Iran : Après la répression, des milliers de personnes ont été interpelées, selon des sources
Selon des activistes, des forces de l'ordre en civil ont perquisitionné les domiciles et placé des détenus dans des prisons secrètes dans le cadre d'une campagne destinée à dissuader les manifestants

DUBAI (Reuters) – Selon les sources de Reuters, les forces de l’ordre iraniennes en civil ont interpelé des milliers de personnes dans le cadre d’une campagne d’arrestations massives et d’intimidations destinée à dissuader les manifestants, et ce après avoir durement réprimé les troubles les plus sanglants à avoir agité le pays depuis la Révolution islamique de 1979.
Le mois dernier, au Grand Bazar de Téhéran, de modestes manifestations contre les difficultés économiques avaient donné lieu à un mouvement plus large, brutalement réprimé – un mouvement qui a été vécu par la théocratie chiite iranienne comme le plus dangereux de ces cinquante dernières années, les manifestants appelant fréquemment à la démission du pouvoir religieux en place. Les autorités ont coupé l’accès à Internet et elles ont étouffé les agitations par la violence, avec des milliers de victimes à la clef, selon des groupes de défense des droits.
Téhéran a imputé les violences à des « terroristes armés » présumés liés à Israël et aux États-Unis.
En l’espace de quelques jours, ces forces de l’ordre en civil ont lancé une campagne d’arrestations massives, doublée d’une présence accrue dans les rues autour des points de contrôle qui ont pu être installés, selon cinq militants qui ont témoigné sous couvert d’anonymat depuis l’Iran, ajoutant que les personnes interpelées ont été placées en détention dans des prisons secrètes.
« Ils arrêtent tout le monde », explique l’un des militants. « On ignore où ils les emmènent, où ils sont détenus. Avec ces arrestations et ces menaces, ils veulent terroriser la société. »
De semblables témoignages sont parvenus à Reuters de la part d’avocats, de médecins, de témoins et de deux responsables iraniens qui ont témoigné sous couvert d’anonymat, de peur de représailles de la part des services de l’ordre. Selon eux, ces rafles ont vocation à faire peur et ainsi empêcher de nouvelles manifestations à un moment où le pouvoir religieux fait face à de fortes pressions extérieures.
Depuis que le président américain Donald Trump a déclaré, la semaine dernière, qu’une « armada » – qu’il a dit espérer ne pas avoir à utiliser – avait mis le cap sur l’Iran, le risque d’une action militaire contre la République islamique persiste.
Mercredi dernier, il a redoublé de menaces en exigeant que l’Iran fasse des concessions sur son programme nucléaire et en laissant entendre que la prochaine attaque américaine serait « bien pire » que la journée de frappes aériennes du mois de juin dernier qui avait pris pour cibe trois sites nucléaires, à la fin des 12 jours de guerre qui avaient opposé Israël et l’Iran.
Plusieurs sources occidentales et moyen-orientales ont déclaré cette semaine à Reuters que Trump envisageait plusieurs options contre l’Iran, notamment des frappes ciblées contre les forces de l’ordre et contre les autorités pour redonner du courage aux manifestants, alors même que des responsables israéliens et arabes estiment que la puissance aérienne à elle seule ne suffira pas à renverser le pouvoir religieux.
Des personnes arrêtées pour avoir manifesté il y a des années
Selon l’un des militants, les forces de l’ordre interpellent non seulement des personnes soupçonnées d’avoir pris part aux récentes manifestations mais aussi celles qui avaient été arrêtées lors de précédentes manifestations, des années auparavant – « même si elles n’ont pas participé cette fois, et ils arrêtent aussi leurs proches ».
Le dernier bilan humain établi par l’organisation américaine de défense du droit HRANA s’élève à 6 373 – 5 993 manifestants, 214 membres des forces de l’ordre, 113 jeunes de moins de 18 ans et 53 passants. Celui des interpellations s’élève lui à 42 486, toujours selon le décompte de HRANA.
