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Israël refuse toujours de reconnaître le génocide des Yazidis

Lors de sa visite en 2017, Nadia Murad, prix Nobel de la paix, a exhorté la Knesset à reconnaître le massacre de son peuple comme un génocide, mais le projet de loi n'a pas abouti

Marissa Newman est la correspondante politique du Times of Israël

Nadia Murad, 24 ans, une femme yazidie qui a échappé à l'état islamique qui la retenait captive, visite  Yad Vashem à Jérusalem le 24 juillet 2017 (Crédit :  Mickey Noam-Alon/IsraAID)
Nadia Murad, 24 ans, une femme yazidie qui a échappé à l'état islamique qui la retenait captive, visite Yad Vashem à Jérusalem le 24 juillet 2017 (Crédit : Mickey Noam-Alon/IsraAID)

En juillet 2017, lors d’une conférence au Parlement israélien, une jeune rescapée yazidie capturée par l’État islamique (EI) a appelé certains députés israéliens à reconnaître le meurtre de masse de son peuple comme un génocide.

« Ma visite ici aujourd’hui a un but : vous demander de reconnaître le génocide commis contre mon peuple, à la lumière de l’histoire commune du génocide de nos peuples », a déclaré Nadia Murad, ancienne esclave sexuelle de l’État islamique, âgée de 24 ans.

« Les Juifs et les Yazidis partagent une histoire commune de génocide, une histoire qui a façonné l’identité de nos peuples, mais nous devons transformer notre douleur en action. Je respecte la façon dont vous avez reconstruit une communauté juive mondiale à la suite du génocide. C’est une expérience qui va arriver à ma communauté », ajoutait Murad en arabe grâce à un interprète.

Au cours de son voyage en Israël, Murad a également visité le mémorial de la Shoah à Yad Vashem avec d’autres activistes yazidis pour discuter de la documentation au sujet des atrocités commises, en s’appuyant sur l’expérience de persécution subie par les Juifs.

Ksenia Svetlova, députée de l’Union sioniste, à gauche, avec la survivante yazidie de l’État islamique Nadia Murad à la Knesset, le 24 juillet 2017 (Autorisation)

Cette année, Murad a reçu le prix Nobel de la paix avec le médecin congolais Denis Mukwege pour ses travaux visant à mettre en lumière et à éliminer le recours à la violence sexuelle comme arme de guerre.

Mais un an après son discours au Parlement israélien et malgré un projet de loi d’un député de l’opposition, Israël ne semble pas près à reconnaître le massacre perpétré par l’État islamique sur les hommes yazidis et l’esclavage sexuel de milliers de femmes comme un génocide.

La députée de l’Union sioniste, Ksenia Svetlova, a d’abord déposé le projet de loi qui reconnaît le massacre de masse en tant que tel en juin 2017. Elle a présenté sa proposition au gouvernement lors de la récente session d’été de la Knesset pour obtenir le soutien de la coalition, mais « le gouvernement n’a pas formulé d’avis sur la question », a-t-elle déclaré au Times of Israel.

« Il a donc été convenu que la réponse [du gouvernement] et un vote auraient lieu à un autre moment. »

Dans cette photo, prise le 13 décembre 2016, Nadia Murad, militante de la cause yazidie en Irak et survivante de l’esclavage sexuel perpétré par les djihadistes de l’État islamique, prononce un discours après avoir été lauréate du prix Sakharov des droits de l’homme 2016 au Parlement européen à Strasbourg. (AFP PHOTO / FREDERICK FLORIN)

« J’ai l’intention de proposer le projet de loi pour un vote dans les prochaines semaines », a-t-elle ajouté. « Ayelet Shaked à l’époque, avait promis d’envisager de la soutenir, nous allons donc voir ce qui se passe maintenant. »

Ayelet Shaked dirige le puissant comité ministériel sur la législation, qui apporte son soutien aux propositions présentées à la Knesset par la coalition. Soutenu par une députée de l’opposition, le projet de loi de Svetlova repose sur l’appui du gouvernement pour être adopté. À ce jour, il n’y a qu’un seul député de la coalition qui a adhéré au projet de loi, le député du Likud Yehudah Glick, aux côtés de huit membres de l’opposition.

Le bureau d’Ayelet Shaked n’a pas répondu aux demandes de commentaires sur sa position.

