La confiance ou l’échec : la coalition tire les leçons de la chute de Netanyahu
Rechercher
Analyse

La confiance ou l’échec : la coalition tire les leçons de la chute de Netanyahu

Lapid a renoncé à une mesure clé qui aurait contribué à le protéger d'une éventuelle trahison de Bennett au moment de procéder à une alternance. Était-ce de la naïveté ?

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Le Premier ministre Naftali Bennett, à droite, et le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid à la Knesset, le 13 juin 2021. (Crédit : Emmanuel Dunand/AFP)
Le Premier ministre Naftali Bennett, à droite, et le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid à la Knesset, le 13 juin 2021. (Crédit : Emmanuel Dunand/AFP)

Mardi matin, dans la salle de conférence lambrissée de la commission des Lois, de la Constitution et de la Justice de la Knesset, la politique israélienne a pivoté vers une direction inattendue.

Le Premier ministre par alternance Yair Lapid, qui deviendra Premier ministre en 2023, a inexplicablement renoncé à un moyen de pression essentiel sur le Premier ministre Naftali Bennett, destiné à garantir la rotation : un projet de loi stipulant qu’aucun des deux hommes ne peut faire partie du cabinet d’un nouveau gouvernement établi dans la Knesset actuelle.

Le nouveau gouvernement Bennett-Lapid est fondé sur l’étrange mécanisme de « parité » inscrit dans les lois fondamentales d’Israël l’année dernière par Benjamin Netanyahu et Benny Gantz : un gouvernement avec deux dirigeants simultanés, chacun ayant un droit de veto sur l’autre et un contrôle exclusif sur la moitié du cabinet. Ce mécanisme est né de la profonde méfiance de Gantz à l’égard des intentions de Netanyahu. Gantz ne pouvait pas être incité à rompre avec son alliance Kahol Lavan sans avoir la garantie irréfutable que l’accord de rotation promis par Netanyahu serait mis en œuvre.

Une demi-douzaine d’amendements aux lois fondamentales d’Israël plus tard, une nouvelle structure de gouvernance est apparue : le gouvernement « paritaire », le « premier ministre par alternance » et un Premier ministre affaibli qui ne contrôle plus entièrement son gouvernement.

Il s’agissait, comme l’a dit Netanyahu à l’époque, d’un « véritable gouvernement d’unité », un gouvernement qui travaillera ensemble ou ne travaillera pas du tout.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (R) et le ministre de la Défense Benny Gantz se font face lors de la prestation de serment de la 24e Knesset. (Crédit: Bureau du porte-parole de la Knesset)

La plupart des Israéliens s’accordent aujourd’hui à dire que cela n’a finalement pas marché du tout.

Dès le départ, Netanyahu a cherché à revenir sur ses engagements. Puisque l’un des rares moyens légaux dont il disposait pour empêcher la rotation de Gantz au poste de Premier ministre en novembre 2021 était de refuser à Israël une loi budgétaire pour 2020 et 2021, c’est ce qu’il a fait.

Même si Netanyahu a personnellement réussi à remporter des succès étonnants en acquérant des vaccins contre le COVID et en négociant quatre accords de paix avec des nations arabes, le gouvernement dans son ensemble a trébuché à chaque tournant. L’année scolaire a débuté en septembre 2020 avec des budgets clés non approuvés ; les confinements pour cause de pandémie ont été retardés ; l’application de la loi a été laxiste parmi les circonscriptions dont Netanyahu avait besoin, en particulier (mais pas seulement) les villes ‘haredi, et ainsi de suite.

La classe politique n’a jamais semblé sortir du mode campagne. La rhétorique était à son paroxysme, mois après mois. Tout le monde a maintenant compris que le « véritable gouvernement d’unité » était un stratagème pour briser Kahol Lavan après trois élections indécises et viser un quatrième vote plus fructueux. Mais lorsque ce quatrième vote est arrivé, Netanyahu s’est retrouvé encore plus loin de la victoire qu’auparavant.

