Haman en Hitler ? Au musée d’Amsterdam, des reliques sur une tradition de Pourim
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Haman en Hitler ? Au musée d’Amsterdam, des reliques sur une tradition de Pourim

Une marionnette confectionnée par une fille juive en 1951 revient sur la tradition, qui a culminé après-guerre, consistant à prêter au vizir perse le visage d'oppresseurs modernes

Marionnettes de Mordekhai et d'Hitler réalisées par Nechama Mayer-Hirsch en 1951. (Crédit : Musée historique juif d'Amsterdam via JTA)
Marionnettes de Mordekhai et d'Hitler réalisées par Nechama Mayer-Hirsch en 1951. (Crédit : Musée historique juif d'Amsterdam via JTA)

JTA — Quand elle avait 10 ans, Nechama Mayer-Hirsch avait pris le temps de confectionner des marionnettes pour Pourim. Et elle avait également réalisé un personnage à l’effigie de celui qui était responsable de la mort de son père.

La marionnette d’Adolf Hitler n’était pas la préférée de Mayer-Hirsch, parmi tous les personnages créés pour le spectacle de Pourim de 1951. Sa préférée, c’était la reine Esther, l’héroïne qui déjoue les projets génocidaires de Haman, qui a fini pendu par le roi Assuérus.

Mais ce n’est pas cela qui est surprenant. En confectionnant Haman, avec son emblématique chapeau tricorne, Mayer-Hirsch lui a donné les traits de Hitler, avec la moustache et la veste en gabardine marron.

« J’ai eu l’impression qu’il devait être Haman, que c’était un rôle fait pour Hitler, a raconté Payer-Hirsch, éminente historienne spécialisée dans la documentation du judaïsme hollandais hors d’Amsterdam, à la Jewish Telegraphic Agency.

Ces marionnettes s’inscrivent dans une longue tradition qui a pris naissance après la guerre et qui consiste à représenter Haman par des oppresseurs des temps modernes. Et soixante-dix ans plus tard, les travaux de Mayer-Hirsch, alors qu’elle était enfant, figurent au musée de l’Histoire juive à Amsterdam, où le conservateur Peter Buijs affirme que la marionnette d’Hitler est un « objet unique » qui ouvre une fenêtre sur la façon dont les survivants de la Shoah utilisaient l’image de Hitler pour passer au-dessus de leurs traumatismes.

Aujourd’hui, en Europe, et particulièrement chez les Juifs, il serait tout à fait inapproprié de fabriquer et d’exposer des marionnettes de Hitler, a fait remarquer Buijs.

« Mais dans la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, c’était un sentiment plus naturel, notamment pour les personnes dont les vies ont été détruites à cause des nazis », a-t-il ajouté.

Adolf Hitler à Munich, le 5 décembre 1931. (Crédit : AP Photo, Archive)

Hitler avait lui-même suggéré qu’il se voyait en Haman. Le 30 janvier 1944, dans un discours à la radio dans lequel il avait dit, à tort, que le roi perse était juif, le dictateur nazi avait déclaré que si l’Allemagne n’était pas souveraine, « le destructeur juif Assuérus pourrait fêter la destruction de l’Europe lors d’une deuxième fête triomphante de Pourim ».

Un exemple frappant de représentation d’Hitler liée à Pourim a été documenté en 1946 dans un camp de personnes déplacées à Landsberg, en Allemagne, près de Munich. Moins d’un an après la défaite des nazis, les survivants juifs de la Shoah vivant à Landsberg ont réalisé un sketch de Pourim dramatisant l’arrestation et l’exécution d’Hitler, qui s’était suicidé 11 mois plus tôt.

Ce sketch, qui était l’un des nombreux spectacles sur le thème d’Hitler organisés par des Juifs pour Pourim dans les années d’après-guerre, mettait également en scène au moins un enfant portant un uniforme de détenu de camp de concentration en taille adulte. L’enfant posait pour les photos en souriant à côté d’hommes déguisés soldats qui tenaient fermement un réfugié représentant Hitler tout en portant un uniforme et une cravate ornée d’une croix gammée.

Les Juifs non pratiquants mettaient souvent en scène des représentations de Pourim sur le thème d’Hitler, créant ainsi une « intersection entre la mise en scène laïque et le rituel religieux », selon le Musée mémorial de l’Holocauste des Etats-Unis.

« Dans les camps pour personnes déplacées, ces spectacles prenaient parfois la forme de fantasme de vengeance contre Adolf Hitler et d’autres dirigeants nazis », dit le site du musée. « Plusieurs photos documentent des scènes de pendaisons d’Hitler, Hitler et Joseph Goebbels comme des mendiants de rue, ou l’effigie d’Hitler brûlée. »

Joseph Goebbels avec ses filles, Hilde (au centre) et Helga (à droite), pour la célébration de Noël à Berlin, en 1937. (Crédit : Archives fédérales allemandes)

L’un des parallèles les plus frappants entre Pourim et la Shoah a été réalisé en 1944 par un professeur et scribe juif marocain de Casablanca nommé Prosper Hassine. Sur une longue bande de parchemin, il a écrit un texte en sept chapitres qu’il a intitulé « Le livre d’Hitler ». Il utilise un langage biblique ancien pour raconter l’histoire de la Shoah et du judaïsme nord-africain dans la première moitié du XXe siècle.

Hassine a immigré en Israël et sa famille a fait don de son livre au musée de la Shoah de Yad Vashem. Le livre n’a pas une fin heureuse. Mais il raconte la libération du Maroc par les forces alliées.

