Israël en guerre - Jour 190

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Interview

Israël continue de freiner l’acheminement de l’aide, malgré une légère amélioration – ONU

Jamie McGoldrick déplore les règles qui limitent l'accès au nord de Gaza, mais dit que la récente hausse des livraisons signifie que les civils sont moins susceptibles de risquer leur vie pour s'approvisionner

Jacob Magid est le correspondant du Times of Israël aux États-Unis, basé à New York.

Le coordinateur humanitaire de l'ONU pour les Palestiniens, Jamie McGoldrick (deuxième à partir de la gauche), rencontre des Palestiniens déplacés à Rafah, Gaza, le 13 janvier 2024. (Crédit : ONU)
Le coordinateur humanitaire de l'ONU pour les Palestiniens, Jamie McGoldrick (deuxième à partir de la gauche), rencontre des Palestiniens déplacés à Rafah, Gaza, le 13 janvier 2024. (Crédit : ONU)

Selon un haut responsable des Nations Unies, il y a eu une légère amélioration dans la gestion de la crise humanitaire à Gaza, ces derniers jours, mais d’importants obstacles israéliens empêchent des progrès plus spectaculaires encore.

Israël assure ne pas limiter les quantités d’aide humanitaire inspectées – dont il se dit prêt à faciliter l’entrée à Gaza – reprochant à l’ONU de ne pas réussir à suivre le rythme, alors que le Hamas et les groupes armés s’approprient l’aide des civils.

Vendredi dernier, le coordinateur humanitaire de l’ONU pour Gaza et la Cisjordanie, Jamie McGoldrick, a indiqué que le nombre de camions d’aide humanitaire dont Israël autorisait l’entrée chaque jour était loin d’être suffisant pour venir en aide à une population confrontée à une famine imminente.

Il a énuméré ce qu’il qualifie de restrictions imposées par l’armée israélienne aux déplacements à l’intérieur de l’enclave qui empêchent les convois de se rendre au plus près de ceux qui ont le plus besoin, dans le nord de Gaza, les inspections répétées par les forces armées, qui ralentissent son acheminement, et la fermeture hebdomadaire par Israël du point de passage de Kerem Shalom – le samedi et la moitié du vendredi, pour le Shabbat –, autant de raisons pour lesquelles la crise est devenue incontrôlable.

S’adressant au Times of Israël quelques heures après être revenu de son dernier déplacement à Gaza, McGoldrick reconnaît à Israël le mérite d’avoir fait entrer davantage de camions, ces derniers jours, et d’avoir ouvert une troisième route nord-sud à l’intérieur de Gaza pour les camions d’aide, ce qui permet à un plus grand nombre d’entre eux d’atteindre le nord, qui, selon une information confirmée par l’ONU, fait face à une famine imminente.

De 250 000 à 300 000 Palestiniens vivraient dans cette partie de la bande de Gaza, malgré la directive donnée par Tsahal d’évacuer les civils au début de la guerre. Cette zone est en grande partie coupée du reste de l’enclave pour éviter une résurgence du Hamas dans les zones déjà sécurisées par l’armée. Le centre de l’opération humanitaire étant situé dans la ville frontalière de Rafah, dans le sud de Gaza, où la plupart des deux millions de civils de la bande de Gaza ont trouvé refuge, ceux du nord ont un accès extrêmement limité à l’aide depuis des mois.

Une scène sinistre dans le nord de Gaza

McGoldrick a passé l’essentiel de son déplacement, long de deux jours, dans le nord de Gaza, avec un passage par l’hôpital Kamal Adwan de Beit Lahiya, à chercher les raisons de l’ampleur de cette famine imminente et définir de quelle manière l’ONU pourrait y faire face, alors que des informations font état d’enfants en train de mourir de faim.

Le coordinateur humanitaire de l’ONU a déclaré qu’une vingtaine de patients se trouvaient en pédiatrie pour des pathologies directement ou indirectement liées à la malnutrition.

« Les médecins m’ont parlé d’enfants morts ces derniers jours parce qu’ils étaient déshydratés, anémiques, émaciés ou tout simplement incapables d’avaler [de la nourriture ou de l’eau] », se souvient McGoldrick.

Il ajoute que de nombreux enfants ont été diagnostiqués avec l’hépatite A, de plus en plus fréquente à Gaza en raison du manque d’eau potable.

« J’ai parlé à une mère, là-bas, pâle et fatiguée, qui m’a dit qu’elle n’avait pas mangé plus d’une fois par jour ces sept derniers jours », confie-t-il.

L’ONU souhaite fournir des compléments nutritionnels, du matériel médical et du carburant pour les générateurs des hôpitaux, afin de maintenir ces centres hospitaliers en état de marche. Il tente par ailleurs d’obtenir d’Israël qu’il laisse entrer davantage de carburant et de pièces de rechange à Gaza afin de réparer et faire fonctionner les stations d’épuration des eaux usées afin de lutter contre la propagation des maladies.

