Rechercher
Analyse

Fini, l’idéalisme : un Biden pragmatique rencontrera MBS en Arabie saoudite

Après avoir promis de faire des "parias" des leaders saoudiens et d'abandonner les énergies fossiles, le président US se réengage dans la région et va redemander du pétrole

Lazar Berman

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le vice-président américain Joe Biden, à droite, présente ses condoléances au prince Salman bin Abdel-Aziz à l'occasion du décès de son frère, le prince héritier saoudien Sultan bin Abdul-Aziz Al Saoud, au palais du prince sultan à Riyad, en Arabie saoudite, le 27 octobre 2011. (Crédit : AP Photo/Hassan Ammar, Archives)
Le vice-président américain Joe Biden, à droite, présente ses condoléances au prince Salman bin Abdel-Aziz à l'occasion du décès de son frère, le prince héritier saoudien Sultan bin Abdul-Aziz Al Saoud, au palais du prince sultan à Riyad, en Arabie saoudite, le 27 octobre 2011. (Crédit : AP Photo/Hassan Ammar, Archives)

Joe Biden avait réellement l’intention de transformer les fondations de la politique étrangère américaine.

Au Moyen-Orient, une région qui a été longtemps au centre de l’attention et de l’aide des États-Unis, Biden avait cherché à s’éloigner d’une approche basée sur les intérêts qui était ancrée dans les relations transactionnelles entretenues avec les dictateurs arabes. A la place, Biden voulait pouvoir s’enorgueillir d’une politique étrangère fondée sur les droits de l’Homme, même si cela impliquait de contrarier des pays qui avaient fidèlement coopéré aux projets diplomatiques et militaires américains dans la région depuis des décennies.

Qui plus est, il souhaitait réellement s’écarter plus généralement du Moyen-Orient en accélérant le tournant vers l’Asie qui avait été prôné par son ancien patron, Barack Obama.

Dans le cadre de cette transition, Biden avait considéré des investissements accrus dans les énergies renouvelables comme un moyen de réduire la dépendance à l’égard des pays du Moyen-Orient, riches en pétrole. En rupture avec Donald Trump, avec Obama et leurs prédécesseurs, Biden n’avait pas mis en avant de projet d’élargissement de la production pétrolière et gazière nationale, considérée comme un préalable indispensable à la réduction de l’influence que les pays du Golfe pouvaient avoir sur la politique étrangère des États-Unis.

Biden avait fait part très clairement de sa vision avant même d’entrer à la Maison Blanche. Sur la scène où se déroulait le débat démocrate, en 2019, l’ancien vice-président avait abasourdi les observateurs lorsqu’il avait annoncé l’approche qu’il avait l’intention d’adopter à l’égard de l’un des alliés les plus déterminants de l’Amérique au Moyen-Orient.

« Nous allons, en fait, leur faire payer le prix et nous allons en faire les parias qu’ils sont en réalité », avait affirmé le candidat Biden. « Il y a très peu de valeur rédemptrice au niveau social… dans le gouvernement actuel de l’Arabie saoudite. »

Des propos qui avaient signalé un changement sous forme de raz-de-marée. L’Arabie saoudite avait été le pays qu’Obama avait soutenu dans sa guerre au Yémen, un pays auquel son administration avait offert des armes à hauteur de 115 milliards de dollars.

Donald Trump, l’homme que Biden cherchait à affronter aux élections, avait été raillé dans les médias pour son engagement impénitent à l’égard de l’alliance de longue date entre les États-Unis et l’Arabie saoudite.

Après le meurtre choquant du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, tué par des agents du royaume du Golfe à Istanbul, Trump avait émis un communiqué soutenant sans réserve l’alliance avec Ryad. Il avait souligné les investissements des Saoudiens dans l’économie américaine, leur rôle central dans le combat contre l’Iran et leur influence sur les prix du pétrole.

Le président américain Donald Trump, le roi saoudien Salmane et le président égyptien Abdel-Fattah el-Sissi pendant l’inauguration d’un centre de lutte contre l’extrémisme à Ryad, en Arabie saoudite, le 21 mai 2017. (Crédit : capture d’écran)

CNN avait estimé que le communiqué de Trump « met en exergue la brutalité de sa doctrine ‘America First' ». Fred Ryan, dans le Washington Post, avait écrit que « c’est un message clair et dangereux qui est transmis aux tyrans du monde entier : Faites briller suffisamment d’argent devant le président des États-Unis et vous pourrez tuer impunément ».

