Jérusalem-Est : Les expulsions se multiplient alors que des Palestiniens perdent devant les tribunaux
Des dizaines de familles de Silwan ont déjà été expulsées, ; plusieurs autres devraient suivre alors qu'Ateret Cohanim récupère des maisons construites sur des terres appartenant à des Juifs avant 1948

Zuhair Rajabi ne fait pas ses valises.
Fin mars, Rajabi, qui se présente comme « le porte-parole » du quartier de Batn al-Hawa, situé dans le quartier de Silwan à Jérusalem-Est, a reçu un avis d’expulsion l’invitant à quitter son domicile. Plusieurs de ses voisins ont également été informés qu’ils devaient partir.
Sa maison, dans laquelle il a vécu toute sa vie, a été construite par son père au début des années 1960, alors que la région faisait encore partie de la Jordanie. Finalement, il a hérité de la propriété avec ses six frères.
« La famille compte 52 personnes au total », explique-t-il au Times of Israel, assis dans son salon où rien ne laisse présager l’ordre d’expulsion imminent.
« Certains de mes frères ont trouvé des appartements – trois ou quatre – mais pas moi. »
Rajabi affirme qu’il n’a pas l’intention de quitter son domicile de son plein gré. En réponse, les autorités lui ont fait savoir qu’elles viendraient après Pessah pour l’expulser de force.
Malgré la tentative de donner une impression de normalité, cette mesure imminente jette une ombre pesante sur Rajabi et les trois enfants qui vivent avec lui.
« Ils m’ont demandé : ‘Qu’allons-nous faire ?’ », raconte-t-il.
« Je leur ai répondu : ‘Qu’allons-nous faire ? Nous ferons ce que tout le monde fait dans le quartier. Au bout du compte, ils nous expulseront de force.’ »
Depuis une décennie, Rajabi incarne, en quelque sorte, le visage public du quartier, alors que sa famille et des dizaines d’autres mènent bataille juridique après bataille juridique contre les revendications d’un groupe de droite israélien qui affirme que les terrains sur lesquels se trouvent leurs maisons appartenaient à des Juifs chassés il y a un siècle.
Ces dernières semaines, une série de décisions rendues par la Haute Cour de justice en faveur des plaignants juifs a déclenché l’une des vagues d’expulsions de familles de Jérusalem-Est les plus importantes jamais enregistrées.
Fin mars, quinze familles ont été expulsées, dont onze par la force, et sept autres, dont celle de Rajabi, devraient l’être dans les semaines à venir.
Des affaires concernant des dizaines d’autres familles sont toujours en cours devant les différentes instances judiciaires, mais devraient aboutir à des décisions similaires, contraignant les Palestiniens à partir.
« Aujourd’hui, ils expulsent votre voisin, demain ils vous expulseront », déclare Rajabi.
« Aujourd’hui, ils chassent vos cousins, demain ils vous chasseront. Vous ne pouvez rien y faire. »
Une histoire de spoliation
Les procédures d’expulsion ont été engagées par l’organisation de droite Ateret Cohanim, qui a déposé en 2010 un recours visant à obtenir la propriété du terrain sur lequel ces familles résident. Selon l’organisation de gauche La Paix Maintenant, 37 familles, soit des centaines de personnes, ont été déplacées du quartier depuis que la première expulsion a été ordonnée en 2015.
Ateret Cohanim n’a pas répondu aux multiples demandes de commentaires du Times of Israel.
Fondée en 1981, l’organisation œuvre « à la restauration de la vie juive au cœur de l’ancienne Jérusalem », selon son site web. Une grande partie de ses activités consiste à acheter des maisons dans les quartiers à majorité arabe de Jérusalem, où elle installe ensuite des familles juives, souvent sous escorte armée.
Au début des années 2000, Ateret Cohanim a discrètement déposé un recours auprès du registre d’État pour être désignée comme administratrice des terres de Silwan qui avaient autrefois appartenu à une fondation publique connue sous le nom de Benvenisti Trust.
