Gaza ira plus mal avant d’aller mieux
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Analyse

Gaza ira plus mal avant d’aller mieux

Ni Israël ni le Hamas, qui ont des priorités plus pressantes que le bien-être des Gazaouis, ne peuvent se permettre de renoncer à la confrontation

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Des manifestants palestiniens lors d'affrontements avec les forces israéliennes près de la frontière entre Gaza et Israël, à Rafah, dans la bande de Gaza, le 14 mai 2018 (Abed Rahim Khatib / Flash90)
Des manifestants palestiniens lors d'affrontements avec les forces israéliennes près de la frontière entre Gaza et Israël, à Rafah, dans la bande de Gaza, le 14 mai 2018 (Abed Rahim Khatib / Flash90)

La journée du vendredi 8 juin va être « plus forte que toutes les manifestations précédentes », avaient promis les chefs du Hamas la semaine dernière avant le plus récent des rassemblements massifs palestiniens le long de la frontière avec Israël.

C’est un jour important : C’est le dernier vendredi du Ramadan, déclaré « Journée Al-Quds [Jérusalem] » en 1979 par le régime iranien. C’est également le vendredi qui a suivi la journée de la Naksa, le 5 juin, qui marque la seconde vague de déplacements palestiniens après la victoire d’Israël pendant la guerre des Six jours de 1967. Et cette date aurait pu être également la dernière chance du Hamas de remporter une « victoire de l’image » dans ses manifestations frontalières – qu’il s’agisse d’une pénétration de la frontière, d’un soldat tué, n’importe quel élément susceptible de valider son affirmation selon laquelle l’Etat juif n’est pas tout puissant et que la souffrance sans répit endurée par les Gazaouis dans leur guerre permanente n’est pas vaine.

Et pourtant, le mouvement de protestation qui a lieu à la frontière avec Gaza a dorénavant deux mois. Tandis que le Hamas peut pointer du doigt l’attention internationale énorme portées aux événements, il doit aussi démontrer que les effusions de sang n’auront pas été seulement un atout en termes de relations publiques.

L’attention s’est largement concentrée sur les Gazaouis tués ou blessés au cours des manifestations (même si le Hamas a reconnu que la majorité des personnes tuées étaient membres de son organisation ou appartenaient aux rangs du Jihad islamique).

Mais plus près de l’Etat juif, dans la région, et plus précisément au sein des hiérarchies chargées de la planification en Israël et à Gaza, aucune des deux parties n’estime pouvoir se payer le luxe de s’engager dans une lutte de moralisation, dans le style de l’ONU. Il y a trop d’enjeux.

Les soldats israéliens prennent position près de la frontière entre la bande de Gaza et Israël à l’est de la ville de Gaza le 14 mai 2018. (Thomas COEX/AFP)

C’est le Hamas qui a été à l’origine du mouvement de protestation (aucune manifestation ne peut avoir lieu à Gaza sans sa permission, et il y a peu d’activismes politiques dans les espaces publics de la bande qui ne soient pas initiés par le groupe terroriste) pour distraire, en premier lieu, les Gazaouis du sentiment qu’ils éprouvent – à savoir, que le groupe terroriste endosse une forte responsabilité dans la situation critique qu’ils connaissent.

Gaza, sous la direction du Hamas, s’est engagé dans un conflit permanent, non seulement contre Israël mais également contre l’Egypte et même, plus récemment, contre l’Autorité palestinienne dirigée par le Fatah.

Ce n’est pas arrivé par accident. Le Hamas a des alliés idéologiques et des patrons qui accordent souvent une place de choix à leurs priorités stratégiques au détriment des Gazaouis qui vivent sous leur contrôle.

Ils incluent leurs ancêtres idéologiques chez les Frères musulmans égyptiens, des alliés au Qatar et le président Erdogan en Turquie, ainsi que des appuis plus récents à Téhéran. Cela a été au bénéfice de ces patrons, par exemple, que le Hamas est entré dans la guerre civile en Egypte qui a éclaté entre les Frères musulmans et l’armée du pays, se mettant explicitement aux côtés des premiers et entraînant la bande de Gaza, assiégée, dans une guerre qui n’était pas la sienne. Lorsque l’armée égyptienne a remporté la victoire, le pays s’est vengé en fermant le dernier poste frontalier avec l’enclave côtière qui était ouvert, en 2014.