Les autorités judiciaires ont fait savoir que « les auteurs de sabotage ou d’incendie de biens publics et les personnes impliquées dans des affrontements armés contre les forces de l’ordre » pourraient être condamnés à mort.
Le bureau des droits de l’homme de l’ONU a déclaré jeudi à Reuters que le nombre de détenus était très élevé et qu’ils risquaient de subir des actes de torture et des procès inéquitables. Selon Mai Sato, la Rapporteuse spéciale de l’ONU sur l’Iran, des médecins et autres professionnels de santé figurent parmi les milliers de personnes interpelées et détenues.
Des centres de détention non officiels et des milliers d’arrestations
Deux responsables iraniens ayant accepté de témoigner sous couvert d’anonymat ont confirmé à Reuters que des milliers d’arrestations avaient eu lieu ces tout derniers jours et que nombre de détenus étaient emprisonnés dans des prisons officieuses, « comme des entrepôts et autres lieux improvisés », la justice agissant rapidement pour traiter les affaires.
Les autorités iraniennes ont refusé de commenter publiquement le nombre d’arrestations ou de préciser les lieux de détention des personnes interpelées. Le 21 janvier dernier, elles faisaient état de 3 117 personnes tuées lors des manifestations, dont 2 427 civils et membres des forces de l’ordre.
Le 23 janvier, Amnesty International a fait savoir que « le grand nombre de détentions arbitraires, de disparitions forcées, d’interdictions de rassemblements et d’intimidations visant à faire taire les proches des victimes sont le signe de la militarisation étouffante imposée par les autorités de la république islamique suite aux massacres qui ont émaillé les manifestations ».
Les arrestations se poursuivent un peu partout en Iran, dans les petites villes comme dans la capitale, indiquent témoins et militants.
« Ils ont arrêté mon frère et mon cousin il y a de cela quelques jours », a déclaré un habitant du nord-ouest de l’Iran qui a demandé à ce que son nom ne soit pas mentionné.
« Ils sont entrés chez nous par la force, en civil, ils ont fouillé toute la maison, ils ont emporté les ordinateurs et les téléphones portables. Ils nous ont dit que si nous en parlions, ils nous arrêteraient tous. »
Des familles affolées par les disparitions de jeunes
Plus de 60 % des 92 millions des Iraniens qui vivent en Iran sont âgés de moins de 30 ans. Les dernières manifestations en date ont été durement réprimées mais les autorités religieuses pourraient faire face à de nouveaux soulèvements si cette sévère répression se poursuivait, estiment des militants des droits.
Trois avocats iraniens ont déclaré à Reuters que des dizaines de familles les avaient contactés, ces derniers jours, pour leur demander de l’aide au sujet de proches détenus.
« De nombreuses familles nous demandent une assistance juridique pour leurs enfants détenus », confie un avocat. « Certaines interpellations ont porté sur des personnes âgées de moins de 18 ans — des jeunes garçons et des jeunes filles. »
Cela fait longtemps que les organisation de défense des droits humains disent que les services de l’ordre iraniens ont recours à des lieux de détention informels en cas de soulèvements graves, les détenus étant privés d’accès à un avocat ou à leurs proches, souvent sur de longues périodes.
Cinq médecins ont déclaré à Reuters que des manifestants blessés lors des soulèvements avaient été enlevés des hôpitaux par les forces de l’ordre et que des dizaines de médecins avaient été contactés par les autorités pour leur faire passer le message de ne pas soigner les manifestants blessés.
Les autorités pénitentiaires nient toute détention de manifestants blessés.
Selon les proches de cinq détenus, l’absence d’information sur le lieu de leur détention est en soi une punition.
« Nous ne savons pas où ils sont, s’ils sont encore en vie, quand nous les reverrons », confie un Iranien dont la fille a été arrêtée. « Ils ont pris mon enfant comme si c’était une terroriste. »







