Israël a-t-il tourné la page des leaders héroïques ?
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Israël a-t-il tourné la page des leaders héroïques ?

Dans un nouveau livre, Dennis Ross et David Makovsky rappellent des décisions israéliennes emblématiques... et se demandent si les Israéliens pourront se séparer des Palestiniens

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Menachem Begin chez lui. (Crédit : Bureau de Presse du Gouvernement)
Menachem Begin chez lui. (Crédit : Bureau de Presse du Gouvernement)

C’était en 1978. L’opération Litani, au mois de mars de cette année-là, avait vu les troupes israéliennes pénétrer dans le sud du Liban pour s’en prendre aux groupes terroristes palestiniens présents dans la région. Au mois d’avril, Israël avait remporté le grand prix de l’Eurovision pour la toute première fois grâce à Izhar Cohen et son « A-Ba-Ni-Bi ». Et au mois de septembre, le Premier ministre Menachem Begin et le président égyptien Anwar Sadat avaient signé le tout premier accord ouvrant la voie vers la paix entre Israéliens et Arabes, les accords de Camp David.

Ce traité de paix officiel qui avait été signé l’année suivante devait se montrer résilient, de manière inattendue – survivant à l’assassinat de Sadate en 1981, à de multiples guerres au Liban et à Gaza, au gouvernement des Frères musulmans, au Caire, en 2012, et à la colère arabe et musulmane suite à l’acceptation d’Israël par l’Egypte au fil des années. À travers tous ces événements, la paix conclue par Israël avec le pays arabe le plus peuplé – qui possède également l’armée la plus importante de tout le monde arabe – s’est maintenue avec fermeté.

Mais à Jérusalem, ce mois de septembre-là, Begin avait dû faire face aux condamnations de ses alliés les plus proches à la droite de l’échiquier politique, furieux de la reddition de certains territoires conquis et du démantèlement des implantations dans la péninsule du Sinaï – et non moins en colère face à l’approbation rhétorique reconnaissant les droits des Palestiniens inclue dans l’accord.

À la Knesset, peu après l’annonce des accords à la Maison-Blanche, le député du Likud Moshe Shamir avait critiqué le pacte conclu en des termes calculés pour piquer au vif Begin et sa fierté juive. Démanteler les implantations du Sinaï, avait-il raillé, était « un coup porté aux Juifs qui sont restés debout, prêts à riposter… J’ai l’impression qu’en prenant cette décision, ce gouvernement en est revenu à recevoir la charité de la part d’autrui, à mendier, à s’incliner devant ceux qui sont pourtant ses bénéficiaires ».

De gauche à droite : Menachem Begin, alors Premier ministre, et les députés Yosef Burg et David Levy, dans la salle plénière de la Knesset, 1983. (Yossi Zamir/Flash90)

Begin n’avait pas « apporté la paix, ou la sécurité. Il nous apporte le partage de la terre d’Israël », avait déploré un autre législateur du Likud, Geula Cohen, qui avait ensuite regretté devant un journaliste que Begin « avait clamé, dans le passé, qu’il n’enverrait jamais un soldat juif expulser un habitant d’implantation juive. Il a fait tout ce qu’il a dit qu’il ne ferait jamais ».

Mais Begin était resté imperturbable face aux invectives.

« J’ai dû prendre une décision », avait-il déclaré. « Le traité de paix était d’un côté de la balance et les implantations sur l’autre. Et selon le code moral auquel je souscris, la balance penchait vers le traité de paix. Rien d’autre n’était possible. Malgré la douleur, les insultes, les cris – rien d’autre n’était possible. J’aurai la conviction d’avoir fait le bon choix jusqu’au jour de ma mort. Ce n’est pas une manière de fuir mes responsabilités, ici, ce n’est pas une manière d’y échapper. »

