Expo à l’ONU : La propagande nazie souligne l’importance de la liberté de la presse
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C’est un monde 'post-faits' et on tente donc de discréditer là d’où viennent les critiques

Expo à l’ONU : La propagande nazie souligne l’importance de la liberté de la presse

L’exposition qui retrace l’intégration du national-socialisme après la Première Guerre mondiale jusqu’à l’Holocauste aux Nations unies intervient alors que certains s’inquiètent de l'état de santé des médias

Julius Streicher, fondateur de la propagande nazie, prenant la pose à Berlin le 15 août 1935 Crédit : JTA/ Getty Images)
Julius Streicher, fondateur de la propagande nazie, prenant la pose à Berlin le 15 août 1935 Crédit : JTA/ Getty Images)

NATIONS UNIES — « La propagande est un outil vraiment terrible entre les mains des experts », avait écrit Adolf Hitler en 1924.

Au cours des 20 années suivantes, le parti nazi a exploité les principaux médias pour gagner davantage de soutiens en faveur de la jeune démocratie qui avait suivi la Première Guerre mondiale en Allemagne, mais aussi pour mettre en oeuvre des programmes radicaux sous la dictature du parti dans les années 1930 et pour justifier la guerre et finalement l’Holocauste.

Cette déclaration de Hitler apparaît sur un panneau au sein du hall d’entrée des Nations unies dans le cadre de « « l’Etat d’imposture : le pouvoir de la propagande nazie », une exposition itinérante qui est à découvrir jusqu’au 5 mars et qui a été produite par le musée du mémorial de l’Holocauste des Etats Unis (USHMM).

Elle a pour objectif de montrer comment le parti nazi, groupe de prime abord aberrant et extrémiste, est parvenu à devenir le plus grand parti politique de ce qui était alors une Allemagne démocratique.

« Même si les Nazis ont été battus il y a soixante-dix ans, la propagande n’est pas morte avec eux. Un grand nombre de techniques similaires sont encore utilisées depuis les groupes extrémistes comme l’EI jusqu’à des groupes de l’extrême-droite européenne qui jouent sur la peur et l’attisent », explique Steve Luckert, conservateur du programme à USHMM.

« Je pense que vous pouvez voir ça dans le monde entier. Ici, des nationalistes blancs ont pu utiliser les médias sociaux pour augmenter leur influence. C’est quelque chose qu’avaient fait les nazis : ils avaient utilisé un marketing niche pour s’adresser à des gens qui avaient perdu leurs illusions face au status-quo ».

Bien sûr, 2017 n’est pas 1924, et les mensonges et les tournoiements ne sont pas des nouveautés en politique.

« Mais si le passé ne doit être que le prologue, il est alors vital que les gens comprennent ce qu’est la propagande et son impact sur la pensée critique et le déni des faits de base », dit Luckert.

L'ancien conseiller national américain à la sécurité Michael Flynn (à gauche) aux côtés du président Vladimir Poutine lors d'un dîner célébrant le dixième anniversaire de la chaîne de télévision RT à Moscou, en Russie (Capture d'écran/YouTube)
L’ancien conseiller national américain à la sécurité Michael Flynn (à gauche) aux côtés du président Vladimir Poutine lors d’un dîner célébrant le dixième anniversaire de la chaîne de télévision RT à Moscou, en Russie (Capture d’écran/YouTube)

L’exposition, à découvrir jusqu’au 5 mars, survient au moment où, dans la politique américaine, les accusations de « fausses informations » sont utilisées pour discréditer des récits d’actualité légitimes, comme l’intervention des Russes lors des élections.

Selon un rapport établi au début du mois de janvier par le Bureau du directeur du renseignement national, le consensus au sein de la communauté des renseignements américains est que la Russie a, en effet, tenté de saper l’intégrité des élections.

De hauts-responsables de l’administration du président Donald Trump ont également été accusés de faire circuler de fausses informations. Peut-être l’exemple le plus connu est l’histoire propagée par le général à la retraite Mike Flynn, qui avait affirmé qu’Hillary Clinton avait été impliquée dans une cellule de prostitution d’une pizzeria du Maryland.