Les Gazaouis n’éprouvent pas d’amour pour Israël, mais le Hamas sait bien qu’il ne peut attribuer tous les maux de Gaza sous sa gouvernance à l’Etat juif.

Et ainsi, une distraction – une manière de mettre l’Etat juif sous les projecteurs en lui attribuant la responsabilités des événements – s’est avérée être une nécessité. Une nécessité qui n’a rien de nouveau et qui ne devrait pas changer dans un futur proche. Et tout cela s’est réalisé par un seul moyen, du moins dans l’imagination limitée des leaders traditionalistes du Hamas : En garantissant qu’Israël allait tuer, blesser, et sinon meurtrir – de manière photogénique – le plus grand nombre possible de Palestiniens.

Ce fait stratégique manifeste n’exonère pas nécessairement de ses responsabilités Israël, d’un point de vue moral ou légal, lorsque le pays décide de répondre aux manifestations à la frontière avec une force largement plus importante que ne l’exigerait la situation, et ce pour atteindre des objectifs militaires légitimes. (Israël dit ne pas avoir ouvert et ne pas ouvrir le feu au hasard dans la foule – et que le nombre élevé de membres du Hamas et du Jihad islamique parmi les morts démontre que l’armée n’a pris pour cible que des instigateurs de violences, ou des personnes violentes et armées lors des affrontements frontaliers).

Des manifestants palestiniens, des pierres à la main, durant une manifestation le long de la frontière avec la bande de Gaza, à l’est de Gaza city, le 1er juin 2018 (Crédit : AFP/Mahmud Hams)

Pas plus que cela n’incrimine ce nombre important de manifestants venus le long de la frontière qui, dans de nombreux cas, ont vraiment désiré protester contre les souffrances à Gaza. Cette souffrance – les pénuries quotidiennes d’électricité et d’eau, la stagnation économique, en passant par la difficulté de quitter le territoire côtier étroit, que ce soit à travers l’Egypte ou Israël – est réelle. Et elle est mesurable. Certains, parmi les 40 000 personnes qui se sont tenues à la frontière lors de la journée du 15 mai dorénavant de triste mémoire, et qui pourraient encore se rendre aux manifestations du 8 juin, ont cherché tout simplement à placer leur cause à l’ordre du jour mondial. Cela reste vrai, que ce groupe ait pu former la majorité des protestataires ou seulement une petite minorité – et dans le nuage de la propagande, il est dur d’affirmer avec certitude ce qui a vraiment été le cas.

Mais ces importantes mises en garde ne changent pas les vérités dures et amères qui accompagnent toute incursion dans la politique au Moyen-Orient. L’une des plus fondamentales est que la souffrance des gens ordinaires est rarement autorisée à interférer avec les intérêts stratégiques ou avec la multitude d’idéologies rédemptrices de la région.

Le Hamas se considère comme un véhicule de la rédemption de la Palestine. Il voit sa guerre permanente contre Israël comme faisant partie d’un programme plus large de restauration islamique, face à la puissance dure, à l’hégémonie intellectuelle et culturelle de la modernité occidentale. Dans la vision qu’a le Hamas de lui-même, il y a tant de choses en jeu dans son combat contre l’Israël, il y a une cause tellement plus vaste qui est canalisée à travers cette lutte – à la portée par ailleurs modeste et apparemment infructueuse – que la mort banale de civils palestiniens ne représente finalement qu’un problème de relations publiques qui tourne à l’avantage, si les morts ont été d’aventure causées par la « bonne » partie.

C’est ce sens plus large de l’engagement plus large qui a permis au Hamas de recommander explicitement aux Gazaouis de se précipiter sur les postes de l’armée israélienne à la frontière, en leur disant de temps en temps que des brèches avaient été ouvertes et que les soldats israéliens fuyaient.

Israël a également des objectifs clairs et compliqués dans les affrontements avec Gaza, et ses besoins – au moins tels que l’Etat juif les perçoit – laissent également les Gazaouis ordinaires abandonnés à leur sort. Israël cherche à prévenir les infiltrations depuis la clôture frontalière non seulement en raison de ce danger posé par d’éventuels attentats qui pourraient être commis par les combattants du Hamas dans les villages israéliens à proximité de la frontière, mais aussi en raison de l’avantage politique qu’un tel déroulement offrirait au Hamas.

