Israël avait la cote, jusqu’au conflit avec le Hamas. Qu’en-est-il maintenant ?
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Israël avait la cote, jusqu’au conflit avec le Hamas. Qu’en-est-il maintenant ?

Un bloc pro-israélien reste solide en Europe, dit Jérusalem, tandis que les États arabes qui ne voient aucun intérêt à voir le Hamas se renforcer restent en paix avec le pays

Lazar Berman

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le ministre des Affaires étrangères Gabi Ashkenazi à Petah Tikva en compagnie de ses homologues tchèque et slovaque, après des tirs de roquette du Hamas, le 20 mai 2021. (Crédit : Shlomi Amsalem, Ministère des Affaires étrangères)
Le ministre des Affaires étrangères Gabi Ashkenazi à Petah Tikva en compagnie de ses homologues tchèque et slovaque, après des tirs de roquette du Hamas, le 20 mai 2021. (Crédit : Shlomi Amsalem, Ministère des Affaires étrangères)

Les pays du monde entier voyaient l’État juif comme un exemple à suivre en raison de sa campagne nationale de vaccination réussie et Jérusalem avait même commencé à livrer ses doses de vaccin excédentaires à ses alliés dans le cadre d’une campagne diplomatique.

Les ambassadeurs et la société civile israélienne commençaient à envisager et à conclure des accords de normalisation avec les pays arabes. Les citoyens et les responsables, de la même manière, rêvaient d’un nouveau positionnement du pays au sein du Moyen-Orient. Ainsi, les relations d’Israël avec le monde arabe ne seraient plus dominées par la problématique palestinienne. De plus en plus de pays arabes comprendraient que les bénéfices sécuritaires, technologiques et économiques à tirer de l’établissement de liens avec l’État juif étaient à même de compenser toute sympathie publique pour la cause palestinienne.

Il y a eu même de l’optimisme concernant les relations entre les communautés juive et arabe dans le pays. Les ministères avaient travaillé étroitement et de manière efficace avec les populations arabes dans la lutte contre le coronavirus. La coordination s’était étendue au Commandement intérieur de l’armée israélienne, un exemple rare de coopération positive entre les Palestiniens de Jérusalem-Est et les officiers israéliens en uniforme.

Puis cet édifice tout entier formé d’admiration internationale, d’intégration régionale et de cohérence nationale s’est effondré, révélant une colère à l’égard d’Israël et des Juifs gagnant en ampleur au fur et à mesure que les violences se sont propagées dans tout Jérusalem et au-delà.

Un étudiant est vacciné contre la COVID-19 au lycée Amal dans la ville de Beer Sheva, dans le sud d’Israël, le 17 mars 2021. (Flash90)

Alors que les agitations se sont rapidement transformées en guerre ouverte avec le Hamas – le quatrième conflit majeur opposant l’État juif au groupe terroriste depuis 2008 – Israël s’est retrouvé là où le pays ne souhaitait absolument pas être : Au centre de manifestations violentes et de critiques virulentes en Europe et dans le monde arabe.

Les pays ont condamné une campagne ostensiblement lourde en riposte aux tirs de roquettes du Hamas, certains accusant l’État juif de crimes de guerre. Aux États-Unis, des célébrités et des animateurs de talk-shows ont renchéri.

Une fois encore, un conflit qu’Israël n’a ni cherché, ni initié – le pays insiste là-dessus – l’a transformé en quasi-paria sur la scène mondiale. En Europe et aux États-Unis, de plus, les critiques se sont accompagnées d’une recrudescence d’actes antisémites.

Des roquettes sont lancées depuis la bande de Gaza vers Israël, le vendredi 14 mai 2021 (Crédit : AP Photo / Hatem Moussa)

Les responsables israéliens affirment toutefois que le pays n’est pas seul et qu’un grand nombre de ses alliés, à l’international, se tiennent à ses côtés – et notamment les États arabes qui n’ont que récemment signé des accords de normalisation des relations diplomatiques. Les experts, de leur côté, mettent en garde : Un autre conflit, plus long, pourrait mettre à mal certains liens ou ceux qui sont en train de se forger, et l’État juif a un travail à effectuer pour soigner ses relations avec les autres.