Et la proche conseillère du nouveau président, Kellyanne Conway, a essuyé les critiques pour avoir dit à Chuck Todd, sur NBC, lors de l’émission ‘Meet the Press’, que le directeur de la communication de la Maison Blanche Sean Spicer avait présenté des « faits alternatifs » lorsqu’il avait rapporté les chiffres revus à la hausse de la foule réunie lors de l’investiture de Trump, le 20 janvier.

La conseillère du président Kellyanne Conway discute avec le conseiller de Trump Steve Bannon (au centre) en compagnie du cabinet Reince Priebus se dirigent du côté sud vers le côté ouest la Maison Blanche de Washington, le 26 janvier 2017 (Crédit : Brendan Smialowski/ AFP Photo)
La conseillère du président Kellyanne Conway discute avec le conseiller de Trump Steve Bannon (au centre) en compagnie du cabinet Reince Priebus se dirigent du côté sud vers le côté ouest la Maison Blanche de Washington, le 26 janvier 2017 (Crédit : Brendan Smialowski/ AFP Photo)

‘Nous sommes à une époque où le noir est blanc’

Le docteur Michelle A. Amazeen, professeure adjointe en communication, publicité et relations publiques à l’université de Boston, déclare que ce ne sont que quelques exemples du niveau inquiétant atteint aujourd’hui par la propagande et de la désinformation.

« Je pense que nous observons une résistance sans précédent à la prise de responsabilité face à la parole prononcée. Oui, nous sommes à une époque où le noir est blanc et où le blanc est noir. C’est un monde ‘post-faits’ et on tente donc de discréditer là d’où viennent les critiques. De ce que j’ai lu, c’était le modus operandi de Hitler pour discréditer ses détracteurs, et je constate la même chose aujourd’hui », dit Amazeen.

L’une des attaques les plus féroces de Trump contre la presse s’est produite le 17 février, lorsqu’il a tweeté que « les médias des fausses informations » étaient « les ennemis du peuple américain », désignant cinq des plus grands organes télévisuels et de presse écrite par leur nom.

Les attaques contre la presse, les messages de vigilance et même la distorsion partielle de la vérité ne sont pas une nouveauté en politique, constate Amazeen.

A l’époque de l’administration du président George W. Bush, l’un des principaux et plus proches conseillers de ce dernier, Karl Rove, avait dit : « Nous sommes maintenant un empire et lorsque nous agissons, nous créons notre propre réalité. Et tandis que vous étudiez cette réalité – judicieusement, comme vous le ferez – nous agirons encore, créant d’autres réalités, que vous pourrez aussi étudier, et c’est ainsi que ça va se régler. Nous sommes les acteurs de l’Histoire… Et vous, vous tous [en référence aux Américains et aux journalistes] vous n’aurez plus qu’à étudier ce que nous faisons ».

“Comme l’a dit [le journaliste d’investigation] I.F. Stone, toutes les administrations mentent. La différence avec l’administration Trump est l’ampleur et la fréquence des mensonges. Trump pense que s’il dit et répète quelque chose, ça collera », estime Jack Shafer, l’une des plus grandes plumes de Politico, dans un courriel.

‘Trump pense que s’il dit et répète quelque chose, ça collera’

« Il pense qu’en faisant de la presse un bouc émissaire, ses problèmes disparaîtront. Il a été un pionnier de ces techniques lorsqu’il était un magnat de l’immobilier à Manhattan, il les manipule donc à son aise. Et qui pourrait dire qu’il a tort de continuer à en faire usage alors qu’elles lui ont ouvert l’entrée de la Maison Blanche ? » interroge-t-il.

Ces techniques impliquent d’exploiter des niveaux de méfiance déjà élevés face aux médias. Selon Edelman, une entreprise internationale de communications et de relations publiques, seulement 35 % des Américains font confiance aux médias – et parmi les partisans avoués de Trump, ce chiffre tombe à 15 %.

