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La complexité de l’identité juive chez Isaac Asimov, l’auteur de « Foundation »

Fier d'être juif et de ne pas s'en cacher, mais aussi athée, sans formation ni liens religieux formels, l'auteur visionnaire a fait voler en éclats les stéréotypes du XXe siècle

Le scientifique et auteur de science-fiction célèbre Isaac Asimov lors d'une interview télévisée en 1988. (Crédit : capture d'écran YouTube)
Le scientifique et auteur de science-fiction célèbre Isaac Asimov lors d'une interview télévisée en 1988. (Crédit : capture d'écran YouTube)

JTA – Apple TV+ a enfin lancé, après un retard dû à la pandémie, « Foundation », la toute première adaptation à l’écran de la série de livres de science-fiction d’Isaac Asimov, best-seller et primée. Annoncée pour la première fois en 2018 et produite aux côtés de Skydance Television, la série télévisée est l’une des productions les plus coûteuses et les plus ambitieuses du service de streaming d’Apple à ce jour.

La série suit un mathématicien qui cherche à convaincre une fédération galactique que leur société est au bord de l’effondrement. Elle mélange les angoisses des années 1940 et 50, lorsque le matériau source a été écrit à l’origine, et celle d’aujourd’hui comme le changement climatique.

La série a été co-créée par Josh Friedman et David S. Goyer. Friedman s’identifie comme juif, tandis que le showrunner Goyer (showrunner désigne l’homme-orchestre d’une série. Le plus souvent, il en est le créateur et cumule les fonctions d’auteur et de producteur), fils d’une mère juive, a écrit et réalisé en 2009 le film d’horreur « The Unborn » sur le thème du dibbouk.

Mais qu’en est-il d’Asimov lui-même, biochimiste à l’université de Boston et l’un des auteurs de science-fiction les plus influents de tous les temps ? C’est une question beaucoup plus complexe.

Isaac Asimov est né en Russie en 1920, et sa famille a émigré aux États-Unis lorsqu’il avait trois ans. Ses parents juifs, eux-mêmes orthodoxes, l’ont élevé à Brooklyn. Cependant, Asimov s’est orienté vers des croyances plus humanistes dès son plus jeune âge et, à l’âge adulte, il s’est identifié à l’athéisme jusqu’à sa mort en 1992.

D’une part, Asimov est devenu l’un des athées les plus en vue de la culture populaire, et d’autre part, il était ouvert et fier de son héritage juif.

L’auteur a abordé ses croyances et ses origines dans ses mémoires posthumes de 1994, I, Asimov, déclarant que son père, « malgré toute son éducation de juif orthodoxe, n’était pas orthodoxe dans son cœur ». Tout en reconnaissant que lui et son père n’avaient jamais discuté de ces questions, il a émis l’hypothèse que son père, ayant été « élevé à l’ère de la tyrannie tsariste, sous laquelle les Juifs étaient fréquemment brutalisés », était « devenu révolutionnaire dans son cœur ».

Asimov n’a pas eu de bar-mitsvah, ce qu’il attribue au fait que ses parents ont choisi de l’élever sans religion et non, comme certains le soupçonnent, « comme un acte de rébellion contre les parents orthodoxes. » Cependant, il a déclaré avoir « acquis un intérêt » pour la Bible en vieillissant, même s’il a finalement réalisé qu’il préférait le type de livres de fiction qui le rendrait un jour célèbre : « La science-fiction et les livres de science m’ont enseigné leur version de l’univers et je n’étais pas prêt à accepter le récit de la création de la Genèse ou les divers miracles décrits tout au long du Livre. »

Au XXIe siècle, le fait de porter le prénom « Isaac » ne signifie pas nécessairement qu’une personne est juive. Mais à l’époque d’Asimov, c’était presque toujours le cas. Et si Asimov a parfois subi des pressions pour changer de nom pour des raisons professionnelles, il s’en est toujours tenu à son prénom.

