La fois où mon grand-oncle a libéré un camp de concentration nazi
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La fois où mon grand-oncle a libéré un camp de concentration nazi

Publiée pour la première fois, la collection de photos prises par Jules Helfner, le fils né à Brooklyn d’immigrants russes, propose une rare perspective d’un témoignage personnel de la marche en Allemagne avec ses horreurs, ses indignations et ses rares moments de plaisir

Ilan Ben Zion est journaliste au Times of Israel. Il est titulaire d'une maîtrise en diplomatie de l'Université de Tel Aviv et d'une licence de l'Université de Toronto en études du Proche-Orient et en études juives

Jules Helfner au nord de Gottingen, en Allemagne, en avril 1945. (Crédit : Jules Helfner)
Jules Helfner au nord de Gottingen, en Allemagne, en avril 1945. (Crédit : Jules Helfner)

Le barman d’un pub à thème communiste de l’ancien Berlin Est s’est passé la main sur le visage avant de rajuster ses lunettes. Lénine guette sur les murs derrière lui. « Cela vient de Berlin ? », lui ai-je demandé.

« Non, cela vient d’une petite ville dont vous n’avez certainement jamais entendu parler », a-t-il répondu en parlant d’une bouteille de liqueur doppelkorn, dont il vient de me verser un verre.

« Comment s’appelle-t-elle ? » ai-je demandé, buvant une petite gorgée de ce liquide clair.

« Nordhausen », a répondu le barman.

« Bien sûr que je connais. »

« Vraiment ? », s’est-il interrogé, étonné qu’un Américain puisse connaître un village de Podunk dans la Basse Thuringie.

« Bien sûr, mon grand-oncle a libéré un camp de concentration là-bas », lui ai-je répondu.

Le silence est devenu plus épais que l’air humide de Berlin en été. Après un moment d’embarras, comme tant d’autres après que l’on ait mentionné l’Holocauste dans l’Allemagne moderne, il a répondu : « Je ne savais pas qu’il y avait un camp de concentration là-bas. »

* * *

Soixante-dix ans auparavant, en avril 1945, l’armée allemande était en lambeaux et se repliait devant les Alliés. Les troupes américaines approchaient de la ville de Weimar au centre de l’Allemagne, le 11 avril, et ont libéré le premier camp de concentration nazi : Buchenwald.

Sur la photo tristement célèbre des prisonniers squelettiques dans les lugubres bâtiments se trouvait un futur lauréat du prix Nobel, Elie Wiesel.

Mais le même jour, à 55 kilomètres au nord, un détachement américain est entré dans un camp moins connu, près de la ville de Nordhausen. Le complexe de Mittelbau-Dora profitait du travail forcé pour construire des roquettes V-2 et des milliers de personnes y ont travaillé jusqu’à la mort. Parmi les hommes de la 104e Division d’Infanterie, il y avait un secouriste de Brooklyn. Né aux Etats-Unis et âgé de 21 ans, Jules Helfner, fils d’immigrants juifs de Russie, parlait couramment allemand, conservait un pistolet dans sa botte et était armé d’un appareil photo.

Accompagnés de notes écrites à la main, les clichés uniques de Jules, publiés ici pour la première fois, mettent en lumière l’expérience personnelle d’un soldat juif dans la 104e. Ils documentent quatre mois de service d’Helfner après son arrivée en France à la fin 1944, sorte de chronique de la marche en Allemagne, de la libération des camps de travail nazis, et de sa rencontre finale avec d’autres soldats juifs dans l’Armée rouge à l’apogée de la Seconde Guerre mondiale.

Bien trop souvent, cet aspect de l’histoire de l’Holocauste, les libérateurs juifs, est négligé en Israël.

