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Inspiré de l’affaire Mehdi Meklat, Laurent Cantet questionne la puissance des réseaux

Le cinéaste présente un film sur l'histoire vraie d'un jeune de banlieue rattrapé par son passé sur les réseaux sociaux, "monde abstrait" qui "parasite nos vies"

Laurent Cantet au festival de Cannes en 2018. (Crédit : Wikimedia Commons)
Laurent Cantet au festival de Cannes en 2018. (Crédit : Wikimedia Commons)

Anatomie d’un scandale : Palme d’or en 2008 avec « Entre les murs », Laurent Cantet revient avec « Arthur Rambo », son nouveau film, sur l’histoire vraie d’un jeune de banlieue rattrapé par son passé sur les réseaux sociaux, « monde abstrait » qui « parasite nos vies ».

Avec ce neuvième long-métrage, en salles mercredi, le cinéaste retrouve ses thèmes favoris qui sont, eux, universels : la force du groupe et de l’amitié (« Entre les murs », 2008), le poison des réseaux sociaux (« L’Atelier », 2017) et les illusions perdues.

L’intrigue tourne autour de Karim D. – incarné par Rabah Naït Oufella, révélé dans « Entre les murs » – un jeune écrivain originaire de la banlieue parisienne et qui vient de publier son premier roman sur l’immigration.

En un instant, il devient une sensation littéraire… et médiatique. Mais son monde s’écroule avec la découverte d’une série de tweets antisémites et homophobes, publiés sous le pseudo « Arthur Rambo ».

La sensation littéraire devient alors un paria.

Immigration, antisémitisme, banlieue : parce qu’il traite, sans tabou, de sujets qui enflamment régulièrement la société française, ce « film a une très forte composante politique », souligne son réalisateur dans un entretien à l’AFP.

Inspiré de l’histoire vraie de Mehdi Meklat, un jeune auteur qui avait acquis une notoriété en chroniquant les quartiers défavorisés, avant de tout arrêter face à la découverte en 2017, de tweets antisémites, homophobes, racistes et sexistes, le film reste toutefois une fiction.

« À l’époque, c’était quelqu’un que j’écoutais lorsqu’il passait à la radio. Je sentais même une connexion avec lui. Quand j’ai découvert ses tweets dans la presse, j’ai été pris d’un vertige », se remémore-t-il.

Comment un jeune homme si brillant et à l’avenir prometteur a-t-il pu écrire de telles « horreurs » ? Qu’y avait-il dans sa tête ? Au cœur du film, ces questions ne sont jamais tranchées.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah, lors d’une chronique sur Médiapart. (Crédit : capture d’écran YouTube/Mediapart)

Ni monstre ni victime

En refusant de faire de Karim D. un monstre ou une victime, le réalisateur sait qu’il est sur une ligne de crête. Mais assume son parti pris au nom de « la complexité du débat ».

La responsabilité de Karim D. n’est pourtant jamais minorée dans le film, qui prend par moment des allures de procès. Acculé, il est progressivement lâché par tous ses amis – dont la plupart connaissaient l’existence des tweets – et ostracisé.

Sous le choc, sa mère, qui raconte n’avoir « jamais fait de vague » depuis son arrivée d’Algérie en France, confronte elle aussi, désabusée, son fils.

Mais le film s’attarde aussi longuement sur les causes d’un tel gâchis, pointant notamment du doigt le rôle des réseaux sociaux, « monde abstrait » où il faut sans cesse « surenchérir à coup de punchlines plus provocantes les unes que les autres pour exister ».

Mehdi Meklat, jeune journaliste et écrivain, voit ses milliers de tweets, dont une part ouvertement homophobes et antisémites, dévoilés au grand jour. (Crédit : capture d’écran/Twitter)

Pour « montrer à quel point les réseaux sociaux parasitent nos vies », le cinéaste a choisi de montrer les tweets du personnage à l’écran. Tweets qui surgissent tout au long du film, coupant sciemment la narration.

Et de pointer la responsabilité collective de la société : « Je pense qu’on n’est pas assez vigilants de ce qu’on lit sur les réseaux sociaux », dit-il.

« Ce qui m’effraie le plus, c’est la simplification de la pensée imposée par les réseaux sociaux. Il n y a plus de réflexion, de complexité. C’est très dangereux. »

Fidèle à sa réputation de cinéaste social, Laurent Cantet investit également la notion de transfuge de classe. À la manière d’un road-movie, le spectateur suit Karim dans ses déplacements incessants entre la banlieue parisienne et Paris. Deux lieux où il n’est plus le bienvenu.

« Je voulais réfléchir à ce qu’on trahit quand on change de milieu. Réfléchir à l’inconfort de la situation du transfuge me semblait important en y ajoutant aussi la composante immigration », explique-t-il.

Reste une question : Mehdi Meklat a-t-il vu le film ? « Je lui ai parlé avant de le faire pour lui dire que j’allais travailler sur un sujet où il reconnaîtrait surement une partie de son histoire. Il a eu confiance dans mon regard », indique-t-il.

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