Quelques convois d’aide humanitaire – chacun constitué de 10 camions – ont atteint le nord de Gaza ces sept derniers jours, alors que McGoldrick a indiqué que l’ONU souhaitait en faire entrer une quarantaine au moins chaque jour, afin de limiter le risque que des civils désespérés ne mettent leur vie en danger au moment de l’arrivée des vivres.

Des dizaines de Palestiniens ont été tués dans ces circonstances dans la ville de Gaza le 29 février dernier. L’armée israélienne, mise en cause pour de prétendus tirs de ses soldats sur la foule, a ouvert une enquête, affirmant que la plupart des victimes étaient mortes piétinées lors du mouvement de foule.

Des personnes pleurent devant l’hôpital Al-Shifa, dans la ville de Gaza, près des corps de Palestiniens tués dans un incident au petit matin, lorsque des personnes se sont précipitées vers des camions d’aide humanitaire dans la ville de Gaza, le 29 février 2024 (Crédit : AFP)

L’incident a suscité un tollé international et a considérablement accru les pressions sur Israël pour accroitre le volume d’aide autorisée à entrer dans la bande de Gaza. Dans les semaines qui ont suivi, le nombre moyen de camions a de nouveau approché les 200 voire au-delà – selon les chiffres israéliens et de l’ONU – après une longue période au cours de laquelle quelques dizaines seulement de camions arrivaient à Gaza chaque jour.

Cette amélioration a entraîné une diminution des pillages, estime M. McGoldrick, qui ajoute que l’ONU est parvenue à convaincre les communautés locales de ne pas se précipiter sur les camions d’aide.

Cependant, dit-il, les restrictions mises en place par Israël ne permettent pas à plus de 250 camions d’entrer à Gaza chaque jour, ce qui est loin d’être suffisant pour venir en aide à une population en pleine catastrophe humanitaire. Avant la guerre, près de 500 camions entraient en moyenne dans la bande de Gaza chaque jour.

Pas d’aide le jour de Shabbat ?

Le COGAT, unité civilo-militaire israélienne en charge de l’acheminement de l’aide à Gaza, a tweeté samedi la photo d’un parking rempli de camions déjà inspectés et en attente d’acheminement dans la bande de Gaza. Ironiquement, cette photo a été publiée le jour de la semaine où Israël ferme son unique point de passage terrestre vers Gaza, à Kerem Shalom.

Le COGAT a tweeté vendredi que la raison pour laquelle Kerem Shalom était fermé le samedi relevait d’un accord conclu avec l’ONU « pour permettre à l’ONU de collecter l’aide transférée pendant la semaine et accumulée en raison de faibles capacités logistiques ».

McGoldrick a catégoriquement réfuté cette explication, affirmant que cette fermeture correspondait au jour de repos juif, qui commence au coucher du soleil le vendredi. « Pourquoi fermer le samedi et pas le lundi ? Pourquoi fermer la moitié de la journée de vendredi ? A cause du Shabbat ! »

Les humanitaires qui distribuent l’aide le font au jour le jour parce que c’est ainsi qu’ils gagnent leur vie, assure-t-il, ajoutant que l’ONU n’a pas besoin d’une journée – encore moins d’un jour et demi – chaque semaine pour venir chercher l’aide en attente.

Un acheminement à une vitesse d’escargot

Au-delà de l’exploitation limitée de l’un, seulement, des deux points de passage opérationnels de Gaza – l’autre est le point de passage égyptien de Rafah – McGoldrick reproche aux autorités israéliennes ce qu’il qualifie de régime d’inspection alambiqué qui ralentit le processus de livraison.

Il explique que l’aide à Gaza entrant en Israël depuis la Jordanie, via le point de passage d’Allenby, ou par la mer, via le port d’Ashdod, est inspectée une première fois à l’entrée et une deuxième fois au point de passage de Kerem Shalom. « Pourquoi inspecter deux fois la même chose ? », questionne le coordinateur humanitaire de l’ONU, réfutant les critiques israéliennes selon lesquelles l’ONU serait un « système sous-performant, sur-conçu et peu efficace ».

Autre facteur de retard des livraisons : l’aide est déchargée après inspection avant d’être rechargée dans des camions différents, estime M. McGoldrick.

Le porte-parole du COGAT, Shani Sasson, réfute la description donnée par McGoldrick, expliquant que les inspections de sécurité sont effectuées aux points de passage de Kerem Shalom et Nitzana et que le passage à Allenby et Ashdod ne donne lieu qu’à des scans rapides.

Selon le porte-parole du COGAT, 44 camions sont inspectés chaque heure à Kerem Shalom et Nitzana et le blocage ne vient pas du côté israélien.

Cependant, un responsable israélien a déclaré dimanche au Times of Israël que le Premier ministre Benjamin Netanyahu, mécontent de la gestion par Israël de l’aide humanitaire à Gaza, allait vraisemblablement nommer un coordinateur ad hoc.

