La Banque d’Israël dit vouloir partager le risque du coronavirus pour l’économie
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Analyse

La Banque d’Israël dit vouloir partager le risque du coronavirus pour l’économie

La banque centrale a l'intention d'intervenir pour la toute première fois dans le marché des obligations de société, investissant 15 milliards de shekels dans un contexte de crise

Amir Yaron, le gouverneur de la Banque d'Israël, participe à une conférence de presse à Jérusalem le 31 mars 2019. (Yonatan Sindel/Flash90)
Amir Yaron, le gouverneur de la Banque d'Israël, participe à une conférence de presse à Jérusalem le 31 mars 2019. (Yonatan Sindel/Flash90)

Alors que la banque d’Israël a annoncé, lundi, maintenir son taux directeur à 0,1 % – un chiffre historiquement bas – et avoir révisé à la baisse ses prévisions de croissance de l’économie, cette année, elle a également indiqué avoir lancé son plan visant à acheter, pour la toute première fois, des obligations d’entreprise sur le marché secondaire pour un montant total de 15 milliards de shekels pour tenter de venir en aide à une économie en lutte avec l’impact de la crise entraînée par le coronavirus.

L’objectif de ce plan, a indiqué la banque centrale dans un communiqué, est de « garantir le fonctionnement méthodique et continu du marché des obligations d’entreprise » et de maintenir le fonctionnement de l’économie en rendant à la fois moins onéreuse et plus facile l’émission des dettes des entreprises et la collecte des fonds nécessaires pour maintenir la marche des sociétés, tout en libérant des sources de crédit pour toutes les autres industries.

La banque centrale a d’ores et déjà acheté des obligations d’Etat et elle est intervenue sur le marché des devises.

Les obligations d’entreprise que la banque centrale, selon les dispositions de son plan, va acquérir ne concerneront que les compagnies notées A- et plus, et ne comprend pas les obligations des firmes étrangères, les obligations avec une composante capitaux propres, ou celles qui ne sont pas indexées sur le shekel et sans taux fixe, a noté la banque dans son communiqué.

Un téléscripteur de la bourse de Tel Aviv, le 15 mars 2020 (Crédit : Flash90)

75 % des obligations échangées sur le marché répondent aux critères définis par la banque d’Israël. La valeur marchande des obligations d’entreprise, en Israël, est à peu près de 341 milliards de shekels et le plan d’acquisition de 15 milliards de shekels représente donc 4 % du total du marché des obligations.

« Un nouvel acteur est entré sur le marché avec de gros moyens et signale qu’il est prêt à acheter des obligations pour un montant qui n’est pas négligeable », explique Yaniv Pagot, économiste et conseiller stratégique auprès d’investisseurs institutionnels. « C’est la déclaration, par la banque centrale, qu’elle est bien là et que si c’est nécessaire, elle interviendra dans le marché. »

Les achats de la banque centrale vont stimuler la demande pour ces obligations, ce qui entraînera une hausse de leurs prix et une baisse de leur taux de rendement – le taux d’intérêt que les entreprises versent aux investisseurs ayant acquis des obligations.

Ce faisant, ce sera moins cher, pour les entreprises, de collecter de l’argent pour leurs activités commerciales et cela créera, en même temps, des fonds supplémentaires sur le marché – ceux qui seront réservés par la banque centrale aux vendeurs d’obligation, un argent qui pourra par ailleurs être utilisé pour être réinvesti.

Cette initiative survient alors que la réserve fédérale américaine vient d’annoncer la mise en oeuvre d’une politique similaire. Au mois de juin, la réserve fédérale a fait savoir qu’elle allait élargir ses activités aux crédits accordés aux entreprises, à l’acquisition d’obligations d’entreprise en plus des fonds boursiers qu’elle achète d’ores et déjà. Le programme mis en oeuvre aux Etats-Unis permettra à la réserve fédérale d’acheter jusqu’à 750 milliards de dollars de crédits aux entreprises.

Yaniv Pagot, économiste et chef de stratégie à l’Ayalon Group. (Autorisation)

Pagot, l’économiste, pense que le moment choisi pour l’annonce faite par la banque d’Israël se justifie par la nécessité de prévenir une panique possible sur le marché qui pourrait être entraînée par une seconde vague de l’épidémie de coronavirus, qui oblige le gouvernement à freiner la réouverture de l’économie.

« Cela crée une sorte de certitude au cas où la peur vienne refaire son apparition sur le marché », explique-t-il.

Le nombre d’infections quotidiennes au coronavirus a dépassé, une fois encore, le millier – avec plus de 6 000 nouveaux cas qui ont été confirmés la semaine dernière, selon le ministère de la Santé. De nouvelles mesures de restriction pour contrer le coronavirus devraient entraîner la fermeture des bars, des boîtes de nuit, des clubs de gym et des salles accueillant des événements.

Le nombre de cas actifs a atteint un nouveau record, à 12 717. Il y a eu 343 morts consécutives à la maladie depuis le début de la pandémie au sein de l’Etat juif.

L’annonce faite par la banque d’Israël a eu un impact immédiat sur les écarts de rendement des obligations – le taux d’intérêt différentiel entre les marges des obligations des entreprises et des obligations d’Etat.

Et en effet, les écarts de l’Indice Tel-Bond 60, constitué de 60 obligations d’entreprises, se sont réduites d’environ 40 points de base après l’annonce, lundi, et de 30 points de base supplémentaires mardi à la mi-journée. Les écarts de rendement reflètent les risques relatifs et comparés de ces deux types d’obligation. Plus l’écart est important, plus le risque associé à l’obligation l’est également.

