Israël et les juifs : Un écrivain marocain pris à partie
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Interview"On aime la Palestine comme on aime un club de foot"

Israël et les juifs : Un écrivain marocain pris à partie

"Les jeunes que j’avais face à moi, tous très doués, déployaient une rhétorique intransigeante que même un Arafat ne tiendrait plus aujourd’hui," a déclaré Driss Ghali

Driss Ghali (Crédit: capture d'écran RT/Youtube)
Driss Ghali (Crédit: capture d'écran RT/Youtube)

Driss Ghali, auteur d’origine marocaine vivant au Brésil depuis plusieurs années, vient de publier Mon père, le Maroc et moi, un livre qui raconte la mort de son père et « les quarante jours de deuil qui ont ébranlé sa vision du Maroc ». Il y raconte sa nostalgie d’un Maroc dans lequel musulmans et juifs cohabitaient.

Lors d’une interview à la radio marocaine, il a été amené à expliquer son absence d’inimitié envers Israël et les Juifs, notamment du Maroc, et comment la qualification de « sioniste » équivaut à « une mort sociale au sud de la Méditerranée ».

Ces interlocuteurs lui ont également reproché de tenir un blog sur la plate-forme de blogs du Times of Israël en français.

Times of Israël : De quoi est-il question dans Mon père, le Maroc et
moi
?

Driss Ghali : Par plusieurs aspects, mon livre est une chronique sociale qui dresse, par touches successives, un tableau intime et tranchant de la société marocaine. A ce titre, j’ai été invité, le 19 février, par Luxe Radio, une station FM marocaine, qui a bien voulu me donner une chance d’exposer mon œuvre.

Face à cinq chroniqueurs, faire l’unanimité était une mission impossible et j’ai apprécié le fait que mon livre ait été lu et qu’il n’ait laissé personne insensible. Son contenu est intense, parfois polémique, et je ne m’attendais pas à être reçu avec de la complaisance.

Alors que l’émission entrait dans sa dernière partie, j’ai été surpris par une question relative à un article que j’ai publié sur le blog du Times of Israël en mai 2017 (Les arbres du paradis). Une chroniqueuse me demanda si j’assumais toujours les propos que j’y tenais et qui invitaient à une collaboration franche et d’égal à égal entre les élites du Maroc et d’Israël.

Si la question avait pour ambition de me surprendre, l’objectif a été atteint et amplement. Il s’agit en effet d’un hors-sujet complet puisque mon livre ne s’intéresse pas à Israël.

Mon sujet est autre, c’est le Maroc dans sa globalité : son histoire, ses habitants, ses arbres, ses oiseaux, sa terre, l’air qu’on y respire ! Si la question avait pour but de me déstabiliser et de me décrédibiliser en me faisant passer pour un « sioniste » (équivalent d’une mort sociale au sud de la Méditerranée), alors elle n’a pas fait mouche (…).

Que s’est-il passé ensuite ?

Le débat s’est soudainement enflammé. Il a suffi de prononcer le mot Israël pour qu’une partie des chroniqueurs tiennent des propos catégoriques et définitifs dignes des années 1960. Les autres se gardèrent d’intervenir.

On m’a dit qu’Israël vivait sous « perfusion des Etats-Unis », qu’il s’agit d’une « pourriture » et qu’il ne sert à rien d’avoir des « amis israéliens » puisqu’ils ne sont pas au pouvoir.

Les jeunes que j’avais face à moi, tous très doués, déployaient une rhétorique intransigeante que même un Arafat ne tiendrait plus aujourd’hui. Hassan II lui-même déclarait dès la fin des années 1970 que le génie juif et le génie arabe devaient trouver le moyen de s’associer pour le bénéfice mutuel de tous les fils d’Abraham.

Avez-vous pu faire valoir vos arguments ?

Aucun de mes arguments n’a pris, car soudain il n’y avait plus de dialogue mais la rencontre de monologues abruptes et sans nuances qui balayaient d’un revers de la main la complexité du conflit israélo-palestinien.