Un Palestinien armé d’une fronde jette des pierres aux soldats israéliens près de Khan Younis dans le sud de la bande de Gaza, au cours du cinquième vendredi consécutif d’émeutes massives le long de la frontière entre Gaza et Israël, le 27 avril 2018 (Crédit : AFP Photo/Said Khatib)

Ainsi, la frontière ne doit pas seulement être rendue inviolable par l’armée : elle doit être vue comme inviolable.

La raison en est simple et fondamentale à la compréhension de la bataille que mène Israël contre les forces irrégulières variées qui veulent détruire le pays. Ni le Hamas, ni le Hezbollah, ni les groupes terroristes moins importants comme le Jihad islamique ou le FPLP, ont actuellement une stratégie militaire cohérente pour anéantir l’Etat juif. Ils comptent sur deux éléments pour remporter la victoire : Que la pression psychologique imposée aux Israéliens par leurs violences ne finisse par les convaincre de quitter le pays – c’est la stratégie « anti-coloniale » qui présume que les Israéliens ont un autre endroit où aller – ou, sans trop chipoter, que Dieu intervienne. Ce n’est pas un euphémisme. Les idéologies islamistes partagent toutes une foi dans la nature inévitable de la justice divine, qui, ils en sont certains, garantit qu’ils seront victorieux, même si la bataille est longue et qu’elle semble par moment impossible à gagner.

 

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Une culture de la guerre reposant sur les pressions psychologiques et sur la piété religieuse place naturellement une prime sur l’image, sur la perception de la force et la perception concomitante de la faiblesse sous-jacente de l’ennemi. Sans elle, il serait plus difficile de convaincre les Palestiniens d’espérer, contre toute attente, un secours deus-ex-machina.

L’obsession de groupes comme le Hamas et le Hezbollah pour la perception publique, avec une rhétorique triomphante adoptée même face à l’échec constant et souvent auto-induit, peut sembler profondément étrange aux Israéliens dont la culture de la guerre est ancrée dans le sécularisme intransigeant de la génération des fondateurs de l’Etat et qui récompense le pragmatisme, l’autocritique, ainsi que le réalisme sur les capacités de chacun. Les officiers de l’armée israélienne valorisent avec emphase les actions face aux discours et ont donc tendance à considérer les rassemblements théâtraux et les menaces verbales colorées qui émanent constamment du Hamas et du Hezbollah comme des signes d’incompétence et de faiblesse.

C’est pour cela que les leaders israéliens, militaires et politiques, en sont venus à penser que la confrontation à Gaza relève, pour le Hamas, plus de la perception que de la réalité. Le Hamas ne tente pas de percer la ligne défensive de l’armée israélienne, s’aventurant simplement le plus loin possible pour pouvoir affirmer de manière plausible qu’il l’a fait – une allégation qu’il utilisera pour valider sa stratégie plus large de combat permanent.

Refuser cette validation au Hamas, ce moment de grâce dans une longue série d’échecs, a donné sa forme à la réponse apportée par l’armée israélienne à la frontière. Les ordres permanents qui sont donnés aux soldats israéliens ne visent pas seulement à empêcher l’ouverture d’une brèche importante dans la frontière, mais également à empêcher des brèches mineures, pour refuser au Hamas l’échappatoire psychologique qu’il recherche alors qu’il entrevoit clairement ses échecs dans l’animosité croissante des Gazaouis. Et les consignes sont très simples : Ne laisser personne atteindre la frontière, ne laisser personne la franchir – peu importe comment.

Le chef d’Etat-major Gadi Eizenkot et d’autres hauts-officiers à la barrière de sécurité avec Gaza au cours des manifestations violentes le long de la frontière, le 14 mai 2018 (Crédit : Armée israélienne)

Bien sûr, rien dans cette région ne peut être d’une telle simplicité. Lors des manifestations du 15 mai, cette stratégie israélienne bien définie a attiré les foudres de la deuxième « victoire de l’image » remportée par le Hamas dans le lexique culturel palestinien : Celle d’un Israël fort et cruel tuant des Palestiniens de sang-froid.