Malgré la rage anti-israélienne qui s’est exprimée dans les capitales européennes et ailleurs, Jérusalem insiste sur le fait que la réaction internationale à l’opération Gardien des murs – là, tout du moins, où ces réactions sont importantes – a montré l’efficacité de ses efforts diplomatiques.

« Là où se forme l’opinion publique internationale, parmi les membres du Conseil de sécurité de l’ONU… aux États-Unis, dans la sphère politique américaine toute entière, au Congrès, dans l’administration et en Europe, nous constatons clairement que les messages transmis par Israël sont dorénavant entendus de manière bien plus grande », commente un haut-responsable du ministère des Affaires étrangères.

« La connexion avec l’administration américaine, nos bonnes relations et notre alliance de longue date le prouvent », dit pour sa part le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Lior Hayat. « Les Américains se sont tenus à nos côtés pendant l’opération toute entière. Ils ont soutenu le positionnement israélien et ils nous ont aidés dans les forums internationaux. »

Récit de deux Europes

Autant l’Union européenne cherche à afficher un front uni, autant il existe deux blocs distincts dont les visions du monde différentes se manifestent dans leur appréhension de la question israélienne.

Jeudi, les ministères des Affaires étrangères allemand, de République tchèque et de Slovaquie ont choisi de venir en Israël – pendant les combats. Ils se sont rendus sur les sites frappés par les roquettes lancées depuis Gaza, ; ils ont rencontré des ministres et déclaré sans équivoque que leur présence était une démonstration de solidarité.

Le ministère des Affaires étrangères israélien Gabi Ashkenazi accueille son homologue allemand Heiko Maas à Ben Gurion, le 20 mai 2021. (Crédit : Miri Shimonovitch)

« Israël a le droit de se défendre », a dit Heiko Maas, le ministre allemand des Affaires étrangères, à son arrivée, sur le tarmac de l’aéroport.

« Je reste sans voix en voyant les destructions et le terrorisme essuyés par Israël », a commenté le ministre des Affaires étrangères de la République tchèque, Jakub Kulhanek, après s’être rendu dans une bâtisse dévastée par une roquette à Petah Tikva.

Autre démonstration de soutien inratable, les couleurs israéliennes ont flotté sur les bâtiments officiels de la République tchèque, de l’Autriche et de la Slovénie pendant l’opération Gardien des murs en signe de « solidarité » avec l’État juif, notent les officiels.

Le drapeau israélien hissé sur le batiment de la chancellerie autrichienne, à Vienne, le 14 mai 2021. (Crédit : HELMUT FOHRINGER / APA / AFP)

« Je condamne avec la plus grande fermeté les attaques menées contre Israël depuis la bande de Gaza », a déclaré le chancelier conservateur autrichien Sebastian Kurz dans une déclaration envoyée à l’AFP.

« Israël a le droit de se défendre contre ces agressions. Pour afficher notre solidarité… nous avons hissé le drapeau israélien » sur la chancellerie et sur le ministère des Affaires étrangères, a continué la déclaration.

La Hongrie, qui a façonné une politique étrangère nationaliste qui rejette ce que le pays considère comme un post-nationalisme pan-européen, s’est montrée plus que désireuse de se mouiller pour l’État juif.

Elle a été le seul pays européen à utiliser son droit de veto contre un communiqué émis par les ministres des Affaires étrangères de l’UE, mardi dernier, qui réclamait un cessez-le-feu immédiat dans un contexte de victimes civiles « inacceptables ».

Le Premier ministre hongrois Viktor Orban à Jérusalem, au mur Occidental, le 20 juillet 2018. (Crédit : AFP/ MENAHEM KAHANA)

La Hongrie s’est opposée à la manière dont le texte évoquait les responsabilités des deux parties de manière égalitaire, ont fait savoir des sources diplomatiques proches des discussions au Times of Israel, ajoutant que même si la déclaration mentionnait le droit à l’auto-défense d’Israël, la Hongrie avait eu le sentiment qu’elle entravait ce droit en appelant à un cessez-le-feu immédiat.