Les membres du nouveau gouvernement israélien (de gauche à droite), le ministre de la Défense Benny Gantz, le Premier ministre par alternance et ministre des Affaires étrangères Yair Lapid, le Premier ministre Naftali Bennett, le ministre de la Justice Gideon Saar, le ministre des Transports Merav Michaeli et le ministre de la Santé Nitzan Horowitz, regardent, assis dans la salle de la Knesset, tandis que (derrière C) le ministre des Finances Avigdor Liberman après une session spéciale pour voter sur un nouveau gouvernement à la Knesset à Jérusalem, le 13 juin 2021. (Crédit : EMMANUEL DUNAND / AFP)

Le mois dernier, alors qu’ils élaboraient l’accord de coalition Yesh Atid-Yamina, Lapid et Bennett ont promis de « combler les lacunes » laissées dans les règles de parité qui ont permis à Netanyahu de renverser le dernier gouvernement.

Maintenir l’honnêteté de Bennett

L’une de ces mesures de comblement des lacunes, qui sera inscrite dans la Loi fondamentale, est la suivante: Le gouvernement, stipule qu’aucun des deux premiers ministres, le titulaire ou le « par alternance », ne peut servir dans un autre gouvernement pendant la durée du mandat de la même Knesset.

Imaginez le scénario : nous sommes en 2023. Le mandat de Bennett en tant que Premier ministre touche à sa fin. Il est soudainement confronté à un choix difficile : laisser Lapid et le centre-gauche prendre la tête du pays, conformément à l’accord d’unité, ou se tourner vers les partis d’opposition de droite et proposer de soutenir un vote de défiance en échange d’une nomination au poste de ministre de la Défense dans le nouveau gouvernement de droite.

C’est une option alléchante à laquelle Bennett pourrait avoir du mal à résister. Cela pourrait l’aider à reconstruire sa crédibilité à droite. En tant que conservateur et belliciste bien connu, il pourrait même croire que c’est la bonne chose à faire pour le pays.

Mais si un poste ministériel dans cet hypothétique gouvernement de droite lui est refusé, la manœuvre perd une grande partie de son attrait. S’il contribue à renverser le gouvernement avant le début du mandat de Lapid, il siégera dans le prochain gouvernement en tant que simple député, méprisé à la fois par la droite et le centre-gauche. Il est préférable de s’en tenir à l’accord et de servir aux côtés de Lapid en tant que ministre de la Défense et Premier ministre par alternance.

Le Premier ministre Naftali Bennett dans le plénum de la Knesset pour une session spéciale en mémoire de Ze’ev Jabotinsky, le 13 juillet 2021. (Crédit: Yonatan Sindel/Flash90)

Mardi, alors que la commission des Lois de la Knesset tenait un débat juridique sur les amendements proposés par le nouveau gouvernement à la Loi fondamentale sur le gouvernement, examinant spécifiquement le statut et les pouvoirs précis du Premier ministre et de son suppléant dans un cabinet intérimaire en cas de chute du gouvernement, les législateurs ont soudainement découvert que la restriction destinée à faire respecter la parole de Bennett avait été supprimée de la proposition du gouvernement.

Interrogé sur cette disparition, le bureau de Lapid a offert une réponse laconique et révélatrice à un site d’information : « nous avons annulé cet clause parce que nous nous faisons confiance, et c’est plus important que toute clause qui pourrait compliquer les choses. »

Trois leçons de la chute de Netanyahu

Le nouveau gouvernement n’aurait pas pu être fondé sans le mécanisme de « parité » de Netanyahu. Bennett, leader d’une faction de six sièges (sept si l’on compte le député rebelle Amichai Chikli, qui a voté contre la création de la coalition), n’est acceptable pour le reste de sa coalition que parce que le poste de Premier ministre est beaucoup plus faible dans le nouveau système. Le pouvoir du premier ministre « par alternance » sur sa propre moitié du cabinet garantit au centre-gauche une grande indépendance, et permet ainsi à tous les divers opposants à la coalition dirigée par Netanyahu de siéger ensemble.

C’est une ironie amère pour Netanyahu. Les institutions qu’il a créées pour déjouer Gantz ont préparé le terrain pour son éviction.