Biden, d’un autre côté, avait promis de placer les droits de l’Homme et les « valeurs américaines » avant tout le reste.

Peu après son entrée en fonction, au mois de janvier 2021, le 46e président américain avait pris des initiatives dans le cadre de cette promesse. Il avait rendu public un rapport des Renseignements qui établissait que le prince héritier saoudien Mohammed Bin Salman (également connu sous le surnom de MBS) avait directement autorisé l’assassinat de Khashoggi. Biden avait aussi réduit le soutien apporté par les États-Unis à la campagne aérienne placée sous l’autorité des Saoudiens qui était menée au Yémen face au dégoût entraîné par les victimes civiles, et il avait ôté les Houthis, soutenus par l’Iran, de la liste noire des entités terroristes américaines.

Et, au même moment, Biden avait reconnu les limites de ses actions à l’encontre des Saoudiens. Il s’était ainsi ostensiblement abstenu de sanctionner MBS lui-même, choisissant plutôt d’imposer des restrictions de visa à 76 autres officiels du royaume.

Le prince héritier Mohammed bin Salman au palais Al Salam de Djeddah, en Arabie Saoudite, le 24 juin 2019. (Crédit : AP Photo/Jacquelyn Martin, Pool, File)

Lors de sa première année à la Maison Blanche, Biden aura cherché à rompre avec les politiques régionales antérieures des États-Unis – et particulièrement avec celle de Trump – en utilisant également d’autres moyens importants. Il aura œuvré sans relâche à accélérer le tournant américain vers l’Asie, mettant un terme à la présence militaire des États-Unis en Afghanistan. Les responsables de l’administration avaient aussi semblé étrangement hostiles à l’élargissement des Accords d’Abraham, évitant même de prononcer leur nom au cours des premiers mois. Et Biden avait semblé désireux de faire des concessions significatives à l’Iran pour remettre en vigueur l’accord sur le nucléaire – une reprise de l’accord qui inquiétait profondément les partenaires de Washington en Israël et dans le Golfe.

Se débarrasser des énergies fossiles

En plus de tenter de changer la relation entretenue par l’Amérique avec le plus important exportateur de pétrole au monde, Biden avait aussi cherché à reconsidérer la production de pétrole et de gaz sur le sol américain. Candidat, il avait promis que « nous allons nous débarrasser des énergies fossiles ». Il avait également promis qu’à l’avenir, il n’y aurait plus « de possibilité, pour l’industrie pétrolière, de continuer à forer. Point final ».

Les actions entreprises pour ce faire par Biden ont été beaucoup plus importantes que celles entreprises dans le cadre de ses promesses à l’égard de l’Arabie saoudite. Le tout premier jour de son mandat, il avait signé un décret révoquant l’approbation donnée à la quatrième phase du pipeline Keystone XL. Il avait ensuite émis un décret suspendant tous les nouveaux permis pétroliers et gaziers sur les terres et dans les eaux fédérales – d’où proviennent environ 25 % de la production pétrolière et gazière.

« L’administration Biden considère cette politique comme une partie déterminante de son ordre du jour climatique et il est peu probable que les choses changent », avait écrit Ben Cahill, expert dans le secteur des énergies, immédiatement après l’entrée de Biden dans le Bureau ovale.

Les structures du pipeline Keystone de TransCanada à Hardisty, dans l’Alberta, le 6 novembre 2015. (Crédit : Jeff McIntosh/The Canadian Press via AP, File)

Mais après quelques mois seulement à la présidence, la politique mise en vigueur à l’égard des Saoudiens et la politique énergétique de Biden avaient commencé à être mises à rude épreuve. Biden avait observé les prix du carburant en hausse constante alors que le monde était en train de rouvrir après les confinements imposés par la pandémie de COVID-19. La demande croissante, l’approvisionnement réduit, un hiver particulièrement froid en Europe, et un manque de vent avaient entraîné une augmentation nette des prix dans les pays européens. Et une dynamique similaire avait poussé les prix à la hausse dans le monde entier.