Ces sources ont déclaré que les objections hongroises n’avaient pas été prises en considération, entraînant le veto de Budapest. D’autres nations d’Europe centrale ont également émis de fortes réserves, en particulier concernant l’ordre des articles présentés dans le texte, sans pour autant menacer d’utiliser leur droit de veto.

Pour certains pays européens, la défense d’Israël face à des capitales moins solidaires de l’État juif, sur le continent, n’est pas une nouveauté. Cela fait des années que le Premier ministre Benjamin Netanyahu cultive un bloc pro-israélien au sein de l’Union européenne, constitué majoritairement d’États d’Europe centrale et d’Europe de l’Est qui agissent comme des boucliers face à ce que Jérusalem considère comme des tentatives de prôner une ligne anti-israélienne à Bruxelles.

« Je pense que ces événements ont, une fois encore, confirmé la division Ouest-Est », déclare Emanuel Navon, chercheur à l’Institut de Jérusalem de Stratégie et de Sécurité, au sein du Forum politique Kohelet. « Les alliés les plus forts de l’État juif sont le groupe Visegrad — il est constitué de la Hongrie, de la République tchèque, de la Pologne et de la Slovaquie – et aussi l’Allemagne, qui n’appartient néanmoins pas à ce groupe.

Navon ajoute que « le groupe pro-israélien est croissant ».

Le ministre autrichien des Affaires étrangères Alexander Schallenberg s’exprime devant les médias à son arrivée à une réunion des ministres des Affaires étrangères européens à Bruxelles, le 20 janvier 2020 (Crédit : AP Photo/Virginia Mayo)

L’Autriche est un exemple de pays ayant adopté une nouvelle approche de sympathie à l’égard d’Israël. Pendant la plus grande partie de son histoire, l’Autriche avait ouvertement critiqué l’État juif. C’est le chancelier Kurz qui a amorcé le tournant lorsqu’il a pris le pouvoir, au mois de décembre 2017, et il a depuis maintenu ce positionnement.

« Rien ne justifie les plus de mille roquettes tirées par le Hamas et les autres groupes terroristes jusqu’à présent à Gaza », avait affirmé le ministre des Affaires étrangères, Alexander Schallenberg, pendant les combats. « Nous soutenons avec force la sécurité d’Israël ».

En 2014, ce bloc de soutien dans les pays d’Europe centrale n’existait pas. Mais depuis, fait remarquer Navon, les craintes entraînées par le terrorisme islamiste sur le continent ont changé la donne, avec notamment l’ascension politique des populistes de droite qui sont plus susceptibles d’appuyer Israël.

« De nombreux pays et dirigeants européens s’identifient aujourd’hui plus étroitement à Israël. Je crois qu’ils ont une meilleure compréhension de la situation difficile d’Israël », continue-t-il.

Un responsable du ministère des Affaires étrangères évoque le bloc pro-israélien européen en y incluant nommément l’Allemagne, la République Tchèque, l’Autriche, la Hongrie, la Slovaquie et la Grèce – même si d’autres pays d’Europe de l’Est de d’Europe Centrale se distinguent, ces dernières années, par un soutien croissant apporté à l’État juif.

L’Allemagne appartient à cette catégorie. Les deux pays entretiennent une relation particulière en raison de la Shoah – une responsabilité que Berlin prend extrêmement au sérieux. Durant le conflit, les politiciens allemands de nombreux partis politiques ont pris part à un rassemblement de solidarité à Berlin pour afficher leur soutien à Israël et dénoncer l’antisémitisme.

La chancelière allemande Angela Merkel au parlement du Bundestag, à Berlin, en Allemagne, le 16 décembre 2020. (Crédit : Markus Schreiber/AP)

Alors que des élections auront lieu au mois de septembre en Allemagne, et que le parti des Verts de centre-gauche est au coude à coude, dans les sondages, avec l’Union chrétienne démocrate au pouvoir, la politique étrangère de Berlin pourrait changer bientôt.

Israël porte un vif intérêt à l’Allemagne au vu du rôle démesuré tenu par cette dernière dans l’Union européenne. L’importance de Berlin s’est encore accrue avec la décision britannique de quitter l’UE.

