La campagne électorale israélienne, une guerre religieuse des mots
Rechercher

La campagne électorale israélienne, une guerre religieuse des mots

Les politiciens laïcs mettent en garde contre une théocratie, les religieux contre une persécution des ultra-orthodoxes. Pour les deux côtés, l'âme du pays est en jeu

Des milliers de partisans ultra-orthodoxes du parti HaYadout HaTorah lors d'un rassemblement à Jérusalem, le 15 septembre 2019 (Crédit :  Yonatan Sindel/Flash90)
Des milliers de partisans ultra-orthodoxes du parti HaYadout HaTorah lors d'un rassemblement à Jérusalem, le 15 septembre 2019 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Une affiche de campagne montre un politicien ultra-orthodoxe réclamer « tout l’argent en Israël ».

Une autre présente un Israélien laïc en train de s’en prendre aux bougies et à la challah posée sur une table d’enfants, lors d’un dîner de Shabbat.

Sur une vidéo, une musique inquiétante accompagne des images de Juifs portant un chapeau noir qui apparaissent à l’écran, tandis qu’une autre montre des politiciens laïcs de gauche qualifiés de « ploucs » sur des photos brunies, granuleuses.

Les journées qui ont précédé le scrutin de mardi ont eu un arrière-goût très prononcé de vitriol. Les politiciens laïcs mettent en garde contre une théocratie. Les religieux, pour leur part, avertissent de futures persécutions contre les ultra-orthodoxes.

Et les deux parties semblent suggérer qu’aujourd’hui, c’est bien l’âme du pays qui est en jeu.

Gouvernement et religion sont profondément liés en Israël – où les transports publics ne fonctionnent pas, dans leur majorité, pendant le Shabbat ; où l’Etat ne reconnaît pas les mariages juifs libéraux et où de nombreux hommes ultra-orthodoxes sont dispensés d’accomplit le service militaire obligatoire.

Et les deux parties, selon les circonstances, appellent leurs groupes de pression, laïcs ou religieux, à protéger ou à réformer ces lois.

Le chef de Kakhol lavan Benny Gantz lors d’un rassemblement de parti à Tel Aviv, le 15 septembre 2019 (Crédit : Tomer Neuberg/FLASH90)

Mais dans ces élections, ces questions se trouvent dorénavant au centre de l’attention, captivant les politiciens et entraînant un combat féroce. La rhétorique a ciblé des politiciens, les uns après les autres, et diabolisé des groupes tout entier.

En 2015, le Premier ministre Benjamin Netanyahu avait fait les gros titres pour avoir mis en garde contre des « Arabes se précipitant aux urnes en masse ». Cette année, son principal adversaire, Benny Gantz, a publié sur Twitter une annonce de campagne mettant en garde contre un fort taux de participation électorale dans la ville ultra-orthodoxe de Bnei Brak.

« Quand les questions de religion et d’Etat prennent plus d’espace dans un scrutin, les critiques sont toujours au vitriol, » estime Einat Wilf, ancienne députée israélienne centriste et laïque. « Les gens comprennent l’implication inhérente à la problématique, celle que leur mode de vie est en danger. Et la rhétorique utilisée, sous de nombreuses manières, joue sur des craintes réelles ».

Cette élection elle-même a été provoquée par un conflit portant sur une politique religieuse. Suite aux élections du mois d’avril, Netanyahu devait former une coalition au pouvoir de droite, mélangeant formations ultra-orthodoxes et de droite. Mais le chef du parti laïc Yisrael Beytenu, Avigdor Liberman, s’était opposé aux factions religieuses concernant l’exemption de service militaire des ultra-orthodoxes. La coalition n’avait jamais été formée et un second tour électoral avait été décidé dans la foulée.

