Haïm Korsia demande à Nicole Belloubet que Kobili Traoré soit jugé
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Haïm Korsia demande à Nicole Belloubet que Kobili Traoré soit jugé

"Comment ne pas s’indigner, non pas de la décision, qui est de la responsabilité des magistrats, mais que l’on empêche le procès ?", a commenté le grand-rabbin

Capture d’écran : Haïm Korsia sur le plateau du Grand Journal
Capture d’écran : Haïm Korsia sur le plateau du Grand Journal

Alors que le meurtrier de Sarah Halimi, une sexagénaire juive assassinée en 2017, a été déclaré pénalement irresponsable il y a une semaine, la décision de justice continue à provoquer les remous de la société française.

Après les réactions de nombreux citoyens, Juifs comme non-Juifs, de responsables communautaires, de personnalités publiques et de responsables politiques, le grand-rabbin de France a signé hier une tribune dans Le Figaro intitulée « Madame la Ministre, il faut que le meurtre de Sarah Halimi soit jugé ».

« Concernant la décision tragique et ubuesque de ne pas juger l’assassin présumé de Lucie Attal-Halimi, sous prétexte de ‘bouffée délirante’ ponctuelle, il y a une grave rupture de confiance et je ne peux croire que ce choix soit le reflet de ce que pensent les Français », a écrit le responsable religieux.

« La justice se doit de cautériser les plaies, à défaut de ne pouvoir les réparer, en constatant la culpabilité d’un suspect et en lui infligeant une peine à la hauteur de la gravité des actes commis », a-t-il écrit.

« Comment ne pas s’indigner, non pas de la décision, qui est de la responsabilité des magistrats, mais que l’on empêche le procès ? », interroge-t-il. « Comment envisager que le suspect puisse échapper à la justice ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Priver la famille de Mme Attal et la société dans son ensemble, d’un procès. »

Le grand-rabbin, qui rappelle qu’il a été établi que le meurtrier avait consommé une forte dose de cannabis, ayant provoqué une « bouffée délirante aiguë » – ce qui serait la cause du meurtre – questionne : « Pourquoi l’emprise de la drogue constituerait-elle ici une circonstance atténuante, voire excluante ? Ne serait-ce pas précisément l’inverse ? Comment expliquer qu’une bouffée délirante aiguë consécutive à une absorption volontaire et considérable de stupéfiants puisse exonérer quiconque de ses responsabilités ? Devrait-on en déduire que tout individu drogué serait doté d’un permis de tuer les Juifs ? »

« Si l’altération de la condition du suspect a exacerbé ses pulsions antisémites, cela signifie bien qu’elles étaient préexistantes ! »

William Attal, le frère de Sarah Halimi tuée en avril dans une attaque apparemment antisémite devant la synagogue centrale de Créteil, une banlieue de Paris, le 17 juin 2017 (Crédit : Raoul Wootliff/Times of Israel)

Suite à la décision de justice, le frère de Sarah Halimi, William Attal, avait fait part de son incompréhension. L’homme avait accusé l’une des expertises, celle effectuée par le psychiatre Paul Bensussan, celle qui a provoqué cette décision de justice, d’être « catastrophique, totalement incohérente et incompétente », l’expert étant revenu sur ses conclusions.

L’homme ajoute qu’en raison de désaccords entre les psychiatres, il aurait été logique que l’affaire soit débattue en Cour d’assises.

Sur le plateau de la chaine I24, l’homme a également fait part de son découragement, tout en voyant le dernier recours possible, la cour de cassation, comme une « lueur d’espoir ».

Il estime que la justice a essayé « d’humaniser l’assassin », en oubliant « qu’il vivait depuis 10 ans dans une grande délinquance, qu’il a été condamné 22 fois, pour consommation de drogue, pour trafic de drogue, conduite après consommation de drogue… Il a également été retrouvé sur lieux d’un crime avec les mains pleines de sang. Il a été condamné pour avoir brûlé au visage une personne. Voilà ce qu’est l’assassin ».

« Il y a une erreur grave de la justice, avec des dysfonctionnements énormes. L’instruction n’a pas été suffisamment complète. On n’a pas enquêté alors que l’assassin allait 5 fois par jour à la mosquée salafiste. (…) Comment la juge d’instruction a-t-elle pu refuser une reconstitution ? Ça n’arrive jamais. Comment la juge d’instruction, en février 2018, alors que le docteur Zagury, le plus grand expert psychiatre français, a fait 3 rapports d’analyses disant que l’assassin était tout à fait apaisé, a pu-t-elle demander une contre-expertise ? »

« Le magistrat instructeur n’a pas respecté les droits des parties civiles dans cette instruction. Elle a refusé toutes les demandes d’investigation à charge de l’assassin. Toutes », explique-t-il.