Aux soldats, Begin avait également eu une réponse à apporter. « La paix est née, avant tout, de notre sang. Pour cette paix, nous avons sacrifié 12 000 de nos meilleurs garçons en cinq guerres, une guerre après l’autre, un front après l’autre. Nous voulons y mettre un terme. C’est là notre opportunité, c’est là la chance qui nous est offerte. »

L’histoire de cet échange est racontée dans un nouveau livre, Be Strong and of Good Courage, qui a été écrit par deux observateurs américains vétérans de la région : l’ancien conseiller présidentiel et envoyé pour la paix Dennis Ross et David Makovsky, analyste à l’Institut politique du Proche-Orient à Washington (les deux auteurs ont également collaboré pour un ouvrage sorti en 2009, intitulé Myths, Illusions, and Peace: Finding a New Direction for America in the Middle East.)

Les constructions en cours dans l’implantation israélienne de Yamit, dans le nord de la péninsule du Sinaï, en 1978. (Crédit : Bibliothèque nationale d’Israël, Dan Hadani archive/IPPA Staff photographer)

Les cours à long-terme de l’indécision

Ce livre recouvre de nombreux aspects : l’histoire de quatre Premiers ministres israéliens extraordinaires, la polémique sur la nécessité pour Israël de se séparer des Palestiniens, et l’avertissement plus profond – inhabituel dans les profondeurs du camp pro-israélien – sur le coût à long terme de la culture d’indécision actuelle en Israël.

Quatre des cinq chapitres du livre racontent l’histoire de quatre Premiers ministres israéliens et les décisions courageuses qu’ils ont été amenés à prendre en poursuivant leur idéal d’un Etat juif sûr et prospère : David Ben Gurion pour sa décision de déclarer l’indépendance à la fin du mandat britannique, malgré l’isolement diplomatique et stratégique de la nation naissante et la certitude d’une invasion rapide des armées arabes : Menachem Begin et sa décision – prise malgré l’opprobre d’un grand nombre de ses collègues et alliés à droite – d’abandonner les terres conquises et de démanteler les implantations afin de conclure la paix avec l’Egypte ; Yitzhak Rabin et son élan dans le processus de paix palestinien, né du malaise face aux coûts diplomatiques et moraux de l’occupation ; et Ariel Sharon, défenseur de longue date des implantations, qui n’avait pas eu peur de faire baisser les yeux au mouvement pro-implantation et de prôner un retrait unilatéral de Gaza pour tenter de permettre aux Israéliens de se séparer des Palestiniens, après l’échec du processus de paix.

Le cinquième et dernier chapitre, intitulé « Le choix fatidique d’Israël », résume alors les deux points de réflexion essentiels évoqués dans l’ouvrage : L’Etat juif se trouve à un nouveau carrefour. Il doit décider si l’occupation et les implantations en Cisjordanie doivent encore s’étendre, d’une manière si profonde et si ancrée qu’il sera impossible pour le pays de délimiter, à l’avenir, des frontières entre Israël et un Etat palestinien séparé, ce qui condamnerait presque certainement les Palestiniens et les Israéliens au pire scénario possible : celui de générations successives contraintes à vivre sur le même territoire et en proie à des conflits sans fin attisés par leurs narratifs mutuels d’exclusion de l’autre.

Sur cette photo du 14 mai 1948, les ministres du nouvel État d’Israël sont vus lors d’une cérémonie au Musée d’art de Tel Aviv marquant la création du nouvel État, lors du discours du premier ministre David Ben Gurion déclarant l’indépendance. (AP Photo)

La solution à deux Etats s’éloigne rapidement et aucune alternative n’a été proposée pour la remplacer, disent-ils. Israël doit écouter son passé, ses dirigeants qui ont été amenés à prendre de « grandes décisions » et trouver un responsable qui sera capable de prendre les initiatives nécessaires pour préserver une issue à deux Etats – même si cette dernière n’est pas possible dans un avenir proche.