Tandis que les Israéliens votent habituellement sur la sécurité et l’économie, il y a peu de différences parmi les formations les plus importantes sur ces sujets et alors que le débat sur le conflit israélo-palestinien reste encore enflammé – et que Netanyahu tente de rallier les soutiens en promettant d’annexer une partie de la Cisjordanie – la compétition dans la course électorale actuelle évolue davantage autour des questions nationales, et notamment celle du rôle tenu par la religion.

Les membres de l’alliance du Camp Démocratique Nitzan Horowitz, Ehud Barak, Stav Shafir et Tamar Zandberg lors d’une visite électorale sur le marché Sarona de Tel Aviv, le 16 septembre 2019 (Crédit :Tomer Neuberg/Flash90)

Les affrontements sur la religion peuvent venir en aide aux deux parties. Wilf déclare que Gantz, le rival de Netanyahu, a promis explicitement une vaste coalition laïque dans la mesure où cette dernière est populaire dans les sondages réalisés auprès des électeurs israéliens. Liberman qui, au début de l’année, semblait sur le point de voir décliner son influence politique, a vu son soutien augmenter dans les enquêtes d’opinion et a répété sa promesse d’empêcher le pays de devenir une théocratie qui serait sous la coupe de la loi juive.

Un parlementaire religieux, Yaakov Asher, a indiqué que la campagne de Liberman finirait par envoyer ses électeurs aux urnes.

Toutefois, Wilf souligne que de nombreux scrutins israéliens ont été l’occasion de vifs débats au sujet de la religion. En 2003, le parti Shinuï, dorénavant disparu, avait fait campagne sur la réduction de l’influence des ultra-orthodoxes au sein du gouvernement. Une décennie plus tard, Shas, une formation religieuse, avait fait une caricature montrant une femme dotée d’un fort accent russe en train d’obtenir une fausse conversion juive alors qu’elle était sur le point de se marier.

« Quand les partis haredim sont au pouvoir, ils prennent tout ce qu’ils peuvent puis, à un moment, ils ont tendance à vouloir trop en faire », note Wilf. « Les Israéliens laïcs ont alors le sentiment que leur mode de vie est menacé et ils ripostent ».

Le chef du parti Shas, Aryeh Deri, fait un discours à la presse au siège de la formation à Jérusalem, le 16 septembre 2019 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Cette guerre religieuse des mots survient au même moment que des déclarations incendiaires faites par Netanyahu et prenant pour cible les Arabes israéliens. Son parti avait envoyé des milliers d’observateurs équipés de caméras dans les bureaux de vote, au moins d’avril.

Quand la commission centrale électorale a statué que cette tactique était illégale, Netanyahu a alors poussé à l’adoption d’une législation qui aurait autorisé la présence de caméras, dénonçant une fraude électorale largement répandue au sein de la communauté arabe israélienne et clamant que ses adversaires, qui se sont opposés à la mesure, « veulent voler les élections ».

Cette initiative a échoué.

Au début de la semaine, les visiteurs de la page Facebook du Premier ministre ont été accueillis par un message automatique envoyé par un chatbot qui mettait en garde contre « un faible gouvernement laïc de gauche s’appuyant sur les Arabes qui veulent tous nous détruire – Femmes, enfants et hommes ».

C’est parce que l’Etat juif se trouve au cœur d’une « guerre culturelle » que cette rhétorique est devenue aussi tendue, commente Yedidia Stern, responsable au think-tank de l’Institut israélien de la Démocratie. Il s’inquiète de ce que ces déflagrations verbales ne finissent par délégitimer le processus électoral en Israël.

« La principale menace, c’est ce qu’il va arriver après le scrutin lorsque le perdant pourra dire, pour la première fois, qu’il n’en accepte pas les résultats », explique-t-il. « Et ça pourrait bien arriver aujourd’hui. J’ai peur que Netanyahu ou [le candidat de l’opposition Ehud] Barak ne disent que les élections ne représentent pas la volonté du peuple. La question est : acceptez-vous les règles du jeu ? », interroge-t-il.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...