Et indépendamment du vainqueur, une inquiétude prépondérante, en Allemagne, sera de maintenir au moins l’impression d’une unité européenne sur des questions déterminantes – ce qui limite l’ampleur possible de son soutien à Israël.

A LIRE : Jean Castex à l’Assemblée nationale – sans dire les mots « Hamas » et « roquette »

La France, l’autre grande puissance de l’Union européenne, a transmis des messages contrastés pendant le conflit. Interrogé sur les combats, la semaine dernière, le Premier ministre Jean Castex s’est principalement intéressé à la situation difficile vécue par les civils palestiniens, sans mentionner le Hamas ou les tirs de roquettes lors d’une intervention à l’Assemblée nationale.

Le Premier ministre Jean Castex lors d’un discours au cours d’une cérémonie en hommage aux victimes de la basilique Notre-Dame de Nice, survenue le 29 octobre 2020, à Nice, le 7 novembre 2020. (Crédit : Valery HACHE / various sources / AFP)

« Cela a été vraiment choquant », s’exclame Navon.

Castex a ensuite rectifié le tir lors d’une intervention au Sénat, cette fois où il a condamné les tirs de roquettes et rappelé le droit d’Israël à se défendre.

La France a par ailleurs prôné une résolution devant le Conseil de sécurité réclamant un cessez-le-feu immédiat – une résolution qui, selon des informations, n’évoquait pas seulement évoqué les tirs de roquette du Hamas.

Et dimanche, le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a mis en garde contre un risque « d’apartheid durable » au sein de l’État juif si les Palestiniens ne parvenaient pas à obtenir leur propre État, tout en accusant le Hamas des hostilités.

A LIRE – Le Drian: « C’est la faute du Hamas. Le Hamas, c’est une organisation terroriste »

Quelques jours auparavant, le ministre israélien des Affaires étrangères, Gabi Ashkenazi, avait salué son homologue français pour un communiqué qui avait condamné les tirs de roquette en direction d’Israël.

« Ces attaques, commises en violation du droit international et dont la responsabilité a été revendiquée par le Hamas, sont inacceptables », avait noté le communiqué français.

Mardi, pour sa part, le gouvernement irlandais a soutenu une motion parlementaire qui a condamné « l’annexion de facto » de Territoires palestiniens – l’Irlande a noté que c’était la première fois qu’une telle terminologie était utilisée par un gouvernement de l’Union européenne en lien avec Israël. Le pays avait toutefois antérieurement condamné le Hamas et les autres tirs de roquettes : « Les actes de terrorisme commis par le Hamas et d’autres organisations militaires, en tirant des roquettes de manière indiscriminée vers Israël… ne peuvent et ne doivent jamais être justifiés », avait dit le ministre des Affaires étrangères Simon Coveney.

La Grande-Bretagne a aussi été critiquée pour des déclarations semblant mettre sur le même plan les tirs de roquette du groupe terroriste et les frappes militaires israéliennes. Les « graves inquiétudes » de Londres concernant d’éventuels dégâts faits aux hôpitaux, aux écoles et aux habitations à Gaza – assorties de dénonciations à peine voilées de l’État juif pour des « violences commises à l’encontre de fidèles pacifiques » et de critiques explicites des politiques pro-implantations d’Israël – ont été largement outrepassées par le parti Travailliste d’opposition, qui a adopté une ligne encore plus dure contre Israël.

Le Premier ministre britannique Boris Johnson lors d’une conférence de presse virtuelle au 10 Downing Street, dans le centre de Londres, le 19 décembre 2020. (Crédit : TOBY MELVILLE / POOL / AFP)

« De nombreux Juifs britanniques ont le sentiment que le soutien apporté par le gouvernement à Israël a été pour le moins tiède », explique Jake Wallis Simons, directeur-adjoint du Jewish Chronicle et auteur à The Spectator, tout en reconnaissant la solidarité affichée par le 10 Downing Street à l’égard de la communauté juive suite aux incidents antisémites.