C’est manifestement, donc, un livre au sujet de Benjamin Netanyahu, le Premier ministre israélien le plus longtemps resté à ce poste et qui tient les rênes de la politique du pays depuis une décennie. À travers le texte, les auteurs procèdent à des évaluations des Premiers ministres israéliens du passé en des termes qui traduisent clairement une réprimande – et peut-être une exhortation à l’égard de Netanyahu.

Au début du livre, Ross se souvient de l’une de ses dernières rencontres avec Ariel Sharon avant sa crise cardiaque, en 2005. Les deux hommes se réunissent autour de « shawarmas » et Sharon fait cette observation : « Ma génération d’Israéliens est la dernière à ne pas craindre de prendre de grandes décisions. Je redoute le fait que la prochaine ne soit dirigée par des personnalités politiques qui ne prendront pas de décisions. »

Le président américain George W. Bush et le Premier ministre israélien Ariel Sharon, (à gauche), lors d’une conférence de presse conjointe à la suite de leurs entretiens sur le processus de paix au Moyen Orient au ranch de Bush à Crawford, Texas, le 11 avril 2005. (J. Scott Applewhite/AP Images/JTA)

Ces « politiciens » sont une référence claire au gênant Netanyahu, qui avait pris la tête d’une révolte contre Sharon, au Likud, suite au désengagement de Gaza, au mois d’août 2005, et auquel Sharon se référait souvent sous les qualificatifs « d’anxieux » et « d’apeuré ».

Les auteurs n’ont pas peur, pour leur part, d’en remettre une couche. Begin, une sorte de parrain politique de Netanyahu, était capable « d’embrasser le réalisme politique sur la base de l’évaluation des risques induits, au choix, par l’action ou par l’inaction », écrivent-ils.

« Les intérêts nationaux d’Israël importaient davantage que les attitudes ou la colère de ceux qui se trouvaient dans son propre camp politique. Les dirigeants prenaient des décisions, même si c’était douloureux », ajoutent-ils.

Et ailleurs : « Dans son histoire relativement courte, Israël a dû faire face à des moments critiques qui nécessitaient des décisions courageuses – dans la guerre et dans la paix. Jusqu’à présent, le pays avait des dirigeants qui étaient capables de vouloir être à la hauteur de la gravité du moment. Ces dirigeants ne reculaient pas face aux défis intimidants ; ils ne rechignaient pas à prendre les décisions qui, pensaient-ils, devaient être prises. »

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu devant une carte de la vallée du Jourdain, jurant d’y étendre la souveraineté israélienne en cas de réélection, lors d’un discours à Ramat Gan, le 10 septembre 2019. (Menahem Kahana/AFP)

Vers la fin de l’ouvrage, les auteurs se demandent pourquoi Netanyahu qui, dans le passé, avait ouvertement embrassé l’idée et la nécessité de deux Etats, s’est permis de s’engager « dans la voie actuelle qui menace de transformer Israël en Etat binational. En public et en privé, le Premier ministre a dit qu’Israël ne deviendrait pas un Etat binational. Et pourtant, ses politiques contredisent ses propos et entraînent vers cette direction ».

Peut-être, s’interrogent-ils, « a-t-il changé son point de vue en optant pour un seul Etat et que, comme un grand nombre d’autres personnes à droite, pense-t-il que le monde apprendra à vivre avec des Palestiniens qui jouiraient d’une sorte d’autonomie sous contrôle israélien. Ou peut-être espère-t-il que s’il reste dans le flou suffisamment longtemps, une autre solution va émerger – par exemple, un arrangement confédéral avec la Jordanie qui permettra à Israël de conserver un maximum de territoires en intégrant un nombre minimum de Palestiniens… Ou peut-être le Premier ministre Netanyahu croit-il qu’il a encore le temps d’établir un Etat palestinien, et qu’il doit simplement former un gouvernement différent avec les partis centristes ».