Selon Yuval Malachi, historien israélien et créateur du podcast Historia, les persécutions en Europe ont peut-être donné à l’histoire de Pourim un tout nouvel éclairage.

« L’histoire de Pourim est peut-être ancrée dans des événements qui se sont produits à un moment donné au IVe siècle avant Jésus-Christ, mais elle est restée relativement inconnue des Juifs jusqu’à ce que Maïmonide émette des directives à ce sujet au XIIIe siècle », a déclaré Malachi à la JTA, notant que c’était la première fois qu’une figure rabbinique déterminait que les Juifs étaient censés se saouler complètement pendant la fête.

L’histoire de Pourim, relatée dans un texte appelé le Livre d’Esther et qui aurait été écrit entre le troisième et le cinquième siècle, « a trouvé un écho auprès des communautés de la diaspora qui avaient connu des pogroms et des persécutions, car il s’agit d’une histoire sur la survie de ce type d’hostilité ».

Des survivants de la Shoah fêtent Pourim au camp des déplacés de Landsberg en Allemagne, avec une fausse pierre tombale pour Haman et Hitler (Crédit : Yad Vashem)

La coutume consistant à créer des effigies à Pourim est si inhérente à cette fête qu’elle est même antérieure à la tradition de se déguiser à Pourim, qui est largement considérée comme étant apparue avant le XVe siècle en Italie, en tant que pendant juif des traditions de déguisement du carnaval à Venise, à Rome et au-delà.

Mais les Juifs fabriquaient des marionnettes et des effigies – y compris de leurs ennemis – depuis des siècles auparavant, a déclaré Malachi.

« Jusqu’à récemment, se déguiser à Pourim était un concept inconnu dans les communautés juives du Moyen-Orient. Mais fabriquer une marionnette de Haman et l’accrocher à un arbre près de la synagogue a fait partie intégrante des festivités pendant des siècles au Yémen, par exemple », a-t-il rapporté.

Les mannequins étaient souvent brûlés, « mais en Europe, cela a donné lieu à des hostilités de la part des non-juifs qui pensaient que les juifs brûlaient des effigies de chrétiens, alors cela s’est arrêté en Europe », a déclaré Malachi.

En Azerbaïdjan, les couples de la communauté juive des montagnes avaient pour tradition de se mettre en scène autour d’une effigie du méchant de Pourim, selon Malachie. Pendant que l’homme était en train de prier, la femme peignait un visage sur un rondin de bois. L’homme exigeait de savoir qui était chez lui, la femme faisait semblant de ne pas l’avoir remarqué, et l’homme lui disait que la bûche était le méchant Haman et il la coupait en morceaux pour la brûler.

En Israël, c’est en 1934 qu’une effigie hitlérienne a fait sa première apparition documentée lors de la principale manifestation de Pourim, la procession annuelle des chars de Tel-Aviv appelée Adloyada (ce nom fait référence au commandement rabbinique en araméen dans le Talmud selon lequel les Juifs sont tenus de s’enivrer à Pourim « jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus distinguer le bienheureux Mardochée du maudit Haman »). L’effigie d’Hitler à la bouche ouverte était représentée sur un char d’assaut avec des fusils pointant vers des enfants terrifiés.

Après la guerre, des figurines d’Hitler étaient régulièrement brûlées en Israël et en Europe, et ce jusque dans les années 70, lors des traditionnels feux de camp de Lag Baomer, une fête qui célèbre la fin d’une épidémie qui a causé la mort de milliers de disciples d’un rabbin à l’époque du Temple.

Dans la communauté principalement ultra-orthodoxe d’Anvers, en Belgique, des mannequins d’Hitler sont encore brûlés aujourd’hui durant Lag BaOmer. Mais dans le reste du monde, toute représentation d’Hitler reste tabou et les festivités de Pourim revêtent un aspect plutôt festif.

En 2006, un lycéen d’Omer, dans la banlieue de Beer Sheva, a provoqué un tollé auprès des survivants de la Shoah et d’autres personnes en remportant le concours de costumes de son école pour ce que ses détracteurs considéraient comme un accoutrement hitlérien.

Miriam Yahav, une survivante de la Shoah bien connue en Pologne et décédée en 2018, a dénoncé le déguisement au quotidien Maariv, qui a publié l’article en première page. Elle a qualifié le costume d' »impardonnable » et s’est demandée « en tant que personne ayant vaincu Hitler, que devient cette société ?

Un porte-parole de la municipalité d’Omer, Nir Nisim, s’est excusé pour cette affaire, « qui peut malheureusement être mal interprétée comme signifiant qu’Hitler est un modèle ».

L’étudiant s’est également excusé. Mais, a-t-il ajouté, il ne s’est pas du tout déguisé en Hitler, mais plutôt en caricature d’Hitler interprétée par Charlie Chaplin dans son film classique de 1940 « Le Grand Dictateur ». (D’autres ont fait la même erreur : une présentatrice météo américaine a récemment dû s’excuser après avoir affiché la photo d’un chat nommé « Kitler » : « je pense que Kitler ressemble un peu à Charlie Chaplin ici », avait-t-elle déclaré).

Pour sa part, Mayer-Hirsch, dont la représentation d’Hitler est préservée pour la postérité, a déclaré qu’elle ne se souvenait pas avoir ressenti d’angoisse à l’idée d’inclure le leader nazi dans les célébrations de Pourim. Après avoir été placée dans une famille d’accueil pendant la guerre, elle a retrouvé sa mère, qui a survécu et s’est ensuite remariée.

« Je suppose que personne ne s’y est opposé », a-t-elle dit, « parce que j’ai fabriqué ces marionnettes avec mes deux demi-sœurs pour toute la famille »

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