« Une issue désirée par un grand-nombre, au sein de la communauté, serait que le gouvernement britannique interdise le Hamas tout entier, pas seulement son aile armée », continue Wallis Simons. « Même s’il y a eu des rumeurs positives à ce sujet à Downing Street, il reste à voir si cela va se concrétiser ».

Le chef de la diplomatie britannique Dominic Raab est venu en visite-éclair mardi et a assuré à Netanyahu : « vous pouvez compter sur nous », avant de se rendre à Ramallah et de promettre une aide de 3,2 millions de pounds aux Palestiniens.

Les accords maintenus

Les pays avec lesquels Israël entretient des relations diplomatiques, ainsi que ceux qui coopèrent en coulisses avec l’État juif, comme l’Arabie saoudite, avaient âprement critiqué Israël quand les agitations s’étaient limitées à Jérusalem et qu’elles s’étaient concentrées sur la mosquée al-Aqsa, l’un des sites les plus saints de l’islam.

Le ton a changé une fois que les violences se sont propagées à Gaza et se sont transformées en conflit entre l’État juif et le Hamas.

« Cela a été très frappant », estime Sarah Feuer, membre de l’Institut d’Études de sécurité nationale à Tel Aviv. « Les communiqués ont été marqués par beaucoup de retenue et ils ont été équitables, et il y a eu dans un certain nombre de leurs médias des critiques très claires du Hamas ».

Le conseiller à la sécurité nationale israélien Meir Ben-Shabbat s’adresse à la presse au palais royal de Rabat, au Maroc, le 22 décembre 2020. (Crédit : Judah Ari Gross / Times of Israel)

De manière significative, aucun pays comptant une présence diplomatique en Israël – soit l’Égypte, la Jordanie, les Émirats arabes unis, Bahreïn ou le Maroc – n’a rappelé son envoyé en signe de mécontentement.

Et pourtant, les interactions entre les organisations de la société civile ont ralenti au cours de l’escalade. Un événement prévu entre l’INSS et un think-tank émirati a été reporté, sur demande des EAU. Des événements entre des organisations commerciales marocaines et israéliennes ont été annulés. Et le Premier ministre du Maroc a envoyé un message au leader du Hamas, Ismail Haniyeh, le félicitant pour sa « victoire » remportée face à « l’entité sioniste », avant d’inviter Khaled Meshaal à un panel de son parti. Meshaal a notamment fustigé la reprise des liens entre le royaume et l’État juif.

« Mon sentiment est que tant que nous ne nous engagerons pas dans un autre conflit, ces accords tiendront le choc », indique Feuer.

Les Émirats arabes unis ont tenté de conserver une approche équilibrée, émettant des communiqués appelant Israël à stopper les opérations tout en conservant les canaux de communication avec les Israéliens.

Ces combats ne changeront pas les calculs de EAU et de Bahreïn, explique Ibrahim al-Assil, chercheur au Middle East Institute de Washington. Mais les liens ne sont pas non plus à toute épreuve.

« Ce qui pourrait les modifier ou les compliquer, ce serait une confrontation prolongée entre les deux parties à l’avenir ou si le gouvernement israélien devait continuer de glisser vers la droite », avertit al-Assil. « La composition du prochain gouvernement israélien, ou ses politiques à l’égard des Palestiniens, auront autant d’importance que la guerre en elle-même concernant les scénarios potentiellement envisageables pour l’avenir des Accords d’Abraham ».

La Jordanie, dont les prises de bec avec Netanyahu, au fil des années, se sont accrues dans les mois qui ont précédé le conflit à Gaza, s’est montrée particulièrement critique d’Israël aux premiers jours des tensions.

« Les agissements des forces spéciales et de la police israélienne – des violations commises à la mosquée aux attaques contre les fidèles – relèvent d’un comportement barbare qu’il faut rejeter et condamner », avait dit Amman dans un communiqué, convoquant dans la foulée le chargé d’affaires israélien en Jordanie pour fustiger « les agressions contre les fidèles » au sein de l’État juif.