Aux lecteurs perplexes face aux intentions nourries par Netanyahu à l’égard des Palestiniens, ce passage mérite d’être remarqué dans la mesure où il démontre que Ross, porte-parole déterminant de la paix israélo-palestinienne sous les administrations de Bill Clinton et de Barack Obama, n’en a aucune idée – et qu’en effet, il se pourrait que Netanyahu lui-même n’ait pas de réponse à apporter.

Un ouvrier palestinien sur un site de construction de l’implantation de Maale Adumim, en Cisjordanie, le 16 septembre 2014. (Crédit : AP/Dan Balilty/File)

Tout cela est le simple message du livre – une juxtaposition presque caricaturale entre les géants à la volonté de fer d’hier et des dirigeants mous qui caractériseraient l’époque actuelle. Une image avec laquelle pourraient être d’accord de nombreux Israéliens de droite ou de gauche. Mais c’est une idée qui reste néanmoins superficielle et facilement réfutable.

Après tout, l’indécision de Netanyahu sur la question palestinienne n’est pas superficielle : c’est en effet ce que ces électeurs sont susceptibles de préférer chez lui.

L’optimisme qui animait les imaginations de leaders comme Rabin et Sharon – qui avaient imaginé la paix avec les Palestiniens, puis la séparation unilatérale et la dissuasion – semble dorénavant relégué, chez la majorité des citoyens, à un passé plus naïf. Le processus d’Oslo, dans les années 1990, s’était achevé par la vague d’attentats-suicides de la Seconde Intifada, en l’an 2000, et le retrait de Gaza avait été sanctionné par l’arrivée au pouvoir du Hamas en 2007, un résultat qui pourrait se répéter à une échelle bien plus grande si Israël devait se retirer de la Cisjordanie.

Pour la plupart des Israéliens, le glissement qui s’est opéré depuis l’époque de Sharon à celle de Netanyahu ne ressemble pas à celui d’un pays qui serait devenu moins ambitieux ou moins innovant – en témoignent d’autres domaines d’initiatives humaines dans lesquels les Israéliens continuent de briller – mais plutôt à celui d’un pays devenu plus avisé et plus conscient des limites de l’optimisme.

Le refus de Netanyahu d’initier un nouveau processus de paix n’est donc pas simplement dû aux propos tenus par son flanc droit (même si, bien sûr, ce dernier exerce des pressions qu’il ressent certainement). Il est également dû au simple fait qu’il est convaincu de son échec. Face à un processus de paix dont il est largement estimé qu’il sera un échec certain, peu de politiciens auront suffisamment d’imprudence pour miser le bien-être de leur pays, ainsi que leur propre héritage, sur la chance dérisoire qu’il puisse réussir.

Former Middle East ambassador and Obama adviser Dennis Ross at an event at the Jewish People Policy Institute in Jerusalem earlier this year (photo credit: Uri Lenz/Flash90)
Dennis Ross, ancien conseiller spécial d’Obama et ambassadeur pour le Moyen-Orient, à Jérusalem en 2012. (Crédit : Uri Lenz/Flash90)

Et ce n’est pas donc assez pour étiqueter Netanyahu de pur « politicien ». Il a montré qu’il savait prendre des décisions, qu’il savait être aussi courageux et dur que n’importe quel autre de ses prédécesseurs emblématiques quand il a pensé que le moment l’exigeait – comme l’ont montré ses efforts impudents et intensifs de torpiller l’accord sur le nucléaire conclu en 2015.

Heureusement, c’est sur ce point que le livre est brillant. Si Ross et Makovsky s’étaient contentés de ces lamentations sur les hésitations israéliennes, cet ouvrage aurait pu être consigné, c’est sûr, dans ce genre déjà surpeuplé des nouveaux livres qui tentent d’expliquer « ce qui ne va pas en Israël ». Mais ils ne s’en contentent pas.

Le luxe d’éviter les choix difficiles ?