Puis Vladimir Poutine a envoyé ses forces en Ukraine.

Le Venezuela à la rescousse ?

Même si les prix du pétrole continuaient à grimper régulièrement à ce moment-là, l’invasion de l’Ukraine, le 24 février, les avait fait monter en flèche. « Le rétablissement économique fort associé aux investissements faibles dans la production pétrolière ont été fortement exacerbés par l’invasion russe de l’Ukraine », selon Maciej Kolaczkowski, du Forum économique mondial. « Ce qui a contribué à envoyer les prix du pétrole à un niveau stratosphérique et ce qui a été ressenti par les consommateurs, directement à la pompe. »

Des véhicules militaires russes circulent dans une zone contrôlée par les forces séparatistes soutenues par la Russie à Marioupol, en Ukraine, le 23 avril 2022. (Crédit: AP Photo/Alexei Alexandrov)

La Maison Blanche avait reconnu les risques. Dans les premières semaines de l’invasion, Biden avait autorisé la sortie de 180 millions de barils de pétrole – un chiffre sans précédent – de la réserve stratégique des États-Unis, une initiative visant à faire baisser les prix et à inciter les compagnies à augmenter leur production.

« L’essentiel, c’est que si nous voulons faire baisser les prix, nous devons avoir un approvisionnement en pétrole plus important dès maintenant », avait expliqué le président américain au mois de mars.

Biden était déterminé à conserver sa réputation d’homme soucieux du climat, et il n’aura pas cédé sur ses politiques nationales à l’égard du pétrole et du gaz. Mais la crise énergétique – en plus d’une baisse de popularité dans les sondages – auront néanmoins nécessité un passage à l’acte et il se sera trouvé dans l’obligation de reculer face aux « parias » de Ryad.

C’est ainsi que Biden s’est finalement tourné vers les producteurs d’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, même si l’utilisation de leur pétrole n’est pas plus écologique que l’utilisation de l’or noir américain.

Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, à gauche, assiste à une cérémonie avec le prince héritier d’Abou Dhabi, Mohammed ben Zayed Al Nahyan, à Qasr Al Watan à Abu Dhabi, aux Émirats arabes unis, sur cette photo publiée par le ministère des Affaires présidentielles le 27 novembre 2019. (Crédit : Mohamed Al Hammadi/Ministère des Affaires Présidentielles via AP)

Une initiative qui, dit-on, se serait heurtée à un mur. Aucunement d’humeur à venir en aide à une Maison Blanche les pressant sur leurs antécédents en termes des droits de l’Homme et refusant de soutenir la guerre au Yémen, bin Salman, dirigeant de facto de l’Arabie saoudite, et son homologue émirati, Mohammed bin Zayed, ont ignoré les demandes répétées d’entretien téléphonique avec le président qui ont émané de la Maison Blanche. Pendant toute cette crise énergétique qui ne cessait de se dégrader, l’administration Biden s’est ouverte au cartel pétrolier de l’OPEC, placé sous la responsabilité des Saoudiens, réclamant une augmentation de la production. La réponse reçue aurait été, en résumé : « Vous avez besoin de plus de pétrole ? Produisez-le vous-même ».

De hauts-responsables de l’administration américaines se sont même envolés vers le sud, au Venezuela, pour y rencontrer Nicolas Maduro, le leader autoritaire avec lequel Washington avait rompu tous les liens en 2019. Si la Maison Blanche avait fait savoir que ce voyage avait pour objectif d’arracher Maduro au camp de Poutine, d’autres l’avaient considéré comme entrant dans le cadre de l’initiative prise par Biden de trouver de nouvelles sources de pétrole offshore.

Le président Hassan Rouhani, à droite, serre la main au président du Venezuela, Nicolas Maduro, lors de leur rencontre au palais Saadabad de Téhéran, en Iran, le 22 octobre 2016. (Crédit : Bureau de la présidence iranienne via l’AP)

Même certains démocrates ont été ouvertement critiques de cette démarche. « Je suis profondément sceptique face à ces nouvelles discussions », a écrit sur Twitter Val Demings, représentant de Floride. « Nous devons nous assurer que les familles, en Floride, pourront payer leur gaz ET nous assurer qu’aucun dictateur ne sera en mesure de tirer profit de cette crise ».

