La « délation » au temps du coronavirus
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La « délation » au temps du coronavirus

La question est particulièrement sensible en Allemagne, pays hanté par son histoire, où la dénonciation était élevée en quasi doctrine d'Etat sous le régime nazi puis dans la RDA

Un coiffeur porte un masque, tout comme son client, à Dortmund, le 
mai 2020. (Crédit : Ina FASSBENDER / AFP)
Un coiffeur porte un masque, tout comme son client, à Dortmund, le mai 2020. (Crédit : Ina FASSBENDER / AFP)

Vingt personnes participent à un barbecue à Schwerin, dans le nord de l’Allemagne, en ce dimanche ensoleillé d’avril: appelée par une voisine, la police s’interpose et les verbalise pour non-respect du confinement face au coronavirus.

« Scandalisée par un tel comportement », leur voisine se vante même de son intervention sur les réseaux sociaux, ouvrant un débat sur le retour de la délation en pleine crise épidémique.

La question est particulièrement sensible dans un pays hanté par son histoire, où la dénonciation était élevée en quasi doctrine d’Etat sous le régime nazi puis dans la RDA communiste.

Ainsi, les tweets indignés déferlent sous le mot-dièse #Denunziant (« mouchard »), multipliant les comparaisons avec le IIIe Reich ou la police politique d’ex-RDA.

« Tout ceci conforte un préjugé profondément ancré des Allemands contre eux mêmes: en période d’incertitude, une partie de la population serait prête à se faire l’extension du pouvoir de l’Etat », estime pour sa part le professeur de psychologie Christian Stöcker dans l’hebdomadaire Spiegel.

Mais pour lui, rien de spécifiquement allemand : partout, dans un climat anxiogène, la population est partagée entre réflexes de solidarité et aspiration à l’ordre et la sanction des contrevenants.

Méfiance

D’ailleurs nombre de pays qui ont instauré des règles de confinement pour contenir la propagation du Covid-19 connaissent un afflux semblable de messages : en Nouvelle-Zélande, un site dédié a planté sous l’avalanche de signalements. En Afrique du Sud, un mariage a été interrompu après un appel anonyme, et en France, le numéro d’urgence 17 est saturé par les appels de délation.

Un homme portant un masque dans un supermarché de Berlin, le 17 mars 2020. (Crédit : Kay Nietfeld / dpa / AFP) / Germany OUT

« Le phénomène est universel, mais avec des caractéristiques régionales différentes. Cela se produit plus souvent dans les agglomérations, où de nombreuses personnes dépendent les unes des autres, que dans les zones moins peuplées où vous avez plus d’espace », explique à l’AFP Rafael Behr, professeur de criminologie et de sociologie à l’Académie de police de Hambourg.

Selon lui, « plus l’état d’urgence dure, plus l’attitude pro-sociale diminue et plus la méfiance, par exemple si le voisin est contagieux, et la suspicion se développent ».

Ainsi en Allemagne, la police reçoit quotidiennement plusieurs centaines de ces signalements par téléphone, mails ou réseaux sociaux, selon un décompte effectué par l’AFP.

Rien qu’à Munich, « environ 100 à 200 citoyens appellent chaque jour » à ce sujet, explique Sven Müller, porte-parole de la police de la ville.

Dans le Brandebourg, la police est intervenue entre le 20 mars et le 7 avril à 2 930 reprises pour des infractions aux règles sanitaires. « Environ deux tiers de ces opérations sont liées à des signalements de citoyens », se félicite sa porte-parole, Stefanie Klaus.

‘Poison’

Dans la plupart des cas, il s’agit d’accès aux lieux publics pourtant interdits, comme les stades, de fêtes dans des appartements, voire de la présence de voitures aux plaques non-autochtones.

Illustration : La police allemande patrouille pour s’assurer que les réglementations relatives à la distanciation sociale sont respectées dans le cadre de la lutte contre l’épidémie de coronavirus à Berlin, en Allemagne, le lundi 23 mars 2020. (Crédit : Michael Kappeler / DPA via AP)

« Tous les appels n’impliquent cependant pas systématiquement une intervention », tempère Heidi Vogt, porte-parole de la police berlinoise. Débordée par les appels en ce sens, la police de la capitale allemande a demandé fin mars sur Twitter aux habitants d’arrêter de saturer le numéro d’urgence 110, « pas destiné à signaler des violations au confinement ».

Le sénateur aux Affaires intérieures de la Ville-Etat de Berlin, Andreas Geisel, a demandé aux administrés de faire preuve de discernement: « nous ne voulons pas de délation », a-t-il asséné sur la radio RBB.

« Avec un confinement léger, comme en Allemagne actuellement, la liberté relative réside dans la capacité à se contraindre soi-même », estime auprès de l’AFP l’historien et politologue Klaus-Peter Sick. Faute d’autodiscipline, les comportements jugés « irresponsables » peuvent être dénoncés.

Cependant, au-delà de vouloir protéger la collectivité en pointant les infractions, certains pourraient vouloir profiter de la situation pour régler des comptes personnels.

« C’est toujours le cas en temps de crise, surtout lorsqu’elles donnent lieu à de nouvelles réglementations qui permettent d’invoquer la justice: quiconque est jaloux de son voisin a désormais la possibilité de le dénoncer pour la moindre violation des règles au coronavirus », avance M. Behr.

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