Qu’en est-il de Madame Cohen ?

Il y a des risques associés à cette nouvelle politique mise en oeuvre par la banque centrale, selon Pagot. Le premier, c’est que les entreprises ne se mettent en cessation de paiement ou que le prix des obligations baisse – ce qui entraînerait des pertes pour la banque d’Israël.

Deuxième risque : celui que la banque centrale n’interfère avec les forces du marché parce qu’en achetant les obligations, elle prend sur elle une partie des risques qu’endosseraient, le cas échéant, les investisseurs.

« Lorsque la banque d’Israël affirme qu’elle ne permettra pas aux rendements du marché des entreprises de s’élever, elle prend la responsabilité de fausser le risque réel du marché et en cela, les investissements », note Pagot. En pratique, « elle décide d’assumer le risque qui devrait être pris par les investisseurs ».

Troisième danger, continue-t-il, celui que cette initiative puisse accroître les inégalités : Ceux qui détiennent des obligations dans leurs portefeuilles pourront les vendre, à profit, à la banque centrale, tandis que ceux qui ne possèdent pas un portefeuille de titres seront dans l’incapacité de bénéficier de cette politique.

« Les investisseurs qui profitent de cette initiative sont ceux qui ont d’importantes liquidités et les particuliers bien nantis », souligne-t-il. « Mais qu’en est-il de Madame Cohen, qui n’a pas d’argent pour payer ses factures et qui ne possède pas d’obligations d’entreprise dans son portefeuille – quel bénéfice va-t-elle tirer de cette politique ? Elle augmente les inégalités, elle augmente les clivages économiques ».

Des auto-entrepreneurs israéliens propriétaires de petites entreprises participent à une manifestation devant le parlement israélien à Jérusalem, le 30 mars 2020. (Yonatan Sindel/Flash90)

La banque d’Israël considère toutefois que son initiative est pertinente au vu de la situation actuelle de l’économie du pays et que même s’il devait y avoir des entreprises défaillantes, elle pourrait en assumer les coûts. Les bénéfices, pour l’économie, seront – avec un peu de chance – bien plus importants que les risques pris.

En moyenne, les entreprises affichant un taux de crédit de A- et plus ont habituellement un taux de défaillance bas – il s’élève à environ 1 % en Israël. De plus, les 15 milliards de shekels destinés au programme par la banque centrale ne représentent finalement qu’une activité relativement modeste dans le bilan comptable de l’institution. Les réserves de devises de la banque, acquises via ses interventions sur le marché des devises, avoisinent les 150 milliards de dollars et elles ont un impact bien plus grand sur les profits et les pertes de la banque centrale.

De plus, la banque centrale estime qu’en cette période de crise, une partie de son devoir est d’assumer certains des risques présents dans l’économie et d’aider les entreprises à traverser la tempête – en leur permettant de soulever de l’argent de manière moins onéreuse, ce qui les autorise à croître et à embaucher – plus qu’elle ne le ferait dans des circonstances normales.

En ce qui concerne l’approfondissement des inégalités que pourrait causer cette initiative, la banque centrale estime probablement que même Madame Cohen profitera indirectement de cette politique – parce que Madame Cohen pourrait être une employée de l’entreprise qui a été en mesure de soulever des fonds moins onéreux ou parce que si elle travaille ailleurs, la firme qui l’emploie bénéficiera indirectement des liquidités supplémentaires disponibles sur le marché avec l’achat des obligations par la banque centrale.

Sombres prédictions

Dans ses prédictions économiques réactualisées, la banque d’Israël explique que l’économie nationale, cette année, devrait se contracter d’environ 6 %, contre 4,5 % lors de ses dernières évaluations. Cette dernière prévision est basée sur l’hypothèse qu’il n’y aura pas de dégradations supplémentaires dans les restrictions posées sur les activités. Pour l’année 2021, la banque centrale envisage une croissance économique de 7,5 %.

En 2020, le déficit budgétaire devrait atteindre les 12 % du PIB, en résultat des pertes de revenu d’environ 55 milliards de shekels causées par le ralentissement des activités et également de l’augmentation de presque 60 milliards de shekels des dépenses, une hausse décidée pour financer les allocations-chômage et les mesures d’assistance qui ont été annoncées par le gouvernement, a dit la banque centrale dans son communiqué, lundi.

Elle a ajouté qu’elle allait renouveler un plan visant à fournir au système bancaire des prêts à taux fixes avec un taux d’intérêt à 0,1 %, sur une période de trois ans, avec pour objectif d’augmenter le nombre de crédits bancaires accordés aux petites entreprises pour les aider à traverser la crise du coronavirus.

Ce plan avait été mis en oeuvre pour la première fois le 6 avril 2020 et il avait expiré à la fin du mois de mai. Les banques, par son biais, avaient touché des prêts pour un total de 4,6 milliards de shekels contre les crédits qu’elles avaient accordés aux petites entreprises.

Cette fois-ci, la banque centrale a décidé de relancer ce plan sans limitation sur le montant total des prêts et de maintenir son fonctionnement jusqu’à une date indéterminée, a noté le communiqué.

La banque centrale a aussi fait savoir qu’elle allait autoriser les banques à mettre en place des portefeuilles hypothécaires ainsi que des actifs hautement liquides – comme les obligations d’Etat – pour permettre aux établissements d’élargir leurs crédits sous les dispositions de ce plan tout en conservant un haut niveau de liquidités.

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