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Gérard Noiriel compare Éric Zemmour à Édouard Drumont

"Chacun à leur époque [a] su exploiter un contexte favorable à leur combat idéologique," observe l'historien

L’historien et directeur d'études à l'EHESS Gérard Noiriel. (Crédit : capture d’écran YouTube / France Culture)
L’historien et directeur d'études à l'EHESS Gérard Noiriel. (Crédit : capture d’écran YouTube / France Culture)

Le Venin dans la plume est le dernier essai de l’historien et directeur d’études à l’EHESS Gérard Noiriel, paru le 12 septembre dernier aux Editions de La Découverte.

Dans celui-ci, il compare le polémiste Éric Zemmour, condamné par la justice française pour islamophobie, avec Édouard Drumont, figure de l’histoire de l’antisémitisme français de la fin du XIXe siècle et du début XXe.

Il analyse ainsi les écrits des deux hommes, tentant de « mettre en lumière une matrice du discours réactionnaire ».

« La place qu’occupe Éric Zemmour dans le champ médiatique et dans l’espace public français suscite l’inquiétude et la consternation de bon nombre de citoyens. Comment un pamphlétaire qui alimente constamment des polémiques par ses propos racistes, sexistes, homophobes, condamné à plusieurs reprises par la justice, a-t-il pu acquérir une telle audience ? », s’interroge-t-il dans la présentation de son livre.

Son ouvrage tente ainsi de comprendre ce phénomène réactionnaire dans les médias qui, alors même que leurs auteurs prétendent être « censurés », est omniprésent.

Le polémiste Éric Zemmour à la « Convention de la Droite » à Paris, le 28 septembre 2019. (Crédit : Sameer Al-Doumy / AFP)

Le livre analyse également le pouvoir et l’origine de ces polémistes populistes et s’intéresse à leurs cibles – les minorités, les femmes et les intellectuels de gauche. Il retrace en outre l’évolution des formes de discours entre les deux époques.

Éric Zemmour et Édouard Drumont ont « chacun à leur époque su exploiter un contexte favorable à leur combat idéologique. Issus des milieux populaires et avides de revanche sociale, tous deux ont acquis leur notoriété pendant des périodes de crise économique et sociale, marquées par un fort désenchantement à l’égard du système parlementaire », explique Noiriel.

« Le Venin dans la plume » de Gérard Noiriel. (Editions de La Découverte)

Un ouvrage qui permet de mieux comprendre les fréquentes polémiques autour des figures médiatiques de la droite française.

Recruté par CNews il y a quelques jours, Éric Zemmour fait actuellement face à un rejet de ses confrères de la chaine, qui réclament son départ.

Un retour sur CNews (ex-iTELE) décidé malgré l’intense controverse déclenchée par son discours très virulent sur l’islam et l’immigration prononcé fin septembre à la « Convention de la droite », et la confirmation en septembre d’une condamnation judiciaire pour « provocation à la haine religieuse ».

En outre, certaines personnalités ont décidé de ne plus se rendre dans les émissions de CNews pour protester contre la présence à son antenne du polémiste. Et la CGT a annoncé également ce lundi que plus aucun représentant de sa direction nationale ne s’y rendrait, tant qu’il « continuera de distiller librement ses paroles haineuses sur cette chaîne ».

Le syndicat estime que « les idées d’exclusion, de haine, de xénophobie, de LGBTphobie, de racisme, ne peuvent être banalisées dans la parole publique », et demande « à la direction de la chaîne de prendre ses responsabilités ».

Mi-octobre, l’AFP a interrogé Gérard Noiriel au sujet de son livre consacré à Éric Zemmour et Édouard Drumont.

AFP : Pourquoi avoir écrit un livre sur Éric Zemmour ?
Gérard Noiriel : Dans son dernier livre, il agresse les gens qui font le même métier que moi (historien, ndlr), ça m’a choqué. L’une des dimensions de ce genre de pamphlétaire c’est l’anti-intellectualisme. Il y a toujours une combinaison entre le nationalisme et l’anti-intellectualisme et je voulais alerter l’opinion sur ce danger-là, parce que tous les médias qui ont accueilli largement Zemmour n’ont jamais donné la parole à un historien pour qu’il défende son métier, je trouvais ça tout de même problématique.

Dans votre essai, vous dressez un parallèle entre Éric Zemmour et Édouard Drumont, pouvez-vous détailler ?
Je me suis lancé dans le travail de comparaison pour dégager la structure de ce que j’appelle les discours de haine. C’est allé bien plus loin que ce que je pensais au départ, qui était que ces gens-là construisent leur notoriété par la provocation, en faisant scandale. L’histoire identitaire qu’ils racontent fonctionne de la même manière : la France est toujours victime, les ennemis viennent de l’extérieur, pour l’un c’est les Juifs, pour l’autre les musulmans. Drumont était un obscur journaliste, qui s’impose dans l’espace public en provoquant les gens, avec des insultes antisémites, etc… À l’époque, les choses se réglaient par des duels à l’épée ou au revolver. Zemmour c’est aussi des duels, mais c’est à la télé.

Drumont s’impose au moment où il y a un bouleversement considérable dans l’histoire du journalisme, il y a quatre grands quotidiens qui se livrent une concurrence terrible et Drumont devient ce qu’on appelle le bon client, parce qu’il fait scandale. Zemmour commence comme journaliste politique, plutôt de gauche, et accède à la télévision au moment de l’irruption des chaînes d’info en continu et de la TNT dans un contexte de forte concurrence. Il est repéré pour animer des duels à la télé et c’est là qu’il s’impose comme un polémiste.

Comment expliquez-vous son succès dans les médias ?
Les chaînes de télévision cherchent à grappiller de l’audience parce qu’il fait scandale. Comme avec Drumont, comme il fait de l’audience, on commence à lui trouver du talent, tous les éditeurs lui font des ponts d’or.

C’est trop facile de focaliser sur l’individu Zemmour, c’est l’arbre qui cache la forêt. Quand vous avez quelqu’un qui est installé depuis 15 ans maintenant au cœur des médias avec ses émissions télé, la radio, des chroniques quotidiennes sur RTL republiées en livre, en poche… forcément vous avez un écho.

On peut se demander s’il n’y a pas une partie de ces grands patrons de chaînes qui ont décidé de jouer cette carte-là, la carte Fox News aux Etats-Unis, ceux qui ont fait Trump, un mélange de libéralisme économique, de nationalisme et de xénophobie, ce qui est le projet politique de Marion Maréchal. On peut se demander si ce n’est pas là un calcul stratégique d’un certain nombre d’entre eux, qui se disent que la gauche est dans un état de déliquescence, que les classes populaires, qui sont dans une situation de désespoir, on l’a vu avec les Gilets jaunes, vont se tourner vers le RN et donc que c’est de ce côté-là qu’il faut aller pour sauver les meubles et faire prospérer les affaires.

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