Interrogé sur le soutien du ministère des Affaires étrangères à la reconnaissance comme génocide, son porte-parole, Emmanuel Nahshon, a déclaré : « À ce stade, nous sommes attentifs à la tragédie de la nation yazidie et nous leur avons fourni une aide humanitaire ces dernières années ».

Le projet de loi de Svetlova appelle Israël à reconnaître les massacres comme un génocide et à marquer l’événement chaque année le 3 août. Il recommande aussi au ministre de l’Éducation d’intégrer au programme scolaire l’histoire de ces atrocités, et au Premier ministre d’organiser une cérémonie officielle.

Archives : Une femme yazidie irakienne est assise avec ses enfants au camp Bajid Kandala près du fleuve du Tigre, dans la province de Dohouk à l’ouest du Kurdistan, où ils ont trouvé refuge après avoir fui les avancées par les djihadistes de l’État islamique en Irak, le 13 août 2014. (Crédit : AFP / Ahmad Al -Rubaye)

En août 2014, deux mois après avoir écrasé le centre de la région sunnite irakienne, les djihadistes de l’État islamique ont effectué une seconde percée dans une zone qui était sous contrôle kurde. Des milliers d’hommes yazidis ont été massacrés lorsque les combattants ont attaqué la ville de Sinjar, et des milliers de femmes et de filles ont été kidnappées et réduites en esclavage, parmi lesquelles Murad. Des fosses communes ont depuis été découvertes dans la région.

Selon le ministère des Affaires religieuses de la région autonome kurde irakienne, l’État islamique a enlevé plus de 6 400 Yazidis. Environ la moitié ont été sauvés ou ont réussi à s’échapper. Le sort des autres est inconnu, bien que l’État islamique ait perdu la plus grande partie du territoire saisi en Irak, y compris Sinjar.

Sur les 550 000 Yazidis qui vivaient en Irak avant l’assaut des djihadistes en 2014, près de 100 000 ont quitté le pays.

La minorité kurdophone n’est ni arabe ni musulmane, et était principalement basée autour du mont Sinjar, entre la ville de Mossoul et la frontière syrienne. Elle pratique sa propre religion, un mélange de croyances enracinées dans le Zoroastrisme mais qui emprunte aussi à l’islam, au christianisme et à d’autres obédiences.

En mars 2015, des enquêteurs de l’ONU ont déclaré que l’agression contre les Yazidis par l’État islamique a été préméditée et visait à exterminer toute une communauté – un crime qui est par définition un génocide. Ils ont appelé la Cour pénale internationale (CPI) à enquêter.

En qualifiant ces massacres de génocide, les Nations unies ont fait valoir que l’État islamique avait prévu d’ « effacer » les Yazidis et avait intentionnellement séparé les hommes des femmes afin d’empêcher la naissance d’enfants.

Un charnier de Yazidis à Sinjar, en Irak (Crédit : CC BY-SA 4.0: Wikipedia)

« L’État islamique a cherché à effacer les Yazidis par des tueries; par l’esclavage sexuel, l’esclavage, la torture, les traitements inhumains et dégradants, la déportation forcée qui a entraîné des atteintes graves à l’intégrité physique et à l’esprit; l’organisation de conditions de vie entraînant une mort lente; la mise en place de mesures visant à empêcher la naissance d’enfants yazidis, notamment la conversion forcée d’adultes, la séparation des hommes et des femmes yazidis, les traumatismes mentaux; et le rapt d’enfants yazidis au sein de leurs propres familles pour les placer auprès des combattants de l’État islamique, avec pour conséquence l’arrêt des croyances et des pratiques de leur propre communauté religieuse », a déclaré l’ONU dans un rapport publié en juin 2016.

En mars 2016, la Chambre des représentants américaine a adopté à l’unanimité une motion déclarant qu’il s’agit d’un génocide. Elle a été suivie par le Parlement écossais, la Chambre des communes britannique en avril 2016, le Canada en octobre 2016, le Sénat français et de l’Assemblée nationale en décembre 2016, et le Parlement arménien en janvier 2017.

Alors que le Premier ministre Benjamin Netanyahu, la ministre de la Justice Ayelet Shaked et d’autres ont défendu l’indépendance des Kurdes auprès des dirigeants occidentaux, les responsables israéliens n’ont pas annoncé publiquement leur volonté d’aider les Yazidis.

De son côté, la Knesset s’est à plusieurs reprises abstenue de reconnaître le génocide arménien, principalement pour éviter de mettre en colère son allié officiel, la Turquie.

Des agences ont contribué à ce rapport.

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