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La journaliste qui avait interviewé Raïssi affirme ne pas travailler pour le Mossad

Catherine Perez-Shakdam, qui est apparue longtemps dans les médias iraniens avant de revenir à ses origines juives, a entraîné une tempête en Iran après avoir écrit pour le ToI

Catherine Perez-Shakdam, citoyenne française d'origine juive, s'entretient avec le futur président iranien Ebrahim Raissi à Mashad en mai 2017. (Capture d'écran : Russia Today)
Catherine Perez-Shakdam, citoyenne française d'origine juive, s'entretient avec le futur président iranien Ebrahim Raissi à Mashad en mai 2017. (Capture d'écran : Russia Today)

À la veille des élections présidentielles iraniennes de 2017, Ebrahim Raissi, devenu président en 2021, avait accordé une interview au média Russia Today. Son interlocutrice était une citoyenne française, Catherine Perez-Shakdam, qui était alors musulmane chiite pratiquante.

Perez-Shakdam, voilée et religieuse, était devenue à l’époque un visage familier des médias de l’État iranien, offrant une couverture médiatique favorable au régime et à ses groupes mandataires dans toute la région. Elle avait écrit des dizaines d’articles en anglais dans la presse iranienne et côtoyait alors certaines des personnalités les plus en vue du Moyen-Orient.

« Les sionistes prévoient d’éradiquer l’islam », indiquait le titre d’un article qu’elle avait écrit en 2014 pour le principal journal de l’État iranien. Dans l’article, elle vilipendait les Israéliens religieux qui allaient prier sur le Mont du Temple, le site le plus saint du judaïsme, et les qualifiait de « chiens enragés ».

Ce que Raissi ignorait probablement à ce moment-là, c’était que Perez-Shakdam était née dans une famille juive. Et aujourd’hui, cinq ans après son interview du leader iranien, Perez-Shakdam est devenue athée et a renoué avec une identité juive longtemps rejetée.

« J’ai commencé à comprendre que, pendant des années, j’avais joué le jeu des mêmes personnes qui veulent nous voir disparaître… Pendant des années, j’ai été motivée par une sorte de haine de moi-même. Mais arrive un jour où on réalise qu’il est impossible de nier ce qu’on est, qui on est », a expliqué Perez-Shakdam dans un entretien au Times of Israel.

Au mois de novembre dernier, Perez-Shakdam a écrit trois posts de blog pour le Times of Israel. Dans le troisième, elle avait évoqué son entretien avec Raissi. La publication a été largement ignorée pendant trois mois mais a fait, début mars, la Une des médias perses et arabes, entraînant une véritable tempête sur les réseaux sociaux – même dans un contexte où l’actualité restait largement dominée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Les médias iraniens ont rapidement déclaré qu’elle avait été une espionne du Mossad et les chaînes pour lesquelles elle avait travaillé par le passé se sont trouvées dans l’obligation d’émettre des clarifications.

Le bureau de l’Ayatollah Ali Khamenei, le guide suprême iranien, a démenti tout lien avec elle. Un grand nombre de ses apparitions devant les médias et un grand nombre de ses articles ont été supprimés des sites internet, même si des archives peuvent encore être trouvées.

Catherine Perez-Shakdam, citoyenne française d’origine juive (deuxième à gauche) lors d’une conférence à Téhéran au mois de février 2017. (Autorisation)

Perez-Shakdam rejette les accusations d’espionnage qui, selon elle, sont « insensées ». « En même temps, je suis habituée à ça. Quand ils n’apprécient pas ce que vous dites, ils s’en prennent à qui vous êtes – même si je ne m’attendais pas à ce cirque », dit-elle.

« La seule chose qui les irrite réellement, c’est qu’ils ont appris que j’étais Juive après m’avoir permis d’entrer dans leur cercle et qu’aujourd’hui, ils réalisent que je suis une incarnation de l’ennemi – ou de ce qu’ils identifient comme étant l’ennemi », ajoute-t-elle.

« Je n’ai jamais parlé de mes origines »

Pour Perez-Shakdam, qui réside dorénavant à Londres avec ses deux enfants, cette nouvelle attention que lui ont porté les médias iraniens n’est qu’un autre épisode d’une vie complexe et sinueuse.

Née à Paris de parents juifs qui avait fui les persécutions nazies, Perez-Shakdam s’est convertie à l’islam avant de devenir journaliste et commentatrice de l’actualité sur le Moyen-Orient pendant de longues années.

« J’ai grandi dans un milieu très, très laïc. Ce n’est pas que j’étais coupée de la communauté juive mais je n’avais aucun sentiment d’appartenance religieuse. Je n’ai jamais grandi en ressentant mon identité juive », précise-t-elle.

