Israël pense que l’EI a perdu 10 000 combattants ces derniers 18 mois
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Analyse/ Le flot de volontaires a quasiment cessé ; les structures de commandement et de contrôle sont toujours intactes

Israël pense que l’EI a perdu 10 000 combattants ces derniers 18 mois

Le groupe jihadiste aurait perdu un quart de son territoire en Syrie et en Irak, et plus d’un tiers de ses forces, contre les coalitions américano-russes

Avi Issacharoff est notre spécialiste du Moyen Orient. Il remplit le même rôle pour Walla, premier portail d'infos en Israël. Il est régulièrement invité à la radio et à la télévision. Jusqu'en 2012, Avi était journaliste et commentateur des affaires arabes pour Haaretz. Il enseigne l'histoire palestinienne moderne à l'université de Tel Aviv et est le coauteur de la série Fauda. Né à Jérusalem , Avi est diplômé de l'université Ben Gourion et de l'université de Tel Aviv en étude du Moyen Orient. Parlant couramment l'arabe, il était le correspondant de la radio publique et a couvert le conflit israélo-palestinien, la guerre en Irak et l'actualité des pays arabes entre 2003 et 2006. Il a réalisé et monté des courts-métrages documentaires sur le Moyen Orient. En 2002, il remporte le prix du "meilleur journaliste" de la radio israélienne pour sa couverture de la deuxième Intifada. En 2004, il coécrit avec Amos Harel "La septième guerre. Comment nous avons gagné et perdu la guerre avec les Palestiniens". En 2005, le livre remporte un prix de l'Institut d'études stratégiques pour la meilleure recherche sur les questions de sécurité en Israël. En 2008, Issacharoff et Harel ont publié leur deuxième livre, "34 Jours - L'histoire de la Deuxième Guerre du Liban", qui a remporté le même prix

Les troupes irakiennes se déploient dans la ville de Sharqat, à 260 km au nord ouest de Bagdad, alors que l'Irak annonce que ses forces ont repris la ville au groupe Etat islamique pendant une opération lancée avant la reprise de Mossoul, le 22 septembre 2016. (Crédit : Mahmud Saleh/AFP)
Les troupes irakiennes se déploient dans la ville de Sharqat, à 260 km au nord ouest de Bagdad, alors que l'Irak annonce que ses forces ont repris la ville au groupe Etat islamique pendant une opération lancée avant la reprise de Mossoul, le 22 septembre 2016. (Crédit : Mahmud Saleh/AFP)

Différentes évaluations israéliennes estiment que l’organisation qui se nomme Etat islamique en Irak et au Levant (EI) a perdu plus d’un tiers de ses membres combattants ces derniers 18 mois. Des responsables israéliens et occidentaux ont estimé le nombre de ses combattants à environ 25 000 début 2015. L’estimation actuelle est d’environ 15 000.

Ce déclin a plusieurs causes. La première est l’effort militaire commun américano-russe contre l’EI dans certains secteurs, un effort qui a fait de nombreux morts et un nombre important de blessés. D’autre part, l’EI s’est épuisé en combattant l’armée syrienne, le Hezbollah, les milices chiites, la Turquie, les Kurdes, la coalition arabe et l’opposition syrienne.

Le flot de volontaires s’est quasiment arrêté. Ceci semble également être lié à plusieurs facteurs, comme l’intervention militaire turque en territoire syrien le mois dernier, qui a rendu difficile l’arrivée des volontaires ; les premières défaites majeures sur le terrain dans des villes importantes comme Falloujah, Ramadi, Minbaj et Palmyre, qui ont nui à l’image de puissance invaincue de l’EI ; et des efforts plus intenses des pays européens contre les organisations islamiques.

Contribuant à ces difficultés, et en partie à cause d’elles, l’EI demande à présent à ses partisans à l’étranger de rester dans leurs pays d’origine et d’agir contre « les kuffar [infidèles] ».

Le groupe a également connu une baisse spectaculaire de ses revenus. En 2015, il avait gagné environ 600 à 700 millions de dollars grâce à son industrie du pétrole brut. Les estimations actuelles sont que cette source de revenu à été divisée de moitié, ses gains pétroliers de 2016 étant estimés à environ 250 à 350 millions de dollars. Si les revenus du pétrole brut de l’EI composaient la moitié de ses ressources de 2015, ils représentent à présent seulement un tiers de ses fonds.