Ils comprennent que les hésitations de Netanyahu sur la question palestinienne « reflètent le profond manque de confiance de l’opinion publique israélienne à l’égard des Palestiniens et l’impact persistant de la Seconde Intifada », comme ils l’écrivent dans un échange de courriels avec le Times of Israel en amont de la rédaction de cet article. « Ce n’est pas un hasard que les candidats de l’opposition les plus éminents lors du scrutin de 2015 et lors des deux votes de cette année ne se soient pas saisis de la question de la paix avec les Palestiniens. Le faire aurait trahi une naïveté vis-à-vis du public et Netanyahu sait qu’il a peu à perdre politiquement en maintenant l’impasse avec les Palestiniens ».

David Makovsky (Autorisation)

C’est une voie souvent empruntée dans le débat sur la paix israélo-palestinienne, et ces auteurs sont des habitués de ce chemin.

Mais il y a un autre message dans le livre – une critique plus subtile des autorités israéliennes actuelles, qui commence en rejetant le mode de déroulement habituel du débat. Ross et Makovsky mettent en doute les déclarations simplistes de la part des administrations américaines passées et d’un grand nombre d’observateurs étrangers d’une occupation qui serait « inopportune ». Les coûts diplomatiques, notent-ils, restent « gérables » pour l’Etat juif, comme c’est le cas également du poids militaire et financier du conflit – dans la mesure où les Israéliens ne voient pas d’alternative meilleure après les retraits plus récents du Liban et de Gaza, qui n’ont apporté que davantage de conflit et de danger.

Et c’est là le cœur de la question : l’indécision d’Israël découle non de son déclin, mais de sa force.

« Ben-Gurion, Begin, Rabin et Sharon ne sont plus là. Ils étaient tous là lors de la fondation d’Israël et ils se sont battus pour sa survie. Ils ont vécu à travers toute la période qui a été caractérisée par l’authentique fragilité de l’Etat. Peut-être est-ce cela qui leur a fait voir les choix avec un regard différent – un regard à travers lequel l’Etat juif ne pouvait pas se payer le luxe d’éviter des choix durs, des choix de base », écrivent Ross et Makovsky. « Peut-être qu’en résultat, Israël a franchi le cap de ce passé de leaders héroïques. »

Israël est puissant et conscient de sa puissance. Et qu’est-ce que la puissance, sinon l’accès à une plus vaste gamme d’options de gestion des menaces et des défis ?

L’un des premiers F-35 israélien avec un F-16 pour son vol inaugural, le 13 décembre 2016. (Crédit : Unité des porte-paroles de l’armée israélienne)

Un Israël fragile estimait devoir faire des choix difficiles parce qu’il n’avait pas le droit à l’erreur. Un Israël puissant, en particulier meurtri par les échecs perçus de la majorité des « décisions difficiles » prises par des hommes peut-être trop confiants comme Rabin et Sharon, ne ressent plus l’urgence de la prise de décision sur la base d’un calendrier établi par des étrangers et des opposants. Un retrait de la plus grande partie de la Cisjordanie pourrait être – comme l’abordent Ross et Makovsky en profondeur – le meilleur intérêt à long-terme d’Israël. Un Etat d’Israël puissant n’est pas immunisé face au danger d’une solution binationale. Mais le pays pense pouvoir être davantage en mesure de façonner une solution que ce que ne semblent reconnaître les prédictions dure de la gauche. Si des millions de Palestiniens commencent à demander la citoyenneté, un Israël puissant peut alors se retirer ; pourquoi le faire maintenant, quand les dangers du Hamas, du Jihad islamique et les bras longs de l’Iran et du Hezbollah s’introduiront, c’est certain, dans la brèche ?

La puissance implique des options et une bonne gouvernance ne signifie pas prendre des risques non-nécessaires quand il peut y avoir de meilleures alternatives. C’est, quoi qu’il en soit, sûrement ainsi que Netanyahu appréhende les dix dernières années de sa politique gouvernementale. L’ancien Israël, l’Israël précaire, avait recouru à l’héroïsme ; le nouvel Etat juif puissant peut se permettre d’attendre son heure aujourd’hui.

