rapaces qui déchirent l’Europe.

En dépit de la mise en garde publique du Sous-Secrétaire d’État américain selon lequel Israël s’en voudrait de servir de « dernier refuge à l’argent sale qui alimente la guerre de Poutine », Israël refuse toujours de joindre sa voix aux sanctions internationales.

Au moins, le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid a-t-il promis lundi qu’« Israël ne sera pas utilisée pour contourner les sanctions imposées à la Russie par les États-Unis et d’autres pays occidentaux ».

L’oligarque russo-israélien, Roman Abramovich, à l’aéroport Ben Gurion, le 14 mars 2022. (Capture d’écran/Walla)

Le russo-israélien Roman Abramovich, notre citoyen le plus riche, a quitté le pays quelques heures plus tard. Le plus visible des dizaines d’oligarques et magnats russes à avoir pris la citoyenneté ou la résidence israélienne à l’ère Poutine est-il parti de son plein gré ou y a-t-il été invité ?

Quels sont les autres oligarques encore présents, et quelle quantité d’« argent sale » Israël leur a-t-il permis de mettre à l’abri ?

(Des décennies de contrôles fiscaux peu intrusifs, conçus à l’origine pour permettre aux Juifs réfugiés de pays hostiles d’évacuer leur argent et leurs biens, ont été maintenus alors même qu’il est devenu évident qu’ils sont largement détournés de leur vocation initiale. Supposée encourager l’alyah, une loi fiscale de 2008 accorde non seulement aux nouveaux immigrants une exonération fiscale de 10 ans sur les revenus gagnés à l’étranger, mais les exempte également, étonnamment, d’en déclarer la source.

Comme le Times of Israel l’a établi, par des années d’enquêtes et de reportages sur la criminalité financière en Israël, cet amendement est toujours en vigueur alors qu’il a clairement transformé le pays en l’un des « paradis fiscaux les plus généreux du monde », selon les mots d’un ancien chef de l’Autorité fiscale israélienne, qui a essayé, en vain, d’en obtenir la suppression.)

L’ex Première ministre ukrainienne, Ioulia Timochenko, lors d’une interview avec la Treizième chaîne israélienne mardi. (Capture d’écran)

Dans une interview accordée mardi soir à la Treizième chaîne israélienne, l’ex Première ministre ukrainienne, Ioulia Timochenko, a remercié Israël d’avoir « officiellement déclaré aujourd’hui se tenir aux côtés de l’Ukraine ».

Après tout, a-t-elle justifié, « il faudrait être dépourvu de conscience, sans cœur ni âme, et dépourvu de toute émotion humaine, pour regarder ce qui se passe en Ukraine et ne pas être à ses côtés ».

En fait, Israël n’a pas clairement déclaré se tenir aux côtés de l’Ukraine. Le Premier ministre, Naftali Bennett, tient une position qu’il aimerait sans doute qualifier de neutralité constructive, cherchant à jouer un rôle de médiateur dans la recherche d’une solution à la crise, sans pour autant s’aliéner Vladimir Poutine.

Timochenko faisait vraisemblablement référence à la déclaration faite par Lapid lundi, selon laquelle « rien ne justifie de violer l’intégrité territoriale de l’Ukraine et rien ne justifie l’attaque de civils ».

Le président russe Vladimir Poutine rencontre le chef de l’Agence fédérale médico-biologique au Kremlin, le 15 mars 2022. (Crédit : Mikhail Klimentyev / SPOUTNIK / AFP)

Malheureusement, cette effroyable guerre se poursuit et Poutine a d’ores et déjà dépassé le seuil critique. Soit il se retire d’Ukraine, soit il intensifie les bombardements et tueries, renforçant la répulsion qu’il inspire et la solidarité internationale envers les Ukrainiens.

Indépendamment de ses efforts de médiation et de ses préoccupations légitimes en matière de sécurité, Israël aurait dû prendre ses distances avec lui et ses tentacules, et ouvrir son cœur et ses portes aux victimes depuis longtemps déjà. Au nom de l’éthique et des principes du judaïsme.

Des immigrants juifs fuyant les zones de guerre en Ukraine arrivent au bureau israélien de l’Immigration et de l’Intégration à l’aéroport Ben Gurion, le 15 mars 2022. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

« Nous ne fermerons pas nos portes et nos cœurs à ceux qui ont tout perdu », a promis Lapid dimanche lors d’une visite au poste frontalier de Siret, entre la Roumanie et l’Ukraine, appelant Israël à être beaucoup « plus généreux » pour accueillir les réfugiés de guerre.

Faisant manifestement référence au message récurrent de Bennett sur l’accueil d’Israéliens et de Juifs, il a ajouté : « C’est notre obligation, non seulement, d’être de bons Juifs, mais aussi de bonnes personnes. »

En fait, ce devrait être exactement la même chose.

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