Un combattant de l'Etat islamique collecterait des pièces à partir des restes d'un avion de guerre jordanien de la coalition dirigée par les Etats-Unis qui a été abattu dans la région de Rakka en Syrie, le 24 décembre 2014. (Crédit : AFP/RMC/STR)
Un combattant de l’Etat islamique collecterait des pièces à partir des restes d’un avion de guerre jordanien de la coalition dirigée par les Etats-Unis qui a été abattu dans la région de Rakka en Syrie, le 24 décembre 2014. (Crédit : AFP/RMC/STR)

Afin de combler cette perte, l’EI a levé des impôts sur les populations locales des territoires qu’il contrôle. Il a réduit significativement les salaires de ses combattants et responsables, d’environ 300 dollars par mois à entre 50 et 150 dollars, selon le grade des « soldats ». Il investit moins dans les infrastructures civiles comme l’électricité, l’eau, l’enlèvement des ordures et les tribunaux, et doit attribuer presque toutes ses ressources à ses efforts militaires.

Le groupe jihadiste a également perdu beaucoup de son personnel de premier plan ces derniers mois, avec l’assassinat fin août d’Abu Mohammad al-Adnani, son porte-parole, qui serait la plus dévastatrice de ses pertes. Al-Adnani n’était pas seulement le porte-parole de l’EI, mais aussi son commandant de terrain le plus haut gradé. Il était responsable de la planification et de l’exécution des attaques terroristes à l’étranger depuis que le dirigeant du groupe, Abu Bakr al-Baghdadi, passe la majorité de son temps à se cacher des attaques américaines.

Des familles irakiennes déplacées descendent d'un camion à leur arrivée dans une zone contrôlée par les forces Peshmerga, à 55 km à l'ouest de la ville irakienne de Kirkouk, après avoir quitté leur village de Hawija pour échapper aux jihadistes du groupe Etat islamique, le 21 août 2016. (Crédit : AFP/Marwan Ibrahim)
Des familles irakiennes déplacées descendent d’un camion à leur arrivée dans une zone contrôlée par les forces Peshmerga, à 55 km à l’ouest de la ville irakienne de Kirkouk, après avoir quitté leur village de Hawija pour échapper aux jihadistes du groupe Etat islamique, le 21 août 2016. (Crédit : AFP/Marwan Ibrahim)

Tous ces facteurs ont poussé l’EI à changer de stratégie. Au lieu d’attaques, de raids et de prise de pouvoir dans de nouvelles pans de territoire, il est à présent sur la défensive, renforçant son pouvoir sur les endroits déjà contrôlés, creusant des tranchées et tentant de survivre aux bombardements aériens destructeurs venant principalement des forces américaines. La région la pus importante de l’EI, en dehors de l’Irak et de la Syrie, était la Libye, où son personnel a également souffert de sévères défaites militaires.

Et pourtant, l’EI a réussi à survivre en termes de logistique et de commandement. Sa structure de commandement et de contrôle fonctionne toujours (plusieurs de ses responsables étaient officiers dans l’armée irakienne de Saddam Hussein), et al-Baghdadi continue à donner le ton, apparemment depuis sa cachette de la ville syrienne de Rakka. La structure bureaucratique de l’EI a également survécu. Même si la puissance de l’EI est en baisse constante, il est toujours difficile de prévoir quand un déclin plus spectaculaire, qui permettra de l’empêcher de travailler de manière organisée, se produira.

Si l’EI était battu, personne ne peut dire quel groupe islamique prendrait sa place ou ce qu’il se passerait dans les territoires d’où il devrait se retirer. Il n’est pas certain du tout que le calme et la sécurité reviendraient dans le pays si l’armée irakienne reprenait Mossoul, la deuxième plus grande ville d’Irak, dans les prochains mois. Les tensions sont toujours fortes entre sunnites et chiites, ainsi qu’au sein des différents groupes chiites, sur la manière dont le pays devrait être dirigé, ainsi que sur son futur.

On ne sait pas non plus qui pourrait mener la guerre au sol en Syrie contre l’EI, particulièrement autour de Rakka. Les Kurdes ne sont pas particulièrement impatients, à cette étape, de risquer de lourdes pertes en tentant d’arracher Rakka à l’EI.

Un enfant décapite un ours en peluche dans une vidéo semblable à celles du groupe Etat islamique. (Crédit : capture d'écran YouTube)
Un enfant décapite un ours en peluche dans une vidéo semblable à celles du groupe Etat islamique. (Crédit : capture d’écran YouTube)

La « marque » Etat islamique s’est certainement affaiblie en ce qui concerne son image, même si le concept survit toujours et change de forme. Bien que les commandants de l’EI reconnaissent déjà sur différents forums internet qu’il n’y aura pas de califat sur le terrain, ils appellent toujours à des attaques terroristes contre les infidèles dans le monde entier.