« Il a fait l’aller-retour en enfer », a déclaré Shirley Helfner, la plus jeune sœur de Jules, maintenant âgée de 85 ans. Elle était encore enfant lorsque Jules a été incorporé dans l’armée et a été envoyé en Europe, mais se souvient de son retour dans le quartier de Bed-Stuy à Brooklyn à la fin de la guerre. S’entretenant avec moi dans sa maison de Phoenix, elle a décrit Jules comme un homme tranquille, raffiné et réservé mais « avec une bonne dose d’humour ». Il était brillant, a-t-elle déclaré, polyglotte parlant couramment anglais, français, allemand et yiddish, la langue de la maison.

L’armée voulait l’envoyer à l’école de médecine mais, puisque le temps pressait et que les Alliés se préparaient à l’invasion épique de l’Europe le 6 juin 1944, Jules a été incorporé comme personnel médical de terrain, a-t-elle expliqué.

La 104e a commencé ses opérations en Europe après le Jour J, alors que les Alliés avançaient dans les Pays-Bas pour entrer en Allemagne. La plus vieille photo datée de la collection d’Helfner, que ses enfants ont conservée avec précaution pendant des décennies, et que j’ai vue pour la première fois l’année dernière, montre la ville belge de Verviers, qui était le quartier général de l’armée pendant le difficile hiver 1944.

Alors que les Alliés avançaient dans le Reich, la 104e était au front, prenant Cologne au début du mois de mars et marchant à l’est vers Berlin. Jules a pris la pose, s’appuyant contre un camion, devant la célèbre cathédrale de la ville. (Alors que Jules et la 104e prenaient Cologne, son petit frère, Benjamin, se trouvait de l’autre côté du globe. Marin à bord de l’USS General Harry Taylor, Ben était à mi-chemin entre Hawaii et Wake Island, traversant le 180e méridien, en route pour le théâtre du Pacifique. Ben était mon grand-père).

Jules Helfner devant la cathédrale de Cologne, le 2 mars 1945. (Crédit : Jules Helfner)
Jules Helfner devant la cathédrale de Cologne, le 2 mars 1945. (Crédit : Jules Helfner)

Plusieurs photos prises par Jules le montrent avec ses amis de l’armée en chemin, parfois avec des ruines de bâtiments comme toile de fond. Un gars, Julian « Broncho » Nagorski d’Upper Black Eddy, en Pennsylvanie, y est nommé. Nagorski a reçu l’Etoile de Bronze pour récompenser sa bravoure ; il a ensuite déménagé dans le Montana et est décédé en 2008.

"Weisweiler, Allemagne. Mon pote Broncho Nagorski, Upper Black Eddy, Philadelphie. Ne pas publier." 1945, non datée. (Crédit : Jules Helfner)
« Weisweiler, Allemagne. Mon pote Broncho Nagorski, Upper Black Eddy, Philadelphie. Ne pas publier. » 1945, non datée. (Crédit : Jules Helfner)

Les dates notées sur les photos sont parfois fausses, ce qui suggère qu’il les a annotées parfois après la guerre. Bien que Jules ait rarement parlé de son expérience, ses annotations proposent des aperçus poignants. « Article allemand 88 », a-t-il écrit au dos d’une photo prise près de Cologne. « L’arme que nous craignions le plus ».

"L'arme que nous craignions le plus" près de Cologne, en Allemagne, février ou mars 1945. (Crédit : Jules Helfner)
« L’arme que nous craignions le plus » près de Cologne, en Allemagne, février ou mars 1945. (Crédit : Jules Helfner)
Légende manuscrite de Jules Helfner au dos de la photo sur l'arme allemande 88 près de Cologne, en Allemagne
Légende manuscrite de Jules Helfner au dos de la photo sur l’arme allemande 88 près de Cologne, en Allemagne

Mais les réflexions les plus personnelles sont écrites sur les photos de Nordhausen.

* * *

Mi-avril, à environ 90 kilomètres à l’ouest de Leipzig, l’unité est entrée dans le camp Mittelbau-Dora. L’armée allemande avait déjà abandonné l’endroit, dans lequel des prisonniers avaient travaillé jusqu’à la mort pour construire des bombes.