Le leader de l’opposition Benjamin Netanyahu prend la parole lors du plénum de la Knesset, le 12 juillet 2021. (Olivier Fitoussi/Flash90)

Pourtant, cet échec même contient trois leçons centrales pour le nouveau gouvernement, leçons que Lapid et Bennett ont apparemment apprises.

Premièrement, Netanyahu a été abattu par la méfiance. Une longue liste d’anciens confidents de droite, d’aides et d’alliés de Netanyahu sont maintenant les piliers d’une coalition qui s’est engagée à l’écarter de la vie politique. Lorsqu’on leur demande pourquoi ils s’opposent à Netanyahu avec tant de véhémence, tous répondent la même chose : Netanyahu les a trompés à plusieurs reprises, leur a menti continuellement, et on ne peut donc plus jamais lui faire suffisamment confiance pour négocier avec lui. Comme tout spécialiste de la théorie des jeux peut l’attester, la confiance compte. Lorsque vous ne pouvez pas faire confiance à l’offre d’un politicien, ce dernier perd une grande partie de son influence et de sa marge de manœuvre à la table des négociations.

Deuxièmement, on ne peut légiférer sur la confiance. Comme l’a montré le gel du budget par Netanyahu, il y a toujours une solution pour contourner ou se dérober à tout arrangement légal. Après tout, toute opposition qui parviendrait, vers la fin du mandat de Bennett, à rassembler une majorité parlementaire pour un nouveau gouvernement, aurait aussi, par définition, les voix nécessaires pour modifier à nouveau la Loi fondamentale, permettant à Bennett de servir en tant que ministre après la formation du nouveau gouvernement.

Troisièmement, comme le bureau de Lapid l’a souligné dans sa déclaration succincte, les modifications des ordres constitutionnels « pourraient compliquer les choses. » Netanyahu pensait que ses changements constitutionnels lui ouvraient la voie de la victoire, mais il a découvert trop tard qu’ils n’avaient fait qu’ouvrir la voie à son remplacement. Les systèmes électoraux et constitutionnels sont des machines complexes ; il est extrêmement difficile de prévoir les effets d’un changement sur l’ensemble du système.

Une session plénière à la Knesset à Jérusalem, le 14 juillet 2021 (Crédit: Yonatan Sindel/Flash90)

Le retour de la confiance

Le gouvernement Netanyahu-Gantz n’était pas le premier gouvernement d’unité israélien à être miné par la trahison et la méfiance – il y a eu le tristement célèbre « coup bas » de Shimon Peres en 1990 – mais c’était néanmoins le premier gouvernement d’unité à légiférer sur des changements profonds de l’ordre constitutionnel d’Israël pour surmonter cette méfiance, et à voir ensuite le gouvernement s’effondrer dans des récriminations mutuelles malgré cette législation. Le gouvernement Bennett-Lapid a été formé sur les bases institutionnelles et politiques de son prédécesseur déchu. Netanyahu vit, en un sens, les retombées de sa trahison envers Gantz.

Que Lapid ou Bennett soient des hommes honnêtes n’a rien à voir avec ce qui est dit ici. Comme les opposants de Bennett l’ont souligné inlassablement depuis la formation du nouveau gouvernement, Bennett a rompu des promesses électorales clés pour former le nouveau gouvernement.

Mais il y a une règle simple sur l’honnêteté qui s’applique généralement à la politique parlementaire. Un politicien peut rompre ses promesses aux électeurs, que ce soit pour des raisons de convenance personnelle ou pour des raisons politiques de fond, mais s’il commence à rompre ses promesses aux partenaires de la coalition, il se retrouvera rapidement sans coalition.

Netanyahu est peut-être le stratège politique le plus expérimenté et le plus avisé de sa génération. Mais tous ses stratagèmes habilement tissés ont échoué au test le plus élémentaire de la politique. Dans ses manœuvres, il a perdu la capacité de faire des propositions fiables à la table des négociations, et a donc perdu son poste de Premier ministre. Il fait maintenant face à des adversaires qui ont appris de son expérience que pour réussir en politique, il n’y a pas de substitut, pas de construction juridique intelligente ou de modification constitutionnelle, à la confiance.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...