Garfunkel : Oh Paul, où es-tu ?
Rechercher

Garfunkel : Oh Paul, où es-tu ?

A Tel Aviv, avec sa voix délicate et magnifique, un solo de Art Garfunkel transmet une fascinante impression. Mais après toutes ces années, son partenaire continue de manquer.

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Art Garfunkel sur la scène du Bloomfield Arena, le 10 juin 2015 (Crédit : capture d'écran YouTube )
Art Garfunkel sur la scène du Bloomfield Arena, le 10 juin 2015 (Crédit : capture d'écran YouTube )

Trois chansons de la fin de son concert à Tel Aviv mercredi soir, de ce qu’il avait présenté comme « mes chansons préférées », Art Garfunkel s’est arrêté de chanter en plein morceau.

Il avait déjà fait signe à quelqu’un près de la scène avec un talkie-walkie bruyant, vraisemblablement un agent de sécurité, de l’arrêter. Mais le mal était fait. Garfunkel était en train de chanter « Kathy’s Song », portant la musique de Paul Simon vers le paradis, et ironiquement, juste avant qu’il n’arrive au couplet, « Mon esprit est distrait et diffus », le terrible objet l’avait distrait.

Garfunkel s’est excusé. Il a expliqué que, sur la scène, pendant son spectacle, « je me concentre ». Il a repris la chanson. Le public a chaudement applaudi et avec insistance. Le concert a continué tranquillement.

Pourtant, le charme avait été rompu. C’était l’une des choses les plus remarquables du concert d’Art Garfunkel à l’Arena Bloomfield : un homme de 73 ans qui est évidemment un petit peu excentrique, qui a ponctué son spectacle de sélections de « prose poétique », a lu au dos d’enveloppes des extraits de l’autobiographie qu’il est en train d’écrire, qui a chanté avec un guitariste acoustique et un joueur de clavier pour seul accompagnement, qui interprétait des chansons vieilles de 50 ans d’un autre homme, a néanmoins réussi à envoûter un vaste stade de football à ciel ouvert.

Art Garfunkel sur la scène du Bloomfield Arena, le 10 juin 2015 (Crédit : capture d'écran YouTube )
Art Garfunkel sur la scène du Bloomfield Arena, le 10 juin 2015 (Crédit : capture d’écran YouTube )

A un moment, il a qualifié cela de « don de Dieu ». Puis de « l’oiseau dans ma gorge ». Il nous a dit l’avoir perdu il y a quatre ans et que cela avait demandé beaucoup de travail pour le retrouver.

Il a confessé que sa chanson préférée, « Bridge Over Troubled Water », avec laquelle il a conclu son spectacle représentait maintenant un « défi » pour lui. Mais la Voix a tenu. Pas aussi pure. Certainement pas sans efforts. Mais pourtant délicate, aérienne et belle.

Garfunkel a commencé et a fini le spectacle avec des incantations en hébreu, a chanté avec une kippa en satin blanc sur la tête maintenant privée de son halo doré de boucles. Avec sa chemise blanche et son gilet noir, il ressemblait, dans cette partie cantoriale de son concert, à un juif pratiquant, vêtu du tallit à la synagogue, précisément dans le contexte où Garfunkel pré-adolescent a essayé et réalisé le caractère unique de sa voix.

Les 19 chansons entre les prières constituaient un programme classique, pas spécifique pour l’Etat juif et moins connu des chansons de Simon et Garfunkel, avec une brève apparition de son fils Art Jr sur Everly Brothers, un éclair de génie de Randy Newman, une pincée d’éléments solo. Il a chanté « The Boxer », « April Come She Will » et “Homeward Bound”. Nous étions conquis.

Les pauses de lectures autobiographiques étaient assez courtes et tendres pour nous impliquer plutôt que pour énerver, et non sans humour. Lisant un extrait dans lequel il décrivait Simon Garfunkel à leur début comme « la tournée le plus chaude sur terre », il s’est arrêté un instant pour réfléchir, « Peut-être que c’est un peu pompeux ». Il a entendu le rire du public et pensé « Hmm. Je pourrais changer cela ».

Certains de ses discours entre les chansons ont confirmé qu’Artie Garfunkel est un type un petit peu bizarre, dans le meilleur sens possible. « Je dois dire que votre attitude envers moi est sublime », a-t-il assuré plus tôt. Cela ne faisait aucun doute, mais combien de musiciens auraient-ils choisi un tel adjectif ?

Il a présenté « The Side of a Hill » de Simon comme une chanson anti-guerre, déclarant que c’était « quelque chose de bizarre à faire en Israël ».