Une fois enfin à Gaza, les convois sont souvent retardés et refoulés aux points de contrôle par l’armée israélienne, pour des raisons d’activité militaire sur les routes, ajoute McGoldrick.

Les chauffeurs de camions d’aide humanitaire ne peuvent pas rouler à plus de 10 km/h, en raison du mauvais état des routes, et l’ONU tente d’obtenir d’Israël qu’il les répare. Un trajet de Kerem Shalom à la ville de Gaza, soit 40 kilomètres environ, prend généralement huit heures sinon plus.

Jusqu’au début de ce mois, il n’y avait que deux routes nord-sud praticables pour se rendre dans le nord de Gaza : une route côtière utilisée par les agences humanitaires et la route Salah a-Din, au milieu de la bande de Gaza, interdite à l’ONU depuis trois mois.

Des Palestiniens remplissent des bidons d’eau dans la ville de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 28 octobre 2023. (Crédit : Abed Rahim Khatib/Flash90)

Israël a accepté d’ouvrir aux agences humanitaires une route militaire située du côté est de l’enclave, ce qui, selon McGoldrick, a contribué à réduire la congestion sur les routes.

« Mais à aucun moment, ces cinq derniers mois, les trois routes ont été ouvertes en même temps », estime-t-il.

S’agissant de la sécurisation des convois, M. McGoldrick explique que des entrepreneurs privés sont sollicités pour certaines expéditions, notamment les expéditions commerciales. L’ONU avait l’habitude de travailler avec la police liée au Hamas et à l’Autorité palestinienne, mais elle a cessé de le faire cette année suite aux mises en garde d’Israël et aux tirs contre certains de ses membres. Depuis, l’ONU a recours aux dirigeants communautaires et aux ONG locales en raison d’un moindre besoin, les conditions sur le terrain s’étant légèrement améliorées.

Quels que soient les progrès accomplis, ils seront réduits à néant si Israël mène à bien son projet d’offensive de grande ampleur à Rafah pour démanteler les derniers bataillons du Hamas, avertit le haut responsable de l’ONU.

« On joue à pile ou face sur la question : on aura soit un cessez-le-feu, soit une offensive à Rafah », analyse McGoldrick, au moment où les négociateurs d’Israël et du Hamas sont au Qatar pour tenter d’obtenir une trêve d’au moins six semaines et la libération des otages.

Une offensive dans cette ville du sud de Gaza perturberait l’acheminement de l’aide, dans la mesure où elle conduirait probablement à la fermeture partielle ou totale du point de passage de Rafah depuis l’Égypte et que l’exploitation du point de passage voisin de Kerem Shalom serait sans doute remise en cause.

Pour l’heure, les entrepôts ont un stock correspondant à deux ou trois jours d’assistance, de sorte que les organisations humanitaires ne sont pas en mesure de planifier des fermetures prolongées des points de passage, explique M. McGoldrick.

De nouveaux déplacements massifs de Gazaouis entraîneraient également d’importants embouteillages sur les routes, ce qui rendrait plus difficile encore l’acheminement de l’aide.

Des Palestiniens déplacés collectent de la nourriture donnée par une organisation caritative avant un repas d’iftar, le premier jour du mois de jeûne musulman du Ramadan, dans la ville de Rafah, dans le sud de Gaza, le 11 mars 2024. (Crédit : AFP)

Un « défaut de coordination »

McGoldrick a été nommé à titre intérimaire en décembre dernier après qu’Israël a annulé le visa de son prédécesseur – Lynn Hastings – en raison de ce que le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Eli Cohen, avait qualifié d’insuffisante condamnation du Hamas.

Ce poste n’est pour autant pas inconnu à ce diplomate de l’ONU, qui l’a déjà occupé entre 2018 et 2020.

Bien qu’il n’ait pas hésité à critiquer certaines mesures israéliennes, McGoldrick a pris soin de ne parler que de son travail et de ne rien dire de Jérusalem à titre général.

« Je ne suis pas un personnage politique, je ne vais pas [porter d’accusations] de violation des droits de l’homme. Ce n’est pas mon travail. Mon travail est d’organiser la réponse humanitaire : je traite donc avec les Israéliens sur une base très pragmatique, en ce qui concerne les opérations… Parfois, ça marche. Parfois, non, mais j’ai une relation solide avec eux », assure-t-il.

Sasson, du COGAT, indique : « Notre intérêt est d’acheminer autant d’aide que possible à Gaza. Nous travaillons avec tout le monde pour y parvenir. »

Mais le coordinateur souligne que la classification officielle du risque imminent de famine et la mise en garde, en début de mois, pour le nord de Gaza, ajoutée au risque de famine dans toute la bande de Gaza, est le signe du retard pris par l’opération humanitaire.

« Cette classification est un marqueur de la gestion des opérations », explique McGoldrick. « C’est un échec pour nous tous : la responsabilité est commune. »

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