Rechercher

Fusillade au Texas: divisés mais choqués, les groupes juifs US expriment leur horreur

Les organisations sont divisées sur le contrôle des armes à feu ; si les courants libéraux et progressistes appellent à des réformes, d'autres n'évoquent pas le sujet

Un policier allume une bougie aux abords de la Robb Elementary School à Uvalde, au Texas, le 25 mai 2022. (Crédit : AP/Jae C. Hong)
Un policier allume une bougie aux abords de la Robb Elementary School à Uvalde, au Texas, le 25 mai 2022. (Crédit : AP/Jae C. Hong)

WASHINGTON (JTA) — Après la fusillade d’Uvalde, au Texas, qui a fait 21 morts – 19 enfants et deux adultes – mardi, les groupes juifs ont émis des communiqués qui ont exprimé de manière unanime le chagrin et le désarroi. En revanche, certaines organisations ont été plus timides que d’autres concernant un appel au passage à l’action et à la régulation des armes à feu.

Parmi les groupes répétant leurs attachement de longue date à un plus grand contrôle des armes, les organisations alignées sur les mouvements réformé et Massorti, Bnai Brith International, le JCPA (Jewish Council for Public Affairs) et le NCJW (National Council of Jewish Women).

Et c’est le groupe NCJW qui s’est assurément montré le plus sévère.

« Nous devons mettre un terme aux violences par les armes à feu dans ce pays », a écrit l’organisation sur Twitter. « Nous devons choisir des leaders et des lois qui réguleront et qui restreindront l’accès aux armes. »

Les JFNA (Jewish Federations of North America), qui avaient fait disparaître pendant une période, cette année, le contrôle des armes de leur liste des « priorités publiques », a évité la controverse politique. « Nos cœurs sont brisés », a dit un communiqué, qui a précisé que « nous pleurons cette tragédie terrible aux côtés de la communauté d’Uvalde ».

Les organisations juives ont repris à l’unisson, pendant des décennies, leur appel prônant le contrôle des armes à feu, mais elles ont pris leurs distances face à cette problématique, ces dernières années. Les responsables ont expliqué qu’il était devenu intenable de soutenir un tel appel qui est par ailleurs dorénavant rejeté par une partie de la communauté, dans un contexte de polarisation croissante aux États-Unis.

Des centaines de lycéens et de collégiens du district de Columbia, du Maryland et de Virginie rassemblés devant le Capitole de Washington en soutien au contrôle des armes suite à une fusillade en Floride, le 21 février 2018. (Crédit : AFP PHOTO / Olivier Douliery)

« Quand nous nous prenons la parole sur des questions politiques établies, nous risquons toujours un retour de bâton », avait déclaré David Bernstein, chef du Jewish Council for Public Affairs (JCPA) à JTA en 2018, notant qu’il avait été critiqué par la droite pour s’être exprimé sur la question des armes suite à la fusillade survenue à Parkland, dans un lycée de Floride. Le JCPA a déclaré sobrement, mardi, que « nous devons tous nous rassembler pour mettre un terme aux violences par arme à feu et au terrorisme intérieur croissant dans notre nation ».

La majorité des groupes juifs américains – y compris un grand nombre qui peuvent être considérés au centre ou à droite sur la question israélienne – continue à se montrer virulente sur le sujet. Par exemple, le communiqué de Bnai Brith — une organisation juive vieille de presque 180 ans – note que son président, Seth Riklin, est texan.

« Quel sera le tournant qui permettra à notre pays d’enfin agir en faveur de mesures sensibles de réforme concernant les armes à feu ? », a dit un communiqué émis en son nom et au nom du directeur-général du groupe, Daniel Mariaschin. « Il semble que notre pays soit paralysé par la peur irrationnelle de passer à l’acte pour mettre un terme à ce fléau ».

De son côté, le communiqué émis par le groupe Rabbinical Assembly, affilié au mouvement conservateur, laisse deviner une colère à peine voilée face aux appels traditionnels aux « pensées » et « à la prière » qui suivent généralement les fusillades de masse.

Des membres des forces de l’ordre se tiennent devant l’école primaire Robb après une fusillade, mardi 24 mai 2022, à Uvalde, au Texas. (Crédit : AP Photo/Dario Lopez-Mills)

« Tandis que nos pensées et nos prières les plus sincères sont aux côtés de la population d’Uvalde, accompagnant en particulier les familles de victimes, les pensées et les prières n’ont jamais été suffisantes ; il est largement temps de passer à l’acte », a indiqué son communiqué. « Il est grand temps que les politiciens des États-Unis, qui sont actuellement obsédés par leurs campagnes de réélection, mettent de côté leur esprit partisan pour sauver des vies au sens propre du terme. »

Sur un front plus libéral, deux rabbins réformés n’ont pas hésité, pour leur part, à employer des termes encore plus fort. Le rabbin Rabbi Rick Jacobs, président de l’URJ (Union for Reform Judaism), s’est indigné des informations qui laissent penser que la Cour suprême pourrait encore alléger les restrictions des règles entourant la possession d’une arme à feu, dénonçant par ailleurs et l’échec du Congrès à adopter une loi qui pourrait permettre de mieux les contrôler.

« Aujourd’hui, ce sont deux branches du gouvernement qui vont s’adonner au culte de la mort en sacralisant le second amendement », a-t-il écrit sur Twitter.

Le rabbin Jonah Pesner, directeur du RAC (Religious Action Center) du courant réformé, a évoqué sur Twitter « la rage et le déchirement de vivre dans une société qui permet de manière répétée la destruction de la vie ».

« Que Dieu pardonne ce pays qui aime davantage les armes que les enfants », a-t-il ajouté dans son post.