Des milliers de corps étaient disséminés en plein air. Plusieurs centaines de survivants affamés étaient restés là, et malgré les meilleurs efforts des secouristes, certains de ceux qui ont été libérés sont morts les jours suivants.

« Voir des photos est une chose », a expliqué en 1979 Fred Bohm, caporal juif né en Autriche de la 104e, « mais y aller et sentir et être exposé à cette horreur, vous ne pouvez vraiment pas être prêt pour ça. »

« Mais ce qui m’a réellement frappé, c’est l’impact que ça a eu sur les autres gars, avait dit Bohm. Ils étaient stupéfiés, littéralement. Ils étaient malades. »

Jules a peu parlé de son expérience de la guerre, et encore moins de Nordhausen. Mais la seule fois qu’il l’a racontée à sa petite sœur, il a dit « les gars sont devenus fous », se rappelle Shirley.

« Ils sont retournés dans la ville allemande [Nordhausen] et ils tuaient des Allemands à gauche et à droite », lui a-t-il raconté. « Une expérience tellement horrible. »

Légende manuscrite de Jules Helfner au dos d'une photo du camp de concentration de Mittelbau-Dora. Note : la 104e a libéré le camp le 11 avril, pas le 27 mars
Légende manuscrite de Jules Helfner au dos d’une photo du camp de concentration de Mittelbau-Dora. Note : la 104e a libéré le camp le 11 avril, pas le 27 mars

Sa douzaine de photos de Mittelbau-Dora montre des rangées de corps émaciés dans une clarté brutale (inexplicablement, elles sont toutes datées du 27 mars). Une légende distille l’indignation que Jules a dû ressentir. « Camp de concentration de Nordhausen », a-t-il écrit, avant de passer aux lettres majuscules : « 3 500 JUIFS ONT ÉTÉ ASSASSINÉS ICI ».

Les officiers américains ont ordonné aux civils allemands de la ville voisine d’enterrer les milliers de corps.

« J’ai été chargé des funérailles et j’ai insisté pour que les Allemands de Nordhausen viennent pour l’occasion dans leurs plus beaux habites », a raconté des années plus tard W. Gunther Plaut, aumônier juif de l’unité.

« Bien sûr, nous n’avions pas assez de place pour faire le travail. Mais dans ma colère, maintenant transformée en revanche, j’ai dit aux citoyens d’utiliser des couteaux, des fourchettes et des cuillères de leur maison. J’ai ordonné que les femmes viennent et aident à nettoyer les corps. »

Une poignée de photos montre les habitants de la ville allemande porter et enterrer les morts. Une image unique montre plusieurs citoyens entrant dans l’usine souterraine, a déclaré Judith Cohen, directrice des archives photographiques du musée de l’Holocauste de Washington.

« Deux corps carbonisés de détenus du camp de concentration de Nordhausen extraits de leur refuge défectueux par des civils allemands pour les funérailles », est-il écrit dans la légende. Une photo, prise en sous-sol, montre la chaîne de fabrication de la « bombe robot » allemande, les roquettes V-2, où « travaillaient des détenus du camp de concentration de Nordhausen », est-il écrit.

* * *

Dans les semaines suivant la prise de Mittelbau-Dora, la 104e a continué à l’est, rencontrant finalement l’Armée rouge. Les deux forces alliées se sont rencontrées sur la rivière Mulde, à l’est de Leipzig. Les forces allemandes étaient écrasées, leurs véhicules détruits et brûlés sur les côtés d’une route. Les civils fuyaient et les soldats allemands se rendaient en masse et étaient pressés de rendre les armes.

« Ces nazis ont choisi de se rendre à la 104e division de l’infanterie américaine plutôt qu’aux Russes », est-il écrit dans la légende d’une photo prise sur la Mulde. C’est une histoire familière, des millions d’Allemands ont fui les Soviétiques à la fin de la guerre, désespérés de ne pas se retrouver coincés derrière ce que Churchill appellerait plus tard le rideau de fer.