Le parlement jordanien. (Parlement jordanien)

La semaine dernière, les députés jordaniens avaient appelé à l’unanimité à expulser l’ambassadeur israélien à Amman et à rappeler l’envoyé jordanien à Tel Aviv, même si la motion a été purement symbolique.

Des déclarations conséquentes émanant de dirigeants jordaniens ont été moins sévères s’agissant du conflit avec le Hamas. Le ministre des Affaires étrangères Ayman Safadi a écrit sur Twitter que la récente escalade « montre la dramatique nécessité de mettre en place des efforts efficaces pour ouvrir des horizons politiques permettant la fin de l’occupation et la paix, sur la base de la solution à deux États. L’occupation est à la racine du conflit ».

Le roi Abdallah, pour sa part, a tweeté une requête demandant à dieu d’accepter le jeûne et les prière des musulmans, à la fin du Ramadan, et de se souvenir des Palestiniens et de Jérusalem.

La population jordanienne de 10 millions d’habitants – dont la moitié est palestinienne – a fait part à voix forte de son opposition à l’État juif mais les manifestations sont restées assez calmes. Répondant à un appel des Frères musulmans, environ 10 000 personnes se sont réunies près de la frontière avec la Cisjordanie, dans la région de Sweimeh. Des panneaux ont été brandis – notamment « Félicitations pour la victoire de la résistance », « Jérusalem est le symbole de la victoire » et « la résilience de Gaza a mené à la victoire ». A Karameh, plusieurs milliers de manifestants – dont un grand nombre de jeunes portant le keffieh palestinien – ont brûlé des drapeaux israéliens et scandé des slogans dénonçant l’accord de paix.

Des partisans des Frères musulmans de Jordanie participent à une manifestation dans le village de Sweimeh, près de la frontière jordanienne avec la Cisjordanie, le 21 mai 2021, pour exprimer leur solidarité avec les Palestiniens et célébrer le cessez-le-feu. (Crédit : Khalil MAZRAAWI / AFP)

Avec une économie qui a été durement frappée par les restrictions entraînées par la pandémie de COVID-19 et alors que les rivalités politiques, au sein de la famille royale, se sont révélées au grand public récemment, « cela a pu être une sorte de moyen, pour la population, de laisser libre cours à ses frustrations et le gouvernement a vu l’intérêt de laisser faire en raison des pressions subies récemment par la Jordanie, sur son propre territoire », continue Feuer.

« Mais quelle qu’en soit la raison, cela a été inquiétant. C’est un élément qui s’ajoute à d’autres – des éléments qui prouvent, dans leur ensemble, qu’Israël doit tenter de réparer sa relation avec la Jordanie sans attendre », poursuit-elle.

De façon prévisible, les pays hostiles à l’État juif ces dernières années – et tout particulièrement la Turquie et le Qatar – se sont montrés bien plus accusatoires dans leurs déclarations. Lors d’un entretien téléphonique avec le secrétaire d’État américain Antony Blinken, le ministre des Affaires étrangères qatari, Sheikh Mohammed bin Abdulrahman Al-Thani, a souligné la nécessité d’une « action urgente de la part de la communauté internationale pour mettre un terme aux attaques brutales et répétées d’Israël à l’encontre des civils à Gaza et de la mosquée bénie al-Aqsa ».

Dans des propos antisémites et condamnés par les États-Unis, le président turc Recep Tayyip Erdogan a dit que « ce sont des assassins, au point qu’ils tuent des enfants de cinq ou six ans. Ce sont des assassins, au point qu’ils traînent les femmes au sol vers une mort certaine, et ce sont des assassins au point qu’ils assassinent les personnes âgées… Ils ne sont satisfaits qu’en suçant leur sang ».

L’Égypte, rivale de la Turquie, s’est avérée être la plus grande bénéficiaire du conflit, montrant sa valeur en tant qu’intermédiaire grâce à son accès aux parties déterminantes en lice – Israël, le Hamas et les États-Unis. L’ambassade israélienne au Caire a exprimé « ses remerciements et son appréciation » au président Abdel Fattah al-Sisi pour son leadership dans la conclusion du cessez-le-feu, sur la page Facebook de l’ambassade.

