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Interview

Jason Greenblatt salue le « changement » des liens entre Israël et ses voisins

L'envoyé US sur le départ dit que le plan de résolution du conflit israélo-palestinien pourrait ne pas séduire de prime abord, soulignant que son pays n'est "ni juge, ni partie"

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le ministre saoudien des Affaires étrangères, Adel al-Jubeir, (à droite), avec Jason Greenblatt, le représentant spécial du président américain, pendant le sommet de la Ligue arabe, en Jordanie, le 29 mars 2017. (Crédit : Khalil Mazraawi/AFP)
Le ministre saoudien des Affaires étrangères, Adel al-Jubeir, (à droite), avec Jason Greenblatt, le représentant spécial du président américain, pendant le sommet de la Ligue arabe, en Jordanie, le 29 mars 2017. (Crédit : Khalil Mazraawi/AFP)

Jason Greenblatt va officiellement quitter son poste de responsable du processus de paix israélo-palestinien à la Maison Blanche dès la fin de la semaine. Mais il compte bien continuer à s’impliquer dans les efforts visant à résoudre le conflit.

« J’espère continuer à aider à chercher la paix et à améliorer la vie de toutes les populations de la région – les Palestiniens, les Israéliens et tous leurs voisins », a-t-il dit cette semaine au Times of Israel dans une interview d’adieu.

« Une personnalité impliquée dans des initiatives de paix, dans le passé, m’a dit, lorsque je lui ai annoncé mon départ, que cette mission ressemblait à la chanson ‘Hotel California’, des Eagles : ‘You can check out any time you like, but you can never leave’ (Tu peux régler ta note quand tu le désires mais tu ne peux jamais partir). Ces peuples et les dirigeants de toute la région ont touché mon cœur et mon âme, et j’espère rester impliqué et aider à trouver une solution pour ce conflit de si longue date », a-t-il ajouté.

Greenblatt, dont la famille réside à Teaneck, dans le New Jersey, a expliqué que l’une des plus grandes réussites de l’administration au Moyen-Orient avait été de rapprocher l’Etat juif du monde arabe – ce qui, a-t-il affirmé avec conviction, était une mission déterminante à ses yeux.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (2e à partir de la droite) rencontre à Jérusalem l’ambassadeur d’Israël aux États-Unis, Ron Dermer (à droite), le conseiller de la Maison-Blanche Jared Kushner (au centre), l’ambassadeur des États-Unis en Israël David Friedman (2e à gauche) et l’envoyé spécial Jason Greenblatt, le 22 juin 2018 (Kobi Gideon/GPO).

« Avant cette administration, les engagements entre Israël et ses voisins restaient souvent en coulisses. On rechignait à en parler à voix haute. Et dorénavant, en simplement trois ans, on a constaté un changement énorme, avec des pays qui se montrent de plus en plus ouverts sur les relations qu’ils entretiennent avec Israël et sur leurs engagements avec le pays », s’est-il exclamé.

Réfléchissant aux deux années et demi qu’il a passées au poste de « Représentant spécial pour les négociations internationales » du président américain Donald Trump, Greenblatt a clamé avoir aidé à créer « une vision solide pour la paix, une vision susceptible d’être mise en place et d’améliorer l’existence de millions de personnes ».

Mais il a aussi reconnu que la proposition de paix dont il a été l’auteur aux côtés de Jared Kushner, gendre et haut-conseiller du président des Etats-Unis, et David Friedman, ambassadeur américain au sein de l’Etat juif, pourrait ne pas remporter « l’adhésion immédiate » des deux parties.

« Quand le plan sera diffusé, les deux parties devront décider de comment elles veulent procéder », dit-il. « Quand la vision sera rendue publique, j’espère que les deux parties la liront avec attention et ne prendront pas de décisions hâtives. Rejeter le plan tout de go n’aidera personne ».

L’interview s’est faite par courriel et Greenblatt a refusé de répondre aux questions concernant son successeur, Avi Berkowitz qui, selon les critiques, serait trop inexpérimenté pour se saisir d’un portefeuille aussi complexe que celui de la paix au Moyen-Orient.

Il a également refusé de s’exprimer sur les sentiments qu’il avait éprouvés en réalité suite à certaines décisions très controversées qui avaient été prises par Trump – comme la fin du financement des projets liés à la coexistence entre Israéliens et Palestiniens, l’année dernière, ou, plus récemment, son retrait des troupes américaines du nord de la Syrie.