Pourqoi bizarre ? Franchement, je ne sais pas ce qu’il voulait dire. A-t-il pensé que nous l’aimerions ou le détesterions pour avoir chanté la mélodie ? « Sur le côté de la colline, un petit nuage pleure / Et arrose la tombe de ses larmes silencieuses / Tandis qu’un soldat nettoie et polit une arme / Qui a achevé une vie à l’âge de sept ans ».

Il ne voulait certainement pas être désagréable. Il a changé les paroles de « Bridge Over Troubled Water » pour promettre « Je suis de ton côté, Tel Aviv, lorsque la situation est difficile ». A un moment, même légèrement, il a comparé l’Arena Bloomfield au Carnegie Hall et à l’Opéra de Sydney. Il faut être un vrai sioniste pour le faire.

Il s’est souvenu, dans une autre de ses discussions entre les chansons, qu’il a traversé les Etats-Unis dans les années 1980 et 1990, et que l’année dernière il a marché de l’Irlande à Istanbul, un peu fou, a-t-il reconnu, pas quelque chose à applaudir, a-t-il conseillé quand nous avons essayé d’applaudir, c’est juste quelque que l’on fait quand l’on vient de New York et que l’on a besoin « d’espace ». Cela faisait partie d’une anecdote qu’il le présentait en train de chanter « Ol’ Man River » à quelques vaches, une de celle dont je crois qu’il a dit qu’elle a été emue aux larmes.

Une soirée avec Art Garfunkel, comme vous devez l’avoir compris maintenant, n’est pas un concert ordinaire.

Parfois, ses discours étaient trop doux. Il a flatté son fils, un bon chanteur reconnu qui a fini « Let It Be Me » d’Everlys en chantant clairement faux. Et sa propre composition mielleuse « Perfect Moment » nous aurait rappelé, si nous avions réussi à l’oublier l’espace d’une seconde le contraste avec la perfection de la composition poignante, mélancolique de Paul Simon, l’homme dont Garfunkel a dit « Pendant deux tiers d’un siècle, son bras a été autour de mon épaule ».

Garfunkel s’est souvenu qu’il avait déjà joué en Israël en 1983, en compagnie de Simon. Ce qui nous amène au deuxième élément remarquable d’une soirée avec Art Garfunkel, le niveau auquel, malgré la Voix, Paul Simon nous manque.

L’absence de Simon colorait chaque couplet de chacun de ses chansons. Garfunkel chérit ces chansons, il les interprète avec grand soin, respect, dinstinction et amour. Garfunkel était et est la voix qui les porte à une rare pureté. Et pourtant, il leur manque quelque chose.

Art sans Paul, c’est Art avec moins d’énergie. Art privé de rythme, Art incomplet. Art sans science. Et Garfunkel le sait mieux que quiconque.

Clairement, malgré toutes leurs disputes bien connues, il ressent son absence sur scène. « Oubliez tout ce que vous avez lu », a-t-il dit ensuite dans le spectacle, avant de saluer Simon pour lui avoir tellement enrichi la vie. « Il a parlé de « Mon ami Paul ».

Il a appelé « Allez, Paul », en écoutant certaines de ses compositions préférées. Il s’est souvenu de Simon en train de jouer sa toute dernière meilleure chanson, « The Sound of Silence » pour la première fois dans son appartement de New York rempli de cafards.

« Cela remonte à onze ans », a-t-il noté. Il a lu un passage autobiographique très étrange au sujet d’une fête d’anniversaire de Simon au cours de laquelle la conversation s’est concentrée sur lequel des deux vivrait plus longtemps que l’autre, et de ce que le vainqueur dirait à l’enterrement du vaincu.

Simon est loin d’avoir la voix irremplaçable de Garfunkel, mais Artie était clairement connu pour manquer d’harmonie. A part les apparences fuyantes d’Art Jr. c’était clairement un concert solo, et partout le public contribuait à la voix manquante, la voix de Simon, tout particulièrement dans « Scarborough Fair » qui était nue sans lui.

La Voix peut encore faire fonctionner le charme. Quelqu’un assis à côté de nous pleurait des larmes silencieuses à la pure beauté de « For Emily, Whenever I May Find Her », le moment marquant personnel de ce compositeur.

Rarement la bénédiction Shehecheyanou, avec laquelle il a dit au revoir, a été chantée avec autant de grâce. Garfunkel peut nous élever, transformer une soirée. Il peut envoûter.

Mais Simon et Garfunkel ? Dieu vous bénisse, Mrs Robinson, le ciel leur garde une place.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...