« Je ne permettrais à aucune de mes histoires de paraître autrement que sous le nom d’Isaac Asimov », écrivait-il. « Je pense avoir contribué à briser la convention qui consiste à imposer aux écrivains des noms sans sel et peu de gras. En particulier, j’ai rendu un peu plus possible pour les écrivains d’être ouvertement juifs dans le monde de la fiction populaire. »

Asimov est l’un des auteurs les plus prolifiques de l’histoire, ayant écrit ou coécrit plus de 500 livres au cours de sa vie. Et il a exploré la liturgie juive dans des ouvrages tels que Words in Genesis (1992) et Words from the Exodus (1963). Cependant, la majeure partie de son œuvre littéraire n’a pas abordé le judaïsme.

Ses mémoires s’inscrivent également en faux contre un critique universitaire qui, en 1989, a accusé Asimov d’utiliser « davantage de thèmes dans son œuvre qui proviennent du christianisme que du judaïsme ».

« C’est injuste », a écrit Asimov. « J’ai expliqué que je n’ai pas été élevé dans la tradition juive. Je connais très peu de choses sur les menus détails du judaïsme… Je suis un Américain libre et il n’est pas exigé que, parce que mes grands-parents étaient orthodoxes, je doive écrire sur des thèmes juifs. » Il a poursuivi en écrivant qu’Isaac Bashevis Singer « écrit sur des thèmes juifs parce qu’il le veut [alors que] je n’écris pas sur eux parce que je ne le veux pas ».

« Je suis fatigué de me faire dire, périodiquement, par des Juifs, que je ne suis pas assez juif », a-t-il écrit.

L’auteur Isaac Asimov dédicace des livres au stand de la Mysterious Book Store le 2 février 1984, lors de la Fifth Avenue Book Fair qui se tient à New York, aux États-Unis. (Crédit : AP Photo/Mario Suriani)

Asimov a également consacré un chapitre de ses mémoires à l’antisémitisme. Il note que sa famille n’a jamais souffert de pogroms ou d’autres actes de terreur antisémite manifestes, que ce soit en Russie ou aux États-Unis, et que l’antisémitisme n’a jamais entravé sa réussite personnelle. Mais il a trouvé « difficile de supporter… le sentiment d’insécurité, et même de terreur, à cause de ce qui se passait dans le monde », notamment au moment de la Shoah. Il a également raconté l’histoire d’une dispute publique qu’il a eue avec Elie Wiesel, au cours de laquelle ce dernier a déclaré qu’il ne faisait pas confiance aux scientifiques et aux ingénieurs, en raison de leur rôle dans la Shoah.

Quant à Israël et au sionisme, Asimov était plutôt sceptique. Dans son dernier livre Asimov Laughs Again, publié à peu près au moment de sa mort, Asimov a déclaré qu’il n’avait jamais visité Israël et qu’il ne prévoyait pas de le faire, bien qu’il attribue cela en partie à son habitude de ne pas beaucoup voyager.

« Je me souviens comment c’était en 1948 quand Israël a été créé et que tous mes amis juifs étaient en extase. Je ne l’étais pas », a-t-il écrit. « Je disais : Que faisons-nous ? Nous nous établissons dans un ghetto, dans un petit coin d’une vaste mer musulmane. Les musulmans n’oublieront ni ne pardonneront jamais, et Israël, tant qu’il existera, sera assiégé. On s’est moqué de moi, mais j’avais raison. »

Isaac Asimov est mort à New York en avril 1992, à l’âge de 72 ans. Sa famille a révélé des années plus tard qu’il avait contracté le VIH lors d’une transfusion sanguine suite à une opération du cœur près d’une décennie auparavant, ce qui a conduit en partie à sa mort.

Asimov n’a pas eu de funérailles juives ou de funérailles tout court – il a été incinéré. Mais lors d’un service commémoratif ultérieur, un autre auteur, Kurt Vonnegut, a déclaré que « Isaac est au ciel maintenant », plaisantant plus tard que « c’était la chose la plus drôle que j’aurais pu dire à un public d’humanistes ».

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