Sarah Halimi. (Crédit : autorisation de la Confédération des Juifs de France et des amis d’Israël)

L’avocat de la famille de la victime, Maitre Francis Szpiner, ne décolère pas lui aussi. Dans un entretien publié mardi dans le magazine Le Point, il affirme : « Les magistrats de la chambre de l’instruction auraient pu renvoyer M. Traoré devant la cour d’assises et laisser celle-ci se prononcer sur sa responsabilité pénale, à l’issue d’un débat public fouillé, dans lequel auraient pu être entendus les policiers, les voisins, les personnes séquestrées avant le meurtre de Mme Halimi, d’autres experts, M. Traoré lui-même… Au lieu de quoi, nous avons dû nous contenter d’un débat escamoté, mené sur la base de trois expertises sujettes à caution, présentant des divergences manifestes et, pour l’une d’elles au moins, des erreurs grossières. Je vous dis mon sentiment : la justice a été volée à mes clients. »

« Traoré ne peut se prévaloir de l’état de démence dans lequel il se trouvait, celui-ci résultant d’un comportement fautif préexistant [la consommation consciente de stupéfiants] », explique-t-il.

« Un débat aussi difficile, pour des faits aussi graves, aurait mérité que la cour d’assises se prononce », estime-t-il.

L’avocat s’interroge également sur la préméditation du crime. « Pourquoi Traoré n’a-t-il pas tué les gens qu’il avait séquestrés [dans l’appartement voisin de celui de Sarah Halimi], avant de jeter Mme Halimi par la fenêtre ? Comment a-t-il pu, comme il l’a fait, enjamber son balcon avant de s’en prendre à elle ? Pourquoi a-t-il déclaré avoir ‘tué le démon’, puis hurlé ‘Allah Akbar’, s’il n’avait pas conscience de commettre un crime antisémite, comme il le prétend ? Pourquoi s’est-il rebellé lors de son interpellation, s’il avait perdu tout discernement ? Et comment a-t-il pu prétendre que Mme Halimi s’était suicidée, si ce n’est pour échapper à une responsabilité dont il avait pleinement conscience ? »

William Attal ajoute à ces questions une autre : pourquoi l’assassin était venu la veille dans l’appartement voisin, dans lequel il ne s’était pas rendu depuis 10 ans ?

Un autre avocat de la famille, Maitre Oudy Bloch, a lui aussi fait part ce mardi de son incompréhension au magazine Valeurs Actuelles : « Prétendre que M. Traoré n’avait pas conscience que l’usage massif et régulier de cannabis pouvait entraîner une bouffée délirante aigüe, c’est faire peu de cas des 13 années continues de consommation de haschich, d’une irritabilité et d’une paranoïa reconnues par M. Traoré lui-même et des crises de rage incontrôlées relatées par la mère de celui-ci. »

Selon le juriste, « un tel raisonnement aurait été assurément irrecevable si M. Traoré avait été ivre mort parce que tout le monde sait, même lui, que l’abus d’alcool fait perdre la raison. Et tout le monde sait aussi, même et surtout M. Traoré, que les drogues ont des effets dangereux sur le psychisme. Qu’aurait-il fallu pour qu’il soit pénalement responsable ? Qu’il ait déjà tué sous l’emprise du cannabis ? »

« Si le discernement de M. Traoré était aboli au moment des faits, cela signifie qu’il n’avait absolument conscience de rien, qu’il se trouvait dans une boîte noire dans laquelle rien ne lui parvenait, ajoute-t-il. Pas de son, pas d’image. Ce qui est parfaitement contradictoire avec l’oppression qu’il a ressentie à la vue d’un chandelier à sept branches ou d’un livre de prières en hébreu, également contradictoire avec les propos lancés aux voisins ainsi qu’aux policiers sur le prétendu ‘suicide’ de Mme Halimi juste après l’avoir défenestrée, encore et toujours contradictoire avec la conscience de vouloir fuir la scène de crime mais de ne pouvoir le faire à cause du vide, celui dans lequel il avait fait basculer le corps de sa victime. »

« Nous espérons obtenir un procès aux assises pour que les parties civiles puissent s’exprimer sur l’intégralité de ce dossier et non une audience en catimini sur la prétendue démence de M. Traoré qui a eu pour effet de confisquer le débat sur le reste de cette affaire », a-t-il conclu.

Dans une vidéo publiée mardi également, Maitre Gilles-William Goldnadel, avocat de la sœur de Sarah Halimi, a estimé que les juges étaient « irresponsables (et soumis à l’idéologie addictive du mur des cons)… à l’irresponsabilité du meurtrier drogué », et que « l’affaire Halimi n’était pas finie ».

Il a également regretté ce jeudi que, alors que France Inter a consacré un long papier à l’affaire, la radio a seulement interrogé l’avocat de l’assassin, sans donner la parole à ceux de la partie civile.

La chambre de l’instruction a tranché jeudi dernier entre les expertises psychiatriques contradictoires du dossier et conclu à l’abolition du discernement de Kobili Traoré au moment des faits. La décision met ainsi fin à la détention du suspect.

La cour d’appel a en outre ordonné son hospitalisation et des mesures de sûreté pour une durée de 20 ans, comprenant l’interdiction d’entrer en contact avec les proches de la victime et de retourner sur les lieux.

En proie à une bouffée délirante liée à une forte consommation de cannabis, ce jeune musulman avait roué de coups sa voisine aux cris de « Allah Akbar » avant de la défenestrer dans la cour de leur immeuble du 11e arrondissement parisien.

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