Au-delà des ramifications géopolitiques, les conséquences environnementales se seraient avérées être bien plus problématiques. Produire du pétrole aux États-Unis, avec des régulations strictes, entraîne beaucoup moins de dommages pour l’environnement que le faire au Venezuela, où les infrastructures sont croulantes.

Avec la guerre en Ukraine qui a continué, et avec une interdiction américaine des importations russes qui a été fermement mise en place, le prix de l’essence a atteint les cinq dollars pour la toute première fois à la mi-juin. Les démocrates ont dorénavant les yeux rivés sur une défaite potentielle lors des élections de la mi-mandat, au mois de novembre – une défaite qui ferait courir le risque à Biden d’être paralysé pendant le reste de son mandat, alors qu’il n’a pris aucune initiative législative phare jusqu’à présent qui lui permettrait de se distinguer particulièrement.

Les prix de l’essence à Tumwater, à Washington, qui a atteint un niveau sans précédent depuis le mois de juillet de 2008. (Crédit : AP Photo/Ted S. Warren)

Les démocrates qui ont pris part à des scrutins serrés ont ouvertement critiqué le président coupable, selon eux, de ne pas avoir agi suffisamment pour contenir les prix en hausse de l’essence et pour lutter contre l’inflation, et les réunions entre responsables de la Maison Blanche et responsables du parti, au Capitole, auraient été tendues.

Une question d’énergie

Cherchant à éviter une défaite lors des élections de la mi-mandat et à éviter aussi la perspective potentielle de laisser le souvenir d’un président impopulaire qui n’aura pas franchi le cap du mandat unique, Biden a décidé de sortir la question des droits de l’Homme du cœur de son ordre du jour en matière de politique étrangère et il se rendra en Arabie saoudite lors d’un voyage prévu du 13 au 16 juillet, qui commencera par une visite officielle en Israël.

Et la Maison Blanche – ce qui n’est pas surprenant – s’efforce actuellement de dissimuler la volte-face du président américain sur les deux questions des Saoudiens et des énergies fossiles en déclarant qu’il ne fera qu’assister à une réunion du Conseil de coopération du Golfe qui, s’avère-t-il, a été organisée à Djeddah, ajoutant que cette rencontre du GCC+3 se focalisera sur un grand nombre de problématiques au-delà de celle de l’énergie.

« Je ne vais pas rencontrer MBS », a dit Biden aux journalistes, le mois dernier. « Je vais à une réunion internationale et lui aussi va y participer ».

« Les engagements pris par les Saoudiens ne sont aucunement liés à l’énergie », a insisté le président.

Dans un article d’opinion publié samedi soir par le Washington Post, Biden a justifié sa visite en disant qu’elle était nécessaire pour contrer la Russie et la Chine et pour protéger la stabilité régionale. « Quand je rencontrerai les dirigeants saoudiens, vendredi, mon objectif sera de renforcer la continuation d’un partenariat stratégique basé sur les intérêts et sur les responsabilités mutuelles, tout en épousant pleinement les valeurs fondamentales de l’Amérique ».

Le président américain Joe Biden parle aux journalistes avant d’embarquer dans Marine One à la Maison Blanche à Washington, le 17 février 2022. (Crédit : AP Photo/Patrick Semansky)

Mais de nombreux experts ne sont pas convaincus par les arguments avancés par la Maison Blanche.

« Tout a totalement à voir avec les prix du pétrole », explique Moran Zaga, spécialiste de la région du Golfe au sein du Mitvim – Institut israélien de politique étrangère régionale. « Les questions du pétrole et du prix de l’essence sont au cœur de sa visite, tout le reste n’est qu’ornement ».

Ellen Wald, chercheuse au sein de l’Atlantic Council, partage le même point de vue. « Il dit qu’il va simplement assister à cette conférence internationale mais personne n’y croit. Tout le monde pense qu’il s’y rend pour l’énergie. L’administration Biden, à l’heure actuelle, désespère de trouver un moyen de faire baisser les prix ».

Une flamme de gaz à proximité de l’usine de traitement de pétrole Khurais dans une zone où des opérations sont élargies, à environ 95 kilomètres au sud est de Riyad, en Arabie saoudite, le 23 juin 2008 (AP Photo/Hasan Jamali)

Accorder la priorité à l’accès aux énergies fossiles ne devrait étonner personne.