Tout d’un coup, tout devenait noir ou blanc et il fallait choisir séance tenante. J’ai rappelé, en vain, que plusieurs pays arabes discutent ouvertement avec Israël. Qu’il y a presque un million de juifs marocains en Israël qui nous regardent avec la plus grande bienveillance. En vain ! A chaque fois, j’ai retrouvé le même être collectif qui s’exprimait par différentes voix. Exit les intérêts du Maroc, peu importe si des Israéliens peuvent nous apporter un coup de main décisif pour faire face aux problèmes qui empoisonnent notre vie en tant que nation.

Mon article citait d’ailleurs les provinces sahariennes où la souveraineté marocaine est remise en cause, j’alertais aussi sur la raréfaction de l’eau qui menace le futur de millions de paysans marocains. Autant de sujets où les Israéliens ont les ressources pour nous aider et de bon gré par-dessus le marché !

J’avais écrit l’article en revenant de Bhalil, le village natal de mes parents, où la nappe phréatique s’est enfoncée de cent mètres en 30 ans à cause du changement climatique et de la mauvaise gestion des ressources. Qui d’autre que la science israélienne pour enseigner aux petits agriculteurs marocains (moins d’un hectare par parcelle) à faire des miracles sur des sols asséchés et salés ? Qui d’autre que les Israéliens d’origine marocaine ou leurs enfants pour nous aider à préserver nos paysages et nos vergers où prolifèrent les cerisiers, les pruniers et les figuiers (les fameux jenane) ? Le fait de parler la même langue, l’arabe et l’amazighe, revient à faire la moitié du chemin !

Illustration : des commerçants juifs viennent du monde entier pour acheter des etrogs auprès de producteurs marocains comme Mohammed Douch à Assads, le 8 septembre 2015 (Crédit : Ben Sales/JTA)

Mes interlocuteurs ont raison de douter et de critiquer Israël, moi-même je l’ai écrit dans l’article qui a été déterré pour l’occasion. Ce qui me choque le plus est l’indignation sélective. Si le sort des Arabes et des musulmans importe autant à mes contradicteurs, ils devraient s’insurger contre les frappes au Yémen. Ils devraient couper les ponts avec les régimes arabes où les blogueurs et les femmes se font lapider pour un oui ou pour un non. Ils devraient rétablir le dialogue avec l’Iran, le pourfendeur absolu du sionisme. Ils feraient bien aussi de boycotter les produits chinois au regard des vicissitudes vécues par les musulmans ouïghours en Chine (…).

On aime la Palestine comme on aime un club de foot : après le match, chacun rentre chez soi le soir et ferme la porte à double-tour. Pas question d’aller plus loin et de partager si ce n’est la richesse mais au moins une vision commune de ce que veut dire être Marocain au XXIe siècle (…).

Manifestation pro-palestinienne à Casablanca, au Maroc, dans laquelle « des Juifs » sont tenus à la pointe d’une mitraillette par des manifestants vêtus de keffiehs, le 25 octobre 2015 (Capture d’écran: alyaexpress-news.com)

Aucun de mes interlocuteurs n’est antisémite. Et je reprendrais la plume avec la plus grande vigueur pour les défendre au cas où quelqu’un oserait leur mener un procès en antisémitisme. Leur anti-sionisme est un vacarme que l’on fait pour ne pas écouter une musique de fond inquiétante, le bruit d’une vague qui arrive. C’est le bruit fait par la bourgeoisie qui ne sait plus où donner de la tête.

A cette bourgeoise, j’appartiens et ses errements sont les miens d’une manière ou d’une autre. Mes contradicteurs du moment y appartiennent aussi et tant mieux pour eux. Il n’y a rien de mal à cela. Ce qui est regrettable, c’est de se tromper de priorités. Non, nous ne sommes pas Palestiniens ! Nous sommes Marocains et nous sommes orphelins de sens.

Il est grand temps que les élites reconstruisent une histoire qui fasse sens aux yeux des Marocains, sinon d’autres le feront à leur place et Dieu sait ce qu’il en sortira.

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