Times of Israel : Vous terminez votre mandat d’ici la fin octobre, soit des semaines – voire des mois – avant le lancement du plan de paix sur lequel vous avez tant travaillé. Pourquoi ne pas avoir décidé de rester un peu plus pour assister à sa révélation et prendre en charge les questions que la publication du plan ne manquera pas de
soulever ?

Jason Greenblatt : J’ai entendu bon nombre de théories sur mon départ depuis que j’en ai fait l’annonce. J’ai été très clair sur le fait que c’était, en grande partie, une décision familiale. Il est temps que je retrouve mon épouse et mes six enfants, qui sont restés dans le New Jersey depuis que j’ai intégré l’administration. Je suis un père, je suis un mari, j’ai des responsabilités, et ma famille mérite que je m’implique plus pleinement dans sa vie aujourd’hui.

Le président américain Donald Trump, à droite, et le conseiller spécial aux négociations Jason Greenblatt. (Crédit : Twitter)

Mon intention était de rejoindre l’administration pendant deux ans, et durant toute cette période, j’ai œuvré à analyser le conflit israélo-palestinien, à définir une vision réaliste et susceptible d’être mise en place pour aider à résoudre le conflit, et j’ai travaillé au développement des relations entre Israël et les pays de la région.

Que dites-vous à ceux qui clament que vous quittez la Maison Blanche avant la révélation de la proposition de paix parce que vous-même êtes finalement très peu confiant en sa réussite ?

Il n’y a jamais de moment parfait pour une annonce telle que celle-ci, mais je retire une grande fierté du travail que nous avons abattu et de la vision réaliste et pragmatique que nous avons définie. J’ai confiance dans notre équipe et dans son engagement à faire aller ce plan de l’avant.

Même si vous avez travaillé dur sur cette proposition, vous êtes, sans aucun doute, conscient qu’elle pourrait bien échouer – notamment parce que les Palestiniens ont d’ores et déjà fait savoir qu’ils avaient l’intention de la rejeter catégoriquement. Que pourra-t-il se passer alors ? Etes-vous favorable au maintien du statu-quo jusqu’à ce que les Palestiniens se dotent de nouveaux dirigeants ou soutiendriez-vous des initiatives actives comme, par exemple, une annexion unilatérale de certaines parties de la Cisjordanie ?

L’administration rendra ce plan public quand ce sera le bon moment et quand elle estimera que ses chances de réussite seront les meilleures. J’espère que la vision que nous avons esquissée pourra aider à faire avancer la cause de la paix, rassembler et lancer une discussion qui sera productive et réaliste – même si elle ne remporte pas une adhésion immédiate.

Nous sommes parvenus à dire des vérités difficiles et à encourager à réfléchir au-delà des points de discussion sur le conflit qui sont aujourd’hui viciés, vieux de plusieurs décennies.

Mais il est important de se souvenir que personne ne peut obliger qui que ce soit à adopter cette vision. Quand le plan sera diffusé, chaque partie devra décider de comment procéder. Et quand cette vision sera révélée, j’espère que les deux parties la liront avec attention et qu’elles ne prendront pas de décisions hâtives. Un rejet tout de go du plan n’aide personne.

Avec le recul, pendant votre mandat, qu’est-ce qui, selon vous, a été votre plus grande réussite ? Et où vous êtes-vous trompé, qu’est-ce que vous regrettez ?

Parmi les premières responsabilités qui étaient les miennes, il y avait la nécessité d’étudier le conflit, de définir une vision avec mes collègues et de rééduquer sur le conflit. Je pense que nous avons vraiment réussi à dire des vérités dures et à encourager à penser hors des sentiers battus, au-delà des points de discussion dorénavant viciés, vieux de plusieurs décennies. Je ne pense pas que ces points de discussion aideront jamais à résoudre le conflit.

Le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, (à droite), avec Jason Greenblatt, conseiller et envoyé spécial du président américain pour les négociations internationales, au bureau d’Abbas à Ramallah, en Cisjordanie, le 14 mars 2017. (Crédit : WAFA)

Mon rôle a également consisté à relier Israël aux pays arabes, d’une manière qui, je le pense, était encore inimaginable pour moi il y a deux ans et demi. Le mérite ne nous en revient certainement pas entièrement – il nous revient, bien sûr, et notamment, bien entendu, au président Trump et à Jared Kushner mais il revient aussi au Premier ministre Netanyahu et à tous les dirigeants arabes qui ont rendu cela possible.