Plus de la moitié de ceux qui ont soutenu Hillary Clinton ont confiance dans les médias.

De plus, l’administration, comme Trump, utilisent les réseaux sociaux, en particulier Twitter, pour distraire, menacer et insulter. La stratégie est payante parce qu’il y a eu un déclin dans toute la nation de l’aptitude à la pensée critique, dit Amazeen.

Plusieurs choses ont contribué à transformer le pays en « lieu où les fausses informations abondent », dont le renouveau des médias partisans et des sources d’information compartimentées, explique-t-elle.

Une image de la page officielle de Donald Trump sur Twitter, le 22 janvier 2017 (Capture d'écran)
Une image de la page officielle de Donald Trump sur Twitter, le 22 janvier 2017 (Capture d’écran)

Selon Amazeen, ces sources présentent des informations sélectionnées qui servent une cause idéologique, ce qui mène à des visions faussées de la réalité.

‘Dans l’ensemble, la capacité des jeunes à raisonner sur une information parue sur Internet peut être résumée en un mot : incertaine’

Une étude récente du Stanford History Education Group intitulée « Evaluer l’information : Fondement du raisonnement civique sur Internet » a démontré que sur les 8 000 étudiants sondés, la majorité était incapable de faire la distinction entre une information vraie, un contenu subventionné et une information fausse.

« Dans l’ensemble, la capacité des jeunes à raisonner sur une information parue sur Internet peut être résumée en un mot : incertaine… Aujourd’hui, nous nous inquiétons de la menace que représente pour la démocratie cette facilité qu’a la désinformation de se propager et de fleurir sur des problèmes civiques », dit l’étude.

La presse libre arrête le totalitarisme

Ce manque de pensée critique, avec une croissance des valeurs de l’autoritarisme parmi les conservateurs, entraîne une plus grande capacité à accepter des messages qui semblent instiller la peur et la haine – potentiellement au sujet des immigrants ou de l’économie, dit Luckert.

Sur l’affiche de propagande nazie « Il est coupable de la guerre ! » en 1943, Hans Schweitzer avait dessiné une large main désignant un personnage accroupi en noir. C’était un moyen de provoquer et d’encourager la haine des Juifs tout en les dépeignant comme des gens ayant trahi les idéaux allemands.

Le peuple vote la liste 1—National Socialistes. Willi Engelhardt, ‘Le peuple vote la liste 1—National Socialistes,’ 1932. (Crédit : Librairie du Congrès, division des impressions et des images, Washington)
Le peuple vote la liste 1—National Socialistes. Willi Engelhardt, ‘Le peuple vote la liste 1—National Socialistes,’ 1932. (Crédit : Librairie du Congrès, division des impressions et des images, Washington)

Une affiche électorale de 1932 pour Adolf Hitler montrait un immense chiffre ‘1’ en rouge au-dessus d’une croix gammée de la même couleur. Le dessin venait capturer l’idée nazie « Ein Volk, Ein Reich, Ein Fuhrer », ou « un peuple, une nation, un chef ».

Ce genre de fausse information – ou propagande – nourrit un narratif national qui exclut les autres nationalités ou ethnies, explique Luckert.

Si les visiteurs curieux de découvrir l’exposition doivent tirer une réflexion de cette expérience, dit-il, c’est de réfléchir à leur propre rôle dans la lutte contre la propagande.

« Nous avons tendance à blâmer les propagandistes mais si les gens n’acceptaient pas le message, cela ne fonctionnerait pas. Il s’agit également de faire en sorte que les gens se révèlent être des consommateurs plus critiques », dit Luckert.

« Il y avait 4 700 journaux en Allemagne avant que le Troisième Reich ne prenne le pouvoir. En l’espace de deux mois, ils ont disparu et le gouvernement a mis en place un appareil d’information très dirigé et très contrôlé. C’est un rappel effrayant de la nécessité d’une presse libre. Elle est essentielle à la démocratie ».

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