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi s’exprime devant la Chambre pour un second mandat de quatre ans au Caire, le 2 juin 2018. (Crédit : Bureau de presse de la présidence égyptienne via l’AP)

« L’Égypte a montré, une fois encore, son importance et son sens de la responsabilité », déclare un officiel israélien au Times of Israel.

Sissi a aussi promis 500 millions de dollars pour aider à la reconstruction de Gaza et il a exceptionnellement ouvert le poste-frontière de Rafah de manière à ce que les blessés palestiniens puissent être pris en charge dans les hôpitaux égyptiens – ce qui est peut-être l’expression du désir de tenir un rôle majeur dans la reconstruction de Gaza. L’Égypte s’inquiète des pressions exercées par l’administration Biden en raison de ses précédents en termes de violations des droits de l’Homme, et cela pourrait représenter un moyen pour le pays de soulager une partie au moins de ces pressions.

« De manière générale, je pense qu’il est dans l’intérêt d’Israël de voir l’Égypte jouer un rôle plus substantiel que le Qatar, mais il est difficile de dire ce que signifiera une plus grande implication de l’Égypte à long-terme, ou même d’estimer si ce sera faisable », fait remarquer Feuer.

Tous les messages provenant des Égyptiens n’ont pas pour autant été encourageants. Deux éminents religieux de la mosquée Al-Azhar ont fustigé Israël dans leurs sermons approuvés par l’État, utilisant une rhétorique digne de celle des Frères musulmans. Sheikh Ahmed al-Tayeb, plus grande autorité institutionnelle sunnite en tant que grand imam de la mosquée Al-Azhar, a notamment qualifié les agissements israéliens de « terrorisme sioniste brutal, commis dans le silence honteux du reste du monde » et il a appelé la communauté d’Al-Azhar à « rejoindre les Palestiniens opprimés face à la tyrannie de l’entité sioniste ».

Un rappel des tracas

Des sources israéliennes disent ne pas penser que les opérations militaires porteront préjudice aux liens tissés avec le monde arabe.

Toutefois, les combats peuvent avoir dissuadé des pays qui réfléchissaient à établir des liens avec l’État Juif – comme l’Arabie saoudite et Oman – de le faire à court-terme.

« Le conflit a été un rappel des tracas », dit Feuer.

« A long-terme, cela va peser un petit peu, mais pas beaucoup dans les relations avec le monde arabe », déclare Daniel Byman, membre du Centre de politique moyen-orientale au sein de la Brookings Institution. « C’est un rappel fait aux dirigeants arabes qu’Israël n’est pas populaire et que la paix et la proximité avec Israël ont un prix ».

« Mais ce n’est pas un prix qui est, non plus, démesurément coûteux – les choses ne deviennent pas incontrôlables. Il faut donc s’inquiéter – mais pas trop », ajoute-t-il.

Daniel Byman (Autorisation : Georgetown University)

Cette dernière série de combats ne mettra pas un terme à la tendance plus large qui oriente les choix politiques au Moyen-Orient.

« Le conflit prend actuellement une nouvelle dimension régionale alors que l’Iran tente de surfer sur la vague populaire, de coopter les revendications palestiniennes, de cultiver son soutien au Hamas [et au Jihad islamique] et de pousser ce dernier à rétablir des liens avec le régime d’Assad, en Syrie, pour stimuler le réseau régional soutenu par Téhéran », explique al-Assil. « Ce qui pourrait rapprocher encore davantage les EAU et Israël. Abu Dhabi veut contrer les influences iranienne, turque et qatarie dans la région et considère encore que l’alliance avec Israël sera un pilier déterminant pour atteindre cet objectif ».

De plus, alors que la région revient à ses camps préexistants et que le programme de reconstruction, à Gaza, commence à prendre forme, Israël doit pouvoir identifier la manière dont le pays peut exploiter le désir de nouveaux arrangements sécuritaires, garantis par les États-Unis.

« Il y a potentiellement une opportunité, ici, de tenter d’impliquer des pays », dit Feuer. « Nombreux sont ceux qui n’ont aucun intérêt à voir le Hamas s’engager encore davantage ».

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