« C’est en accord avec tous ses prédécesseurs, avec tous les présidents américains depuis Franklin Delano Roosevelt, » déclare Bruce Riedel, chercheur à la Brookings Institution. « Joe Biden ne fait que revenir à la normale ».

Mais cette initiative a un coût significatif pour Biden, avertit Riedel. « L’argument bien énoncé de la lutte contre les dictateurs sans scrupule qui ignorent la volonté du peuple et qui s’engagent dans des massacres de masse prendra un sacré coup. La différence entre Vladimir Poutine et Mohammed bin Salman, c’est que MBS est déjà responsable de la mort de dizaines de milliers de personnes, en majorité des enfants ».

« Vladimir Poutine pourrait en arriver là mais il n’y est pas encore – et l’autre chose qu’ils ont en commun, c’est qu’ils aiment assassiner des journalistes », continue-t-il.

La rencontre aura-t-elle l’effet espéré par Biden ? Rien de moins sûr.

« La seule manière de faire baisser les prix aujourd’hui est de mettre un terme aux sanctions contre la Russie », estime Wald. « C’est le cas aussi de toute déclaration réelle affirmant que nous soutenons les forages pétroliers ou de gaz naturel, et que nous allons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour supprimer les obstacles qui les rendent plus difficiles en matière de régulation. Biden tente encore de dénigrer le pétrole et le gaz naturel et les compagnies énergétiques ne veulent pas s’élargir dans cette atmosphère ».

« Je ne sais pas jusqu’à quel point Ryad voudra lui donner un atout politique sur cette question », continue-t-elle. « Je pense que les Saoudiens vont lui rendre la vie dure ».

Ce qui sera particulièrement vrai si Biden commence à évoquer la question des droits de l’Homme, voire à sermonner ses hôtes. Les Saoudiens veulent montrer qu’ils sont un partenaire stratégique pour les États-Unis, qu’ils ne sont pas un état client et qu’ils seront heureux de conclure des accords sur la base d’intérêts mutuels – mais pas pour sauver Biden.

Gaz fossile : l’éveil d’Israël

Ce n’est pas seulement aux États-Unis que des politiques idéalistes et potentiellement dommageables se sont écroulées lorsqu’elles ont commencé à être testées sur une scène internationale compliquée.

Au mois de novembre 2021, Naftali Bennett, alors Premier ministre, et la ministre de l’Énergie Karine Elharrar avaient pris la tête d’une délégation en partance pour la conférence sur le changement climatique, la COP26, qui était organisée à Glasgow. Dans les semaines qui avaient précédé la conférence, Bennett et son gouvernement avaient défendu avec force des objectifs climatiques ambitieux, adoptant la rhétorique des activistes européens.

Le Premier ministre britannique Boris Johnson, à droite, rencontre la ministre israélienne de l’Energie Karine Elharrar, à gauche, avec le Premier ministre Naftali Bennett, au centre, en marge de la conférence sur le climat de la COP26 à Glasgow, en Écosse, le 2 novembre 2021. (Crédit : Alberto Pezzali / POOL / AFP)

Conservant le même état d’esprit, peu après son retour de Glasgow, Elharrar avait annoncé qu’elle rejetterait les recommandations émises par une commission interagence consacrée au gaz fossile et qu’elle n’accorderait pas de nouvelles licences d’exploration dans les eaux israéliennes en 2022.

La raison de cette annonce-surprise, avait-elle expliqué, était la nécessité de se focaliser sur les énergies renouvelables : « Dans l’année qui vient, nous allons nous concentrer sur l’avenir, sur les énergies vertes, sur les économies d’énergie et tout en faisant cela, nous laisserons de côté le problème de l’élargissement du développement des activités relatives au gaz fossile ».

Son prédécesseur, Yuval Steinitz, avait qualifié cette suspension des permis de « triste décision ».