"Prisonniers de guerre allemands traversant la rivière Mulde sur un pont improvisé. Ces nazis ont choisi de se rendre à la 104e plutôt qu'aux Russes". Avril 1945, près de Bitterfeld, en Allemagne. (Crédit : Jules Helfner)
« Prisonniers de guerre allemands traversant la rivière Mulde sur un pont improvisé. Ces nazis ont choisi de se rendre à la 104e plutôt qu’aux Russes ». Avril 1945, près de Bitterfeld, en Allemagne. (Crédit : Jules Helfner)

Les images qui sont peut-être les plus improbables sont celles des derniers jours de la guerre en Europe. Les armées américaine et soviétique se tiennent sur les rives opposées de la Mulde, et les hommes de deux côtés se sont rencontrés dans la ville de Wurzen. Pendant un bref moment de camaraderie avant l’installation de la Guerre froide, soldats américains et russes se tiennent bras dessus bras dessous sur la place de la ville conquise.

Crédit : Jules Helfner

« Soldats de l’Armée rouge appelés Ivan + Aleksis avec un GI de la 104e », a écrit Jules. « Ces soldats de l’Armée rouge étaient juifs. »

Crédit : Jules Helfner

A Wurzen, peut-être le même jour, les sourires éclatants de 16 femmes, les seules des photos de Jules, irradient dans le soleil du printemps.

« Un groupe de filles juives libérées par la 104e à Wurzen, en Allemagne. Le groupe entier compte 1 000 personnes, la plupart sont Hongroises, Roumaines, Polonaises, Russes + Autrichiennes. »

"Un groupe de filles juives libérées par la 104e à Wurzen, en Allemagne. Le groupe entier compte 1 000 personnes, la plupart sont Hongroises, Roumaines, Polonaises, Russes + Autrichiennes", avril 1945. (Crédit : Jules Helfner)
« Un groupe de filles juives libérées par la 104e à Wurzen, en Allemagne. Le groupe entier compte 1 000 personnes, la plupart sont Hongroises, Roumaines, Polonaises, Russes + Autrichiennes », avril 1945. (Crédit : Jules Helfner)

Jules et les hommes de la 104e sont retournés aux Etats-Unis et ont été libérés de leur service à l’automne 1945. Il est rentré à New York.

Sa mère Ruth et sa sœur Shirley ont toutes les deux dit que Jules avait changé, qu’il était devenu calme et timide, mais avait gardé le sens de l’humour qu’il partageait avec son frère Ben.

« Quand il est rentré », a dit Shirley, remontant 70 ans de souvenirs, « il a joué toute sa paie de 500 dollars. » Jules et ses amis se sont vus et se sont saoulés, se rappelle-t-elle ; l’un d’eux s’est endormi, trop soûl, alors ils l’ont mis dans la baignoire.

Sa fille, Lisa Becker, qui vit à l’ouest du Massachusetts, dit qu’il ne lui a jamais vraiment parlé de son expérience pendant la guerre.

« Les photos étaient dans un tiroir du bureau de mon père, qui n’était ni verrouillé ni fermé à clef, mais quand nous étions enfants nous n’avons jamais eu l’occasion de fouiller parce que nous pensions simplement que c’était des fournitures de bureau, des factures et d’autres choses de ce genre dedans », m’a-t-elle dit.

Malgré le désir de Jules d’entrer à l’université de médecine, l’armée n’en payait que quatre ans. Il a à la place travaillé comme ingénieur chez Grumman. Il est mort en 1978, sept ans avant ma naissance, des complications d’une crise cardiaque.

« Ce n’est qu’après sa mort en 1978, quand ma mère nettoyait son bureau, qu’elle a trouvé l’enveloppe qui contenait les photos. A ce moment, mes frères et sœurs et moi étions adultes, a dit Becker, et ma mère nous les a finalement montrées. »

Jules Helfner (en bas à droite) au parc Washington Square de New York avec des amis en 1045. (Crédit : Jules Helfner)
Jules Helfner (en bas à droite) au parc Washington Square de New York avec des amis en 1045. (Crédit : Jules Helfner)
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