Créée à la fin du XIXᵉ siècle, cette fondation avait pour but de loger les Juifs pauvres d’origine yéménite qui étaient arrivés dans le pays mais ne parvenaient pas à trouver de logement à l’intérieur des remparts de la Vieille Ville. Le Benvenisti Trust leur a alors acheté des terrains à Silwan, un quartier situé juste au sud de la Vieille Ville et s’étendant sur les pentes menant au croisement des vallées du Cédron et de Ben Hinnom.
À cette époque déjà, Silwan était un quartier arabe où les Juifs constituaient une minorité. Jusqu’aux émeutes de 1921, les habitants juifs et arabes y vivaient dans une relative tranquillité. Au cours de ces émeutes, des Arabes se sont livrés à des actes de violence et de pillage contre la population juive croissante du quartier.
Bien que les émeutes n’aient pas eu lieu à Silwan, de nombreux Juifs se sont sentis en danger et ont commencé à quitter le quartier.
À la fin des années 1930, les autorités britanniques ont ordonné aux derniers résidents juifs de partir en raison de l’escalade des tensions. Le Benvenisti Trust a toutefois continué à détenir les terres.
À la suite de la Guerre d’Indépendance, Silwan est passé sous contrôle jordanien.
Des habitants actuels interrogés par le Times of Israel ont raconté que leurs familles avaient acheté des terres au début des années 1960 à des Palestiniens. L’un d’eux a déclaré que le vendeur était un homme désigné par la fondation pour protéger les terres.
Selon eux, ces acquisitions semblaient régulières et ils ne pensaient pas que leur propriété puisse être contestée, même après la reprise de Silwan et du reste de Jérusalem-Est par Israël à la Jordanie lors de la Guerre des Six Jours, en 1967.
À cette date, le Benvenisti Trust avait cessé ses activités. Lorsqu’Ateret Cohanim a demandé à en prendre le contrôle, l’organisation a invoqué le fait que les instances qui avaient géré la fondation lorsqu’elle était en activité n’existaient plus ou n’étaient plus intéressées.
Souvenirs douloureux
Le fait que les habitants de Silwan aient ou non acheté ces maisons dans le cadre d’une procédure qu’ils estimaient légale n’a guère d’importance aux yeux de la loi israélienne. En effet, la loi de 1970 sur les questions juridiques et administratives stipule que les biens immobiliers appartenant à des Juifs avant 1948 peuvent être récupérés par leurs propriétaires d’origine, quelles que soient les circonstances survenues entre 1948 et 1967.
Khalil Basbous, expulsé de son domicile en janvier avec son épouse, ses enfants et ses petits-enfants, a tenté de faire valoir lors de la procédure judiciaire que la loi était discriminatoire.
Il a fait remarquer que les terres dont sa famille avait été chassée en 1948 faisaient désormais partie d’une communauté près de Beit Shemesh appelée Amatzia. En vertu de la loi israélienne sur les biens des absents, les biens appartenant aux Palestiniens qui ont fui ou ont été expulsés en 1948 sont devenus la propriété de l’État.
« J’ai dit au tribunal : ‘Vous voulez prendre cette terre ? Prenez-la. J’ai des documents prouvant que j’ai des terres là-bas’ », a-t-il rappelé.
« Ils m’ont dit : ‘Vous parlez de politique.’ »
Âgé de 68 ans, Basbous avait vécu dans cette maison de Silwan toute sa vie, depuis que son père avait acheté le terrain et fait construire la maison familiale alors qu’il n’avait que cinq ans.
Après avoir été expulsé, il a loué une maison située à seulement 20 mètres de là. Un drapeau d’Israël flotte désormais sur sa maison, qui est actuellement inoccupée et en cours de rénovation en vue de l’arrivée d’une famille juive, selon lui.
« Quand je passe devant, je la vois », dit-il, décrivant ses sentiments mitigés.