En ce qui concerne cette idée, il faut dire que l’EI n’a pas réellement réussi à mener des attentats terroristes à l’étranger. Sa structure terroriste n’a pas permis de commettre des attaques terroristes à grande échelle particulièrement mortelles à l’étranger ces derniers mois, même s’il a rapidement revendiqué des attentats perpétrés par des extrémistes qui sont inspirés par l’organisation mais n’ont pas de lien opérationnel avec le commandement de l’EI en Syrie.

Pendant ce temps, en Syrie, l’Iran donne le ton

Il n’y a eu quasiment aucun changement sur le terrain dans le plateau du Golan syrien. Les combats de faible intensité continuent entre les partisans de Bashar el-Assad et le Hezbollah et l’opposition modérée, ainsi que contre les partisans de l’EI (autrefois les brigades des martyrs de Yarmouk, à présent l’armée Khalid ibn al-Walid).

L’opposition relativement modérée, avec le Front Fateh al-Sham (autrefois Front al-Nosra), a cessé les hostilités contre le village druze d’Al-Khadr, qui est considéré comme un bastion pro-Assad. Parmi les raisons pour agir ainsi, il y a eu le ferme message d’Israël à l’opposition syrienne de ne pas saisir ou assiéger Al-Khadr (en raison des relations étroites entre les Druzes y vivant et les Druzes d’Israël).

Un homme parmi les ruines après un bombardement sur la ville d'Alep, le 31 janvier 2014. (Crédit : AFP/Mohammed Al-Khatieb)
Un homme parmi les ruines après un bombardement sur la ville d’Alep, le 31 janvier 2014. (Crédit : AFP/Mohammed Al-Khatieb)

Le principal évènement en Syrie a lieu autour d’Alep. Le régime syrien, dont la survie n’est plus en question, tente, avec ses alliés russes et iraniens, d’achever de reprendre Alep. Il considère qu’il s’agit d’un point critique, au moins en termes d’image. Il semble que les Russes aient été touchés pendant la prise de Palmyre dans le combat contre l’EI, ce qui a permis à l’opposition à Alep de se rassembler et d’y obtenir des victoires impressionnantes. C’est pourquoi les Russes ont décidé, pour le moment, de concentrer leurs efforts à Alep et Hama sur le combat contre l’opposition modérée et le Front Fateh al-Sham, et de laisser le combat contre l’EI à d’autres.

Les troupes des Gardes révolutionnaires iraniens sont également impliqués dans les combats à Alep. Avec le commandant des troupes russes en Syrie et l’armée syrienne, ils dirigent ce qu’il se passe sur le terrain. Ils disposent des troupes du Hezbollah, de l’armée d’Assad, et d’une sorte de « légion étrangère », trois brigades de combattants chiites qui ne sont ni Syriens, ni Libanais.

Une brigade, venue d’Irak, est composée de soldats que les Iraniens ont recrutés pour combattre en Irak en étant payés, et qui ont été transférés en Syrie. Les deux autres, venues du Pakistan et d’Afghanistan, sont constituées de combattants qui tentaient d’immigrer en Iran et ont été convaincus de rejoindre les combats en Syrie par des promesses (de la nationalité iranienne) et des menaces (d’expulsion d’Iran), entre autres choses.

Réactions des habitants alors que des corps d'enfants sont sortis des ruines d'un immeuble après des frappes aériennes du gouvernement syrien sur le quartier d'Al-Shaar, détenu par les rebelles, à Alep, le 27 septembre 2016. (Crédit : AFP/Karam al-Masri)
Réactions des habitants alors que des corps d’enfants sont sortis des ruines d’un immeuble après des frappes aériennes du gouvernement syrien sur le quartier d’Al-Shaar, détenu par les rebelles, à Alep, le 27 septembre 2016. (Crédit : AFP/Karam al-Masri)

S’oppose à eux une coalition composée de dizaines de groupes sunnites, dont les plus importants sont Ahrar al-Sham et le Front Fateh al-Sham, et, qui eux aussi agissent en coordination les uns avec les autres. Au total, 750 000 personnes sont toujours à Alep, dont 250 000 sont assiégées dans les sections est, sous contrôle de l’opposition.

Les dégâts sont graves à Alep, principalement en infrastructure et en soins médicaux. Pourtant, les responsables israéliens pensent que la situation n’a pas encore atteint de point de non retour, et que les combats à Alep, ou dans toute la Syrie, ne se rapprochent pas d’un résultat décisif. Les Russes aussi, 14 mois après leur arrivée en Syrie, réalisent que l’opposition syrienne est loin d’abandonner, et qu’ils doivent toujours engager un effort militaire coûteux.

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