Certains, qui vous avaient considéré comme un intermédiaire honnête au début, ont eu plus tard le sentiment que vous affichiez trop de partialité en faveur d’Israël et que vous attaquiez trop brutalement les Palestiniens. Dans un entretien, vous avez dit que vous ne voyiez aucune raison de critiquer le gouvernement de Jérusalem. Est-ce que vous vous êtes demandé si vos déclarations pro-israéliennes et les innombrables tweets attaquant les responsables palestiniens pourraient saper votre crédibilité de négociateur épris de justice et chargé de jouer les médiateurs entre les deux parties ?

Cette administration a toujours été claire – Israël est l’un de nos alliés les plus forts, notre soutien apporté à la sécurité israélienne est inébranlable et nous dirons des vérités difficiles à entendre sur le conflit. Votre manière de dire que j’ai attaqué les responsables palestiniens sur Twitter me dérange : Je me suis engagé auprès des officiels et des civils palestiniens de nombreuses façons et je suis fier de la relation que j’ai pu construire avec un grand nombre d’entre eux.

Les Etats-Unis ne sont ni juge, ni partie, et nous n’allons rien imposer à personne

Quand j’ai critiqué les responsables palestiniens, c’était pour condamner leur soutien à des programmes de haine tels que les salaires des prisonniers mis en place par l’Autorité palestinienne – où cette dernière récompense les Palestiniens qui assassinent des Israéliens, ou lorsqu’ils ont rejeté notre vision de la paix sans même l’avoir vue, ou autres initiatives qui nuisent vraiment aux Palestiniens ordinaires et aux perspectives de paix.

Indépendamment, nous savons tous que le seul moyen de mettre un terme au conflit sera une vision politique qui sera directement négociée entre les deux parties et dont elles conviendront ensemble. Les Etats-Unis ne sont ni juge, ni partie, et nous n’allons rien imposer à personne.

Aucun pays, groupe de pays ou organisation internationale n’est juge ou partie, personne ne peut imposer ici un accord. Je pense que notre vision politique est une vision sur laquelle les deux parties peuvent s’engager, négocier et finalement s’accorder.

L’ambassadeur des États-Unis en Israël, David Friedman, (à gauche), le président de Kakhol lavan, Benny Gantz, (au centre), et l’envoyé américain pour la paix, Jason Greenblatt, (à droite), en réunion à la succursale de l’ambassade des États-Unis à Tel Aviv le 23 septembre 2019. (Autorisation/Matty Stern/Ambassade des États-Unis à Jérusalem)

Vous avez déclaré que l’un de vos objectifs avait été de ‘changer la conversation’ sur le conflit israélo-palestinien. Vous avez dit par exemple au Conseil de sécurité de l’ONU qu’il n’y avait pas de consensus international sur le sujet et rejeté les résolutions précédentes et même la loi internationale qui, selon vous, sont incapables d’amener la paix. Avez-vous le sentiment d’avoir terminé votre mission ? Avez-vous été en mesure de pénétrer l’opinion communément admise sur le conflit ? Ou vos propos sont-ils tombés dans l’oreille d’un sourd ?

Cela fait longtemps que je dis que la paix exigera à la fois de l’honnêteté ainsi que la volonté de prendre en considération de nouvelles idées, et aussi du courage et des compromis difficiles. Dans le cadre de ce processus, nous nous sommes adressés aux parties et aux pays qui s’intéressent au conflit de manière franche – sans slogans éculés et points de discussion calcifiés. Tandis que certains pays ont pu être en désaccord avec les nombreux discours que j’ai prononcés devant le Conseil de sécurité de l’ONU, d’autres ont été d’accord.

De plus, certains diplomates dont les pays ont pu être en désaccord avec mes propos ont reconnu en privé qu’ils souscrivaient à une grande partie de ce que j’avais dit et à la nécessité d’être plus franc, plus direct, comme je pouvais l’être. Alors je pense qu’il y a eu une combinaison – certains ont écouté, intégré ce que je disais et, en privé, ils ont été d’accord avec certains de mes propos, tandis que d’autres n’ont pas été convaincus et ce sera encore le cas pendant un moment.