« Je ne veux pas m’éloigner de cette maison, mais je ne veux pas non plus la voir. Je vois des gens entrer et sortir en riant. »
Yaqub Rajabi, un cousin de Zuhair, a été expulsé de son domicile le 25 mars. Comme il refusait de partir de lui-même, les autorités chargées de l’expulsion sont venues le déloger de force, en faisant d’abord sortir les occupants, puis en évacuant les biens.
« Je leur ai dit que je ne voulais pas que les autorités chargées de l’expulsion s’en emparent, je voulais les récupérer moi-même. Ils ne les ont pas sortis progressivement pour que nous puissions les prendre », raconte-t-il.
« Ils ont commencé à les jeter par les fenêtres. »
Depuis ce « jour maudit », sa famille et lui vivent dans une autre maison appartenant à la famille, située dans un autre quartier de Silwan.
Il peut encore voir la maison dont il a été expulsé depuis la fenêtre de son bureau, un rappel douloureux et constant de ce qu’il a perdu.
« C’est ce qu’il y a de plus dur et le plus gros problème », confie-t-il.
« Je la vois encore d’ici ; elle est juste devant mes yeux. Chaque fois que je la vois, je retourne [à ce qui était]. »
« Ici, je ne connais personne »
D’autres familles sont confrontées à un problème inverse : elles sont contraintes de déménager loin de leur quartier et de leurs proches.
Nasser Rajabi, membre du clan Rajabi, a été expulsé en décembre et vit désormais à proximité de la barrière de sécurité de Cisjordanie, à la périphérie de Beit Hanina, un quartier de Jérusalem-Est situé au nord de la ville.
Né et élevé dans la communauté très soudée de Silwan, il mène désormais une vie totalement différente à Beit Hanina, un quartier plus chic et moderne, composé de familles individuelles plutôt que de grands réseaux familiaux.
« À Beit Hanina, personne ne se connaît. Il y a des gens qui viennent du nord, d’autres du sud. Il y a beaucoup de petites familles, mais la plupart ne se connaissent pas comme dans les grands réseaux familiaux », explique-t-il.
Cette différence était particulièrement flagrante pendant le ramadan, qui s’est terminé fin mars. Il raconte s’être senti bien plus isolé que les années précédentes lorsqu’il rompait le jeûne quotidien chaque soir.
« À Silwan, c’est un autre monde. En prévision du ramadan, on s’y préparait deux mois à l’avance. On faisait le ménage, on installait des lumières, toute la famille se réunissait au même endroit pour l’iftar », raconte-t-il.
« J’ai grandi en connaissant tout le monde. Ici, je ne connais personne », explique-t-il depuis son salon, enchaînant les cigarettes alors qu’il se prépare à aller travailler.
La maison de Beit Hanina, où il vit avec sa propre famille, sa mère et la famille de son frère, soit quatorze personnes au total, n’est qu’une solution temporaire. Le propriétaire lui a donné deux mois, ainsi qu’à sa famille, pour trouver un autre logement.
Des cartons à moitié vides et des piles de vêtements jonchaient cette maison faiblement éclairée, témoignant de la précarité soudaine de son existence.
« Je n’arrivais pas à me faire à l’idée : comment pouvais-je quitter cette maison, celle où je suis né et où j’ai grandi ? », explique-t-il à propos de son domicile à Silwan.
« Tu es assis là, et en un instant, quelqu’un arrive, un juge signe un arrêté pour te mettre à la porte. »
Problèmes de confiance
Les habitants ont expliqué que lorsqu’ils ont reçu leurs premiers avis d’expulsion il y a plus d’une dizaine d’années, ils ne croyaient pas qu’ils finiraient par être chassés de leurs maisons.
« Pendant toutes ces années, nous n’avons pas baissé les bras – ni nous, ni les avocats », affirme Basbous.