Mais cette confiance en soi est également un piège, clament Ross et Makovsky, parce qu’elle peut devenir une habitude politique difficile à perdre.

Netanyahu peut avoir commencé son jeu d’attente avec les Palestiniens, jurant d’empêcher un avenir à un Etat et cherchant tout simplement à améliorer la position de négociations d’Israël. Mais la logique politique inhérente de cet immobilisme l’a entraîné dans l’autre direction, prenant des initiatives qui augmentent le risque qu’Israéliens et Palestiniens ne plongent dans le gouffre de la solution à un Etat.

« Ce n’est pas seulement l’impasse [avec les Palestiniens] qui est un problème », avertissent les auteurs. « C’est la construction d’implantations et maintenant son plan d’annexion qui pourraient faire de la séparation d’avec les Palestiniens une impossibilité. »

Des soldats de la brigade de commando de l’armée israélienne participent à un exercice à grande échelle au mois de novembre 2018. (Crédit : Armée israélienne)

Il y a un malaise, né dans la puissance israélienne, qui affecte dorénavant la politique israélienne. La puissance peut faire de l’indécision le chemin le plus sage à suivre pour un dirigeant mais il est difficile de vendre l’indécision à un public d’électeurs. Les politiciens se réfugient alors dans la posture et prétendent prendre des décisions pour gagner du temps et pouvoir ne pas trancher. Netanyahu a passé la plus grande partie de ces dix dernières années à freiner des constructions à plus grande échelle dans les implantations de Cisjordanie, comme peuvent en attester tous les leaders du mouvement pro-implantations. Mais il y a une limite temporelle à ce jeu. Alors que l’écart entre la rhétorique utilisée et l’action devient de plus en plus manifeste et qu’il devient donc intenable politiquement parlant, l’action est alors rapidement obligée de se conformer à la rhétorique – et non le contraire. On ne peut prétendre faire quelque chose aussi longtemps sans que le coût politique de ne pas le faire devienne intenable.

« Be Strong and of Good Courage », écrit par Dennis Ross et David Makovsky.

« Le scepticisme même du public israélien au sujet des Palestiniens leur fait désirer la séparation mais cette idée va à l’encontre du cœur de la base de Bibi », écrivent Ross et Makovsky. « Et, en tant que Premier ministre, il va rarement contre sa base. Quand il est débordé par des personnalités comme [le député de Yamina Naftali] Bennett, il trouve un moyen de répondre. Oui, sa propre idéologie l’amène à se montrer très prudent en ce qui concerne les Palestiniens mais, dans le passé, il était ouvert à la possibilité d’un Israël qui ne deviendrait pas un Etat binational et il défendait cette hypothèse. Ses politiques d’aujourd’hui, si elles ne changent pas, produiront cela. Et en disant cela, cela ne signifie pas qu’Israël a perdu son sang froid ; mais plutôt que ce glissement vers un Etat pour deux peuples est simplement plus abstrait que les menaces très réelles auxquelles Israël doit faire face : l’Iran, ses mandataires, et les islamistes sunnites comme l’Etat islamique. Quoique abstraite, cette menace pour l’identité d’Israël deviendra très rapidement réelle. »

Il est possible, avertissent Ross et Makovsky, de prendre toutes les bonnes initiatives sur un parcours mais de manquer catastrophiquement son arrivée. Les Israéliens n’accordent plus véritablement d’attention à la rhétorique de leurs politiciens et les politiciens ne se donnent guère la peine de s’adresser au public avec des débats significatifs sur l’avenir du pays. Peu d’observateurs d’Israël affichent autant de sympathie que les auteurs de ce livre aux pressions sous-jacentes qui ont fait emprunter cette voie cynique à la politique israélienne et peu encore s’inquiètent autant de ce qu’au moment où les Israéliens prendront conscience de cette mauvaise habitude, ils puissent découvrir qu’une confiance en soi excessive les aura rendus outrageusement fragiles – une fois encore.

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