En ce qui concerne votre question sur mon sentiment d’avoir mené à bien ma mission, c’est le cas – à certains égards. Parmi mes premières responsabilités, il y avait d’éduquer les gens sur le conflit et de changer la conversation sur ce dernier. Nous nous étions aussi engagés à créer des liens plus étroits entre Israël et ses voisins arabes : Je pense que nous avons fait des progrès sur ces deux fronts.

Je pense également que nous avons créé une vision solide pour la paix, une vision susceptible d’être mise en place et d’améliorer l’existence de millions de personnes. Mais il reste tant à faire. Pas à pas, j’espère que ceux qui resteront impliqués dans le processus continueront à faire des progrès.

Au cours de votre mandat, nous avons été témoins de plusieurs événements indiquant un rapprochement entre Israël et le monde arabe – l’atelier économique « La paix pour la prospérité » au Bahreïn n’étant pas le moindre. Et pourtant, de nombreux sceptiques affirment que l’approche dite « extérieur-intérieur » de Netanyahu ne fonctionnera pas, que les Etats arabes ne normaliseront pleinement leurs relations avec Israël qu’après la résolution du problème palestinien. Pensez-vous que la paix arabe-israélienne soit possible, même avant la conclusion d’un accord authentique avec Ramallah ?

Comme je l’ai dit précédemment, l’une des choses dont je suis le plus fier, c’est le travail que nous avons fait pour relier Israël à ses voisins arabes. Avant cette administration, les engagements entre Israël et ses voisins restaient souvent en coulisses. On rechignait à en parler à voix haute. Et dorénavant, en simplement trois ans, on a constaté un changement énorme, avec des pays qui se montrent de plus en plus ouverts sur les relations qu’ils entretiennent avec Israël et sur leurs engagements avec le pays. Il faut encore voir jusqu’où ça ira et je pense que personne ne le sait vraiment. Il faut attendre et voir.

L’envoyé pour la paix au Moyen orient de l’administration américaine Jason Greenblatt, à droite, lors du dîner d’ouverture du sommet de « la paix vers la prospérité » à Manama, au Bahreïn, le 24 juin 2019 (Crédit : Raphael Ahren/TOI)

Mais emprunter cette direction ne peut que profiter à tous. La philosophie anti-normalisation n’a pas fonctionné. Israël a prospéré malgré cette philosophie et les Palestiniens ont souffert. Et les pays arabes ont tout à gagner de travailler avec Israël. Il est temps qu’on se penche davantage sur cette question.

Et enfin, parlez-nous de vos plans d’avenir. Vous avez dit que vous retourneriez dans le secteur privé. Quel type d’emploi vous
intéresse ? Est-ce que vous réfléchiriez à un poste dans un think-tank qui travaillerait sur le processus de paix, ou voulez-vous prendre une pause face à cette pagaille qu’est le Moyen-Orient ?

Eh bien, c’est la première fois, en un quart de siècle, que je suis à la recherche d’un travail. J’ai vécu 23 années remarquables à travailler pour le président Trump. Cela a été formidable. Je ne sais pas ce que me réserve l’avenir, mais j’ai hâte de voir. J’espère rester impliqué de manière ou d’une autre dans l’effort de paix. Je considère comme un privilège d’avoir interagi avec tous – citoyens ordinaires, jeunes et plus âgés, ou dirigeants de toute la région.

J’entrevois des promesses et un fort potentiel malgré les défis à relever. J’espère continuer à aider à chercher la paix et à améliorer la vie de toutes les populations de la région – Palestiniens, Israéliens et tous leurs voisins. La prochaine génération mérite un meilleur avenir et je ressentirais une grande fierté de jouer un rôle pour les aider à le mettre en place.

Une personnalité impliquée dans des initiatives de paix, dans le passé, m’a dit, lorsque je lui ai annoncé mon départ, que cette mission ressemblait à la chanson ‘Hotel California’, des Eagles : ‘You can check out any time you like, but you can never leave’ (Tu peux régler ta note quand tu le désires mais tu ne peux jamais partir). Ces peuples et les dirigeants de toute la région ont touché mon cœur et mon âme, et j’espère rester impliqué et aider à trouver une solution pour ce conflit de si longue date.

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