Mais plusieurs groupes n’ont pas mentionné le contrôle des armes. Certains ont toutefois clairement déclaré à JTA qu’ils soutenaient l’idée d’une législation à ce sujet, même si leur communiqué n’a pas mentionné ce soutien.

« Une nouvelle horreur indicible. Une nouvelle occasion de stupéfaction nationale, de deuil et, oui, une nouvelle occasion d’être en colère », a écrit David Harris, le directeur-général sortant de l’AJC (American Jewish Committee). « Est-ce que cette pandémie de violence ne se terminera donc jamais dans notre nation ? »

Un porte-parole de l’AJC a par ailleurs déclaré que Harris et l’organisation s’étaient concentrés sur la tragédie dans leur communiqué, tout en notant que l’organisation, dans le passé, avait réclamé plus de contrôle des armes et qu’elle soutiendrait toute nouvelle mesure dans ce sens susceptible d’être proposée par le président Joe Biden.

Un porte-parole des JFNA a par ailleurs noté que le groupe « est en train d’évaluer les potentielles initiatives à prendre » avec ses organisations partenaires. Il a évoqué le document établissant la liste réactualisée des priorités des JFNA, qui avait été réexaminée après la révélation par JTA de la disparition du sujet du contrôle des armes dans sa version originale. La nouvelle liste comprend un appel à une plus grande mise en vigueur des restrictions existantes sur la possession d’armes, sans avancer pour autant de nouvelles propositions.

Agudath Israel of America, organisation-cadre des Juifs orthodoxes haredim, a pour sa part fait part de son « horreur » face à l’attaque, mais un porte-parole a déclaré que le groupe n’a jamais adopté de positionnement officiel sur le contrôle des armes et que le communiqué s’était concentré « sur cette tragédie atroce et sur la douleur des familles des victimes ».

Deux femmes s’étreignent après la fusillade d’Uvalde devant le Centre civique de la ville, au Texas, le 24 mai 2022. (Crédit : AP Photo/Dario Lopez-Mills)

Un certain nombre d’organisations qui n’ont pas abordé la problématique du contrôle des armes ont préféré évoquer des questions qui leur tiennent à cœur. L’Orthodox Union (OU), qui lutte pour obtenir des financements de l’État et fédéraux pour assurer la sécurité des institutions juives, a insisté sur le fait que les écoles devaient être « des lieux sûrs ».

Nathan Diament, directeur de l’OU à Washington, a expliqué que sa publication, sur Twitter, s’était focalisée sur la tragédie.

Des armes semi-automatiques en vente libre dans une armurerie de Lynnwood, dans l’état de Washington, le 2 octobre 2018. (Crédit : In AP/Elaine Thompson)

Mais il a écrit dans un courriel que « l’OU apporte son soutien à des mesures de sécurité de bon sens concernant les armes à feu – ce qui comprend le soutien à la loi Manchin-Toomey (post-Sandy Hook) », un projet de loi bipartisan qui n’avait pas été adopté et qui avait été écrit après la fusillade massive survenue dans l’enceinte d’une école élémentaire. La législation aurait renforcé les contrôles préalables à l’acquisition d’une arme à feu.

L’ADL (Anti-Defamation League), qui se démarque pour son travail de suivi des extrémistes, a fait savoir que le groupe « ouvrira une enquête sur les activités du tireur sur les réseaux sociaux. » Un porte-parole de l’ADL a précisé que l’organisation se concentrait dans un premier temps « sur la tragédie et sur les victimes », renvoyant par ailleurs les journalistes à un communiqué émis dans le sillage du massacre commis à Sandy Hook qui disait que « nous croyons profondément que l’un des moyens qui permettra de limiter le pouvoir des extrémistes et de réduire les violences au sein de nos communautés est l’adoption d’une législation rigoureuse et effective de contrôle des armes ».

L’AJC et l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) ont aussi partagé, sur Twitter, les messages de sympathie émis par le gouvernement israélien suite à l’attaque. Comme de nombreuses autres démocraties occidentales, l’État juif a mis en place des lois de contrôle des armements strictes et les fusillades de masse y sont beaucoup moins nombreuses.

Le rabbin Jeffrey Myers, à droite, de la congrégation Tree of Life/Or L’Simcha étreint le rabbin Cheryl Klein, à gauche, de la congrégation Dor Hadashet le rabbin Jonathan Perlman pendant un rassemblement organisé suite à la fusillade meurtrière de la synagogue Tree of Life à Pittsburgh, le 28 octobre 2018 (Crédit : AP Photo/Matt Rourke)

Le rabbin Jeffrey Myers de la synagogue Tree of Life de Pittsburgh, qui avait fait appel à la police quand un homme armé avait abattu onze fidèles de sa congrégation en 2018, a fait savoir, dans une déclaration, que la culpabilité du survivant qu’il avait ressentie après l’attaque contre son lieu de culte était redevenue vivace mardi.

« Ce matin, en levant les yeux, mes larmes ont recommencé à couler », a dit Myers. « Cette culpabilité d’avoir survécu à l’attaque qui a été commise ici, à Pittsburgh, dévore à nouveau mon esprit après le massacre atroce qui a eu lieu hier dans une école élémentaire. Je me suis apprêté à redemander à Dieu ‘Pourquoi ?’, mais Dieu m’a renvoyé ma question : ‘Pourquoi ?’. »

« Aujourd’hui, nous pleurons aux côtés des familles et des amis de ces 19 enfants si beaux et de leurs deux enseignantes. Que leurs mémoires soient bénies. Nous offrons nos prières de réconfort et d’apaisement aux enfants pour qui rien ne sera plus pareil à cause de ce dont ils ont été témoins. Et demain, nous devrons tous à nouveau débattre de cette question que Dieu nous pose : ‘Pourquoi ?’, » a-t-il ajouté.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...