Pour commencer, Perez-Shakdam a écrit pour des journaux internationaux depuis le Royaume-Uni et le Yémen. Mais, au fil de sa carrière, elle a fini par apparaître majoritairement sur les chaînes publiques iraniennes. Elle reprenait alors les éléments de langage et le regard iranien sur le monde – mais ses points de vue sont aujourd’hui très différents, souligne-t-elle.

« Je faisais vraiment partie du club. J’étais à la télévision en permanence. Je pense avoir écrit pour tous les journaux du régime iranien, et j’ai rencontré beaucoup de gens », explique Perez-Shakdam avec un petit rire au cours de cet entretien accordé via Zoom au Times of Israel. « Une Juive dans les studios de Press TV — c’est la chaîne porte-parole du régime – ça les ennuie maintenant. »

Catherine Perez-Shakdam s’exprime auprès du Times of Israel depuis Londres par Zoom le 7 mars 2022. (Capture d’écran)

En 1999, alors qu’elle était jeune étudiante à la London School of Economics, Perez-Shakdam a rencontré son futur époux, un musulman sunnite originaire de Sanaa, au Yémen. Le couple s’est marié six mois plus tard. Si Perez-Shakdam s’est convertie à l’islam, ses origines juives avaient été à l’origine de frictions avec sa belle-famille et elles étaient finalement devenues une source de honte, dit-elle.

« Jamais je n’ai parlé de mes origines parce que je savais que si je les mentionnais, on m’imposerait le silence. Alors j’ai choisi de tout simplement ne plus en parler », ajoute-t-elle.

Si son mari était sunnite, Perez-Shakdam s’était sentie attirée par la deuxième branche majeure de l’islam, le chiisme. Les musulmans chiites vénèrent des chefs islamiques différents – Ali, le gendre de Mahomet, et ses descendants.

La forte thématique du sacrifice résonne à travers toute la tradition religieuse chiite qui se centre souvent autour de la personnalité de Hussein, petit-fils de Mahomet. Hussein a été tué aux côtés de son frère Hassan par des chefs sunnites pendant la bataille de Karbala, au cours de combats entre factions qui ont marqué les débuts de l’islam.

Chaque année, des millions de chiites se rassemblent en Irak pour la marche de l’Arbaïn. Les fidèles rejoignent Karbala à pied pour marquer l’anniversaire du martyre de Hussein, parcourant parfois de très longues distances.

« Il y a vingt millions de personnes qui marchent – pas parce qu’elles doivent le faire, pas par devoir religieux mais par amour pour cet imam qui signifie tout pour eux », expliquait Perez-Shakdam, la voix remplie de dévotion religieuse, dans une vidéo filmée pendant l’un de ces pèlerinages.

C’est après son divorce, en 2014, que Perez-Shakdam s’est impliquée auprès des médias iraniens. « Il y a eu un effet boule de neige très rapidement. L’Iran manque tellement de soutiens en Occident que les Iraniens vont parler à n’importe quel individu pour peu qu’il détienne un passeport occidental », note-t-elle.

Même à ce moment-là, ajoute-t-elle, elle avait parfaitement conscience que les médias iraniens tentaient de l’intégrer dans leur « machine de propagande ».

« Et j’ai joué le jeu dans une certains mesure », reconnaît-elle, tout en précisant qu’elle n’a jamais été rémunérée pour ses articles.

Khamenei à Téhéran

En 2017, Perez-Shakdam s’est rendue à une importante conférence sur la cause palestinienne à Téhéran – l’un des cinq voyages qu’elle a effectués dans la République islamique. Elle s’était alors déplacée dans le pays apparemment sans entrave : à ce moment-là, elle avait déjà été approuvée par le régime, ajoute-t-elle.

Khamenei avait ouvert la conférence par une diatribe féroce condamnant Israël, « cette tumeur cancéreuse ». Le guide suprême – il est l’homme le plus puissant de Téhéran – avait juré que son pays ne cesserait jamais de soutenir le Hamas et le Hezbollah qui, selon lui, étaient à l’origine de la réussite du mouvement national palestinien.

Étaient présents dans la salle ce jour-là le chef terroriste du Hamas Khaled Mashal et Qassim Suleimani, célèbre général iranien qui serait assassiné en 2020 par les États-Unis au cours d’une frappe au drone en Irak. Pour Perez-Shakdam, l’atmosphère de l’événement avait bien cadré avec les convictions qu’elle chérissait à l’époque.

« Le Hamas défend l’idée de la résistance contre l’oppression et je pense qu’aujourd’hui, c’est très important. Je pense qu’Israël ne parvient pas à comprendre ça – cela n’a rien à voir avec la politique en tant que telle, mais plus avec une idée, cette philosophie qui affirme que les hommes naissent libres », expliquait Perez-Shakdam dans l’un des nombreux entretiens qu’elle avait accordés à Press TV, chaîne porte-parole de l’État iranien, en 2018.

« Dans le cas des Palestiniens, je pense que la seule manière d’aller de l’avant est la résistance armée », continuait-elle.

Mais Perez-Shakