Ker Shalom : de Nantes à Netanya
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Ker Shalom : de Nantes à Netanya

Le romancier Stanislas Mahé remet sous les feux de l’actualité le marranisme

Stanislas Mahé : en Israël, « il n’y a que deux cents conversions de descendants de marranes par an. Ce n'est absolument rien ! » (Crédit : DR)
Stanislas Mahé : en Israël, « il n’y a que deux cents conversions de descendants de marranes par an. Ce n'est absolument rien ! » (Crédit : DR)

Les marranes : un monde mystérieux fascinant et romanesque. On pourrait croire qu’il s’agit d’une histoire dépassée, plongeant ses origines au moment de l’Inquisition espagnole à la fin du Moyen Age et qui fit des émules au Portugal. Eh bien, un roman, Ker Shalom, édité par Publishroom, de Stanislas Mahé nous rappelle que la quête identitaire des marranes reste d’actualité aussi bien en France, qu’en Amérique du Sud mais surtout en Israël. Stanislas Mahé est Nantais.

L’histoire ? Eléonore vit retirée sur l’Île d’Yeu. Son petit-fils préféré, Raphaël, est un journaliste nantais à qui elle lui révèle un secret de famille bien caché : elle est juive ! Le jeune homme décide d’en savoir davantage sur ce qui est du coup aussi son héritage. Et c’est en Israël, berceau du judaïsme, qu’il part pour tenter d’en savoir plus sur son histoire personnelle.

Et sur cette terre juive, la petite histoire – celle de cette famille nantaise – va rencontrer alors la grande Histoire, celle des Juifs marranes. Quête initiatique, histoire sentimentale, enquête sociologique, ce roman est passionnant car il ouvre des fenêtres de réflexion multiples.

Faire le choix d’écrire un roman sur la quête identitaire des marranes implique l’auteur à conduire des recherches historiques sur la question. Ainsi, selon Stanislas Mahé :

Stanislas Mahé : « Cinq cents ans ???????après ces conversions forcées, j’ai pris la mesure de l’immense réveil identitaire des descendants de marranes, les bnei anoussim en hébreu. » (Crédit : DR)
Stanislas Mahé : « Cinq cents ans après ces conversions forcées, j’ai pris la mesure de l’immense réveil identitaire des descendants de marranes, les bnei anoussim en hébreu. » (Crédit : DR)

« Le terme de marranes désigne les juifs espagnols et portugais convertis de force au christianisme entre le XVe et le XVIIe siècle. On les appelle parfois également crypto-juifs, nouveaux chrétiens, ou anoussim en hébreu (forcés, contraints…).

De façon générale, ce terme définit les individus contraints à reléguer leur foi juive à l’intimité du foyer. Leur identité est double car intimement juifs et publiquement chrétiens. En réalité, tous les cas de figure sont possibles entre les juifs qui ont fui l’Inquisition et l’Unité de la foi, ceux qui ont adopté une identité chrétienne de façade pour survivre et ceux qui se sont progressivement assimilés.

On peut parler d’une double fidélité des marranes : fidélité à la religion d’origine, mais aussi à l’expérience singulière tissée dans la clandestinité. Le secret est le ciment de la transmission. Cinq cents ans après ces conversions forcées, j’ai pris la mesure de l’immense réveil identitaire des descendants de marranes, les bnei anoussim en hébreu. Une lame de fond. Dans le monde entier, surtout en Amérique latine. Un mouvement de fond depuis 30 ans. Extrêmement puissant au Nord Est du Brésil, Salvador, Pérou… »

Ker Shalom – le titre du livre qui associe le terme de Ker signifiant en breton « ville » mais aussi son « chez soi » et Shalom, la paix en hébreu – rappelle qu’il s’agit d’un parcours initiatique qui débute en Bretagne pour aboutir en Israël.

Et l’on apprend que la Bretagne et notamment Nantes est une terre marrane, autrement dit une terre juive. L’auteur nous le confirme :

« Nantes, comme Bayonne, Bordeaux ou La Rochelle a accueilli, aux XVIe et XVIIe siècles, une communauté marrane. C’est beaucoup moins connu pour Nantes, et c’est un euphémisme. A part quelques chercheurs, personne ne fait référence à cette histoire. Nantes, ville cosmopolite et grand port de l’Atlantique, était surtout une escale, un sas de relative concorde avant de gagner des terres de pleine liberté : Amsterdam, Anvers… Le grand père de Spinoza, Abraham de Espinoza, s’est même établi quelque temps à Nantes avec sa famille avant de mettre le cap sur Amsterdam. Le climat nantais n’étant pas vraiment favorable aux juifs. C’est aussi le cas d’un illustre cartographe portugais, Bartholomeo de Velho. »

Pour la rédaction de son livre, le romancier s’est immergé en Israël où il a conduit des recherches poussées sur la question.

Ker Shalom, le premier roman de Stanislas Mahé
Ker Shalom, le premier roman de Stanislas Mahé

« J’ai été, le premier, sidéré de découvrir cette histoire. De tomber sur des cartes en Israël, notamment au Beit hatfutzot [musée du peuple juif à Tel Aviv], où Nantes apparaît, en hébreu, comme lieu de destination pour la diaspora séfarade. J’ai été frappé, là encore, par le silence assourdissant autour de cette part juive de l’histoire de Nantes. Et j’ai eu envie de croiser l’itinéraire d’un jeune homme en recherche identitaire et d’une ville saisie par l’oubli. L’impensable juif d’une famille et d’une cité, au far-west de l’Europe. Pour cela, j’ai bénéficié de l’aide précieuse de l’Institut des bnei anoussim ve sfaradim de Netanya. J’ai longuement échangé avec son directeur, Salomon Buzaglo, qui fait un travail formidable en cherchant à recomposer les lignées, prouver l’ascendance juive de tel ou tel candidat. Ces alliés représentent parfois l’ultime chance pour ces candidats malheureux. Pour autant, je voulais que ce livre évite un double écueil : une recherche purement documentaire et le récit biographique. »

La question Marrane est plus que jamais d’actualité en Israël. Alors comment l’Etat d’Israël considère-t-il cette question du marranisme ? L’auteur nous répond.

« J’ai été frappé par une sorte de double peine pour les marranes et leurs descendants. Il y a cinq siècles en Espagne et au Portugal, les marranes étaient dans l’impossibilité d’être publiquement juif. Et aujourd’hui, en Israël, on interdit à leurs descendants qui sont prêts à tout pour devenir juifs, la qualification de juif. Ils sont extrêmement vulnérables et en définitive, la situation a peu évolué depuis 500 ans. Il n’y a que deux cents conversions de descendants de marranes par an. Ce n’est absolument rien ! Alors que les demandes sont 10 à 100 fois plus élevées. »

Une suite sera-t-elle donnée à Ker Shalom ?

Sans dévoiler l’intrigue et la fin de Ker Shalom, j’ai délibérément souhaité construire un récit ouvert. Un chapitre dans la vie de ce garçon. Un été de questionnement. Il revient avec probablement plus de questions. Même s’il venait résoudre celle des origines familiales, ce n’est pas ce qui se passe au final. Il part en émissaire, un envoyé de sa grand-mère dont le témoignage plane sur lui. Je voulais maintenir une intimité entre eux. Et nous sommes les observateurs lointains.

En conclusion, un roman à recommander pour découvrir le réveil identitaire d’un Breton aux origines juives marranes. Insolite et passionnant !

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