« C’est une décision triste parce qu’elle transmet le message qu’Israël n’est pas intéressé par la possibilité de devenir un exportateur de gaz vers le Moyen-Orient et vers l’Europe », avait-il dit par téléphone au Times of Israel. « Pourquoi les États-Unis peuvent-ils exporter du gaz vers l’Europe, pourquoi la Norvège peut-elle exporter du gaz vers l’Europe, pourquoi le Qatar peut-il exporter du gaz vers l’Europe, et pourquoi est-ce que cela n’intéresse pas Israël ? »

Le ministre de l’Energie Yuval Steinitz assiste à une session plénière à la Knesset à Jérusalem, 23 mai 2018. (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)

Steinitz avait indiqué que les explorations de gaz n’empêchaient d’aucune manière des progrès réalisés dans les projets d’énergie renouvelable.

« Quel est le rapport ? », avait-il interrogé. « Le fait que des navires américains ou européens recherchent du gaz naturel perturbe-t-il, d’une façon ou d’une autre, l’installation de panneaux solaires sur des poulaillers de Galilée ou sur une étable du Neguev ? Il n’y a aucun rapport entre les deux ».

La guerre en Ukraine et l’opportunité entraînée par la recherche désespérée de l’Europe d’une solution de remplacement à l’énergie russe semblent avoir sensibilisé Elharrar à l’importance économique et diplomatique du gaz fossile israélien.

Ainsi, au mois de juin, elle a signé un protocole d’accord avec l’Égypte et avec l’Union européenne qui prévoit que l’État juif exportera son gaz vers l’Europe pour la toute première fois.

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen (à l’arrière), regarde le commissaire européen à l’Énergie, Kadri Simson (à gauche), le ministre égyptien du Pétrole, Tarek el-Molla (à droite), et le ministre israélien de l’Énergie, Karine Elharrar (à droite), signer un accord trilatéral sur le gaz naturel lors de la réunion ministérielle du Forum du gaz de la Méditerranée orientale (FGME) au Caire, le 15 juin 2022. L’accord prévoit l’exportation de gaz naturel israélien, via l’Égypte, vers l’Europe. (Crédit : Khaled DESOUKI/AFP)

« C’est un moment extraordinaire, avec ce petit pays qu’est Israël qui devient aujourd’hui un acteur significatif du marché mondial de l’énergie », a déclaré Elharrar lors de la cérémonie de signature de l’accord, au Caire.

Le bureau d’Elharrar a refusé nos demandes répétées de commentaires sur cette nouvelle approche des questions de l’énergie et du climat.

Et pourtant, son nouveau positionnement semble montrer un retour à des piliers politiques plus traditionnels – la sécurité énergétique, l’inquiétude face aux coûts du carburant, les liens avec les puissances régionales – un positionnement similaire que celui que Biden a dorénavant adopté.

Retour au pragmatisme

Après une année passée à tenter de prendre une nouvelle orientation dans la politique américaine au Moyen-Orient, Biden va faire, cette semaine, son premier voyage dans la région avec des politiques bien plus alignées sur celles de Trump que lui-même souhaiterait sûrement l’admettre de prime abord.

« Je pense que le facteur déterminant qui a changé beaucoup de choses dans ces politiques, cela a été l’invasion de l’Ukraine par la Russie », commente Jonathan Schanzer, vice-président de la Fondation pour la défense des démocraties.

La demande d’un approvisionnement alternatif immédiat en lieu et place des énergies fossiles russes a amené Biden à se réengager auprès des Saoudiens. La nécessité d’une alliance pro-américaine stable dans une région dans laquelle les États-Unis ne souhaitaient pas se faire aspirer à nouveau a transformé la Maison Blanche en partisane déterminée du développement et du renforcement des Accords d’Abraham, prônant une relation plus proche entre l’Arabie saoudite et Israël même sans accord de compromis substantiel de la part de l’État juif sur la question palestinienne. Et l’administration Biden devrait être la moelle épinière de la structure de défense aérienne régionale qui intègrera les systèmes israélien et du Golfe aux satellites américains.

« C’est un retour au pragmatisme qui, quand vous prenez un peu de recul, est ce que Biden avait promis », commente Schanzer. « Il est devenu le président qu’il avait affirmé qu’il serait quand il était candidat, et il a fallu peut-être un an, avec des tâtonnements et des erreurs… Mais je pense que nous sommes peut-être en train de revenir là où nous devions être, avec une politique étrangère pragmatique qui sert depuis longtemps les États-Unis ».

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...