« J’avais l’espoir que nous resterions. D’abord, nous sommes sur cette terre depuis 1963, et pendant 50 ans, personne ne nous a dit que nous étions sur une terre qui ne nous appartenait pas. Je pensais qu’ils demanderaient : pourquoi ne l’avez-vous pas dit dès le début ? Et aussi, si la fondation est transférée, pourquoi pas à moi ? C’est moi qui vis ici. Ou au moins, informez-moi. »
Selon l’organisation Ir Amim, qui vient en aide aux Palestiniens de Jérusalem-Est, la décision de transférer les droits du Benvinisti Trust à Ateret Cohanim était irrégulière. La procédure n’a pas été menée publiquement et n’a été révélée qu’après qu’Ateret Cohanim a commencé à intenter des procès en expulsion, en 2010.
« Lorsqu’ils ont pris le contrôle de la fondation, personne n’était là pour contester leur position. Personne ne pouvait s’y opposer », a déclaré Aviv Tatarsky, chercheur chez Ir Amim.
Selon Tatarsky, leur contrôle de la fondation est également en contradiction avec son objectif initial.
« Il s’agit d’une fondation initialement destinée à loger des familles pauvres. Mais, dans les faits, ils expulsent des familles pauvres de Silwan », dit-il.
Il souligne qu’Ateret Cohanim est censée agir en tant qu’administratrice de la fondation, mais qu’elle l’a en réalité intégrée à son organisation.
« Dans tous les recours, ils agissent au nom de la fondation, mais celle-ci n’a ni compte bancaire, ni rien d’autre : ce sont uniquement les coordonnées d’Ateret Cohanim », s’indigne-t-il.
En 2019, Ir Amim a déposé un recours visant à révoquer le statut de fiduciaire d’Ateret Cohanim, en raison d’irrégularités alléguées. L’affaire est toujours en cours, mais à la suite d’une enquête sur la question, le greffier des fiducies a recommandé, fin 2025, une série de réformes.
Celles-ci comprennent une séparation totale entre la fondation et Ateret Cohanim dans la gestion quotidienne, ainsi que la publication de critères clairs définissant ce qui constitue une « famille dans le besoin » éligible à vivre sur le terrain, critères qui n’existent pas actuellement.
Ces recommandations n’ont pas encore été mises en œuvre. Ateret Cohanim n’a pas répondu à la demande de commentaires du Times of Israel à ce sujet.
« Ils veulent nous expulser »
Pour Khalil Basbous, le plus difficile dans cette expulsion n’est pas la perte de la maison en soi, mais le sentiment d’avoir été qualifié d’intrus dans sa propre maison par le système judiciaire.
« Le problème, ce n’est pas la maison en tant que telle, [ce sont] les pierres et tout ça, c’est la façon dont la police vous traite comme un voleur, c’est la police des frontières qui vous dit que vous avez pris la maison de quelqu’un d’autre, alors que c’est tout le contraire », explique-t-il.
Les habitants affirment avoir le sentiment que cette procédure s’inscrit dans une campagne organisée visant à les chasser non seulement du quartier, mais aussi de Jérusalem-Est dans son ensemble.
« On a l’impression qu’ils veulent nous chasser de Jérusalem. Plus ils peuvent nous repousser loin de Jérusalem, derrière la barrière [de sécurité de Cisjordanie], mieux c’est », ajoute Zuhair Rajabi.
Il ne quittera pas son domicile de son plein gré, mais il se prépare à un jour qu’il sait inévitable. À la recherche d’un logement à louer, il a insisté pour rester à Silwan même, afin de ne pas être repoussé hors de la ville.
Mais les logements à louer sont rares dans le quartier, et le fait qu’il soit menacé d’expulsion rend la recherche d’un logement encore plus difficile.
« Parfois, quelqu’un dit : ‘Oui, j’ai un appartement, venez le voir’ », explique Rajabi.
« Puis, quand ils apprennent que vous êtes expulsé, ils disent : ‘Je n’en veux pas, ça va causer des problèmes et tout ça.’ Alors on doit reprendre nos recherches. »
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