Lorsque la faiblesse d’Israël ne peut servir de narratif politique, la cruauté de l’Etat juif peut être employée dans le même objectif. Cette contradiction n’est pas perdue pour le Hamas, c’est d’ailleurs le discours narratif fondamental de l’organisation : Israël est suffisamment fort pour être moralement répréhensible et, de manière simultanée, suffisamment faible et effrayé pour inspirer l’espoir que la résistance violente puisse l’emporter.

Et l’armée israélienne doit marcher sur une ligne excessivement fine si elle souhaite refuser au Hamas la possibilité politique d’attribuer la responsabilité de tous les problèmes de Gaza à l’Etat juif. Les soldats, sur la frontière, ont donc reçu pour ordre d’empêcher une pénétration quelle qu’elle soit, mais de le faire tout en refusant également au Hamas la victoire tactique de morts palestiniens. Les soldats ont reçu pour consigne de tirer pour blesser, de faire de leur mieux pour ne pas tuer, et de faire attention à ne prendre pour cible que les instigateurs de violences ou les personnes armées plutôt que les non-combattants.

Peu importe comment on peut envisager le calcul moral des actions israéliennes à la frontière, les statistiques globales suggèrent que les soldats israéliens ont étroitement suivi – et de manière désespérée, c’est indubitable – ces ordres contradictoires nuancés. Une large majorité de Palestiniens tués au cours des affrontements appartenaient à des groupes terroristes et la plupart de ceux qui ont été touchés par des tirs de snipers israéliens souffrent de blessures non-mortelles.

Israël et le Hamas naviguent dans un champ de mine psychologique complexe avec ces affrontements frontaliers. Les deux parties ont la certitude – et chacune pour de bonnes raisons stratégiques – que le bien-être immédiat des Gazaouis est secondaire face à une victoire dans cette guerre singulière dans laquelle ils sont engagés.

Le Hamas ne peut pas battre en retraite et ne peut renoncer à sa philosophie de combat permanent, ne laissant rien d’autre à voir que les longues années de souffrances infligées à Gaza.

Des manifestants palestiniens lors d’affrontements avec les forces israéliennes près de la frontière entre Gaza et Israël, à Rafah, dans la bande de Gaza, le 14 mai 2018 (Abed Rahim Khatib / Flash90)

Israël, pour sa part, estime qu’il n’y a pas de solution purement militaire à la domination du Hamas à Gaza, et que l’exploitation éhontée des ressources et des capitaux de la bande pour ses initiatives de guerre signifie que le seul moyen de limiter ses capacités de manière significative est de limiter ces mêmes ressources et ces mêmes capitaux avant tout.

C’est un siège – mais un siège étrange. Infliger trop de souffrance à Gaza serait une victoire pour le récit du Hamas – Israël, fort et cruel – et représenterait donc un revers stratégique pour l’Etat juif. Mais remporter ce bras de fer est également vital pour démolir le second narratif du Hamas, celui d’un Israël faible et battant en retraite. La double nécessité pour l’Etat juif, de limiter l’espace opérationnel du groupe terroriste sans imposer un prix trop élevé à Gaza, est à la base de certaines des innovations récentes les plus fêtées de l’establishment de la Défense, avec notamment le Dôme de fer, la technologie de détection des tunnels de l’armée israélienne et, plus récemment, les drones chasseurs de cerfs-volants incendiaires.

Le Hamas, en ce qui le concerne, continuera à faire tout ce qu’il est possible pour déstabiliser cette stratégie en utilisant de nouveaux modes d’attaques et de nouvelles initiatives visant à amener Israël à la confrontation directe avec les civils gazaouis.

Qu’Israël atteigne son but final – l’effondrement interne du Hamas dans la bande de Gaza – dans un futur proche reste encore indéterminé. L’objectif final du Hamas – les Israéliens fuyant leur pays – ne va pas non plus arriver.

La confrontation entre Israël et le Hamas n’aboutira à rien pendant encore un certain temps et, on peut le présumer, ce ne sera pas non plus le cas de la communauté diplomatique internationale, donnant des leçons de morale à voix forte, réduit à son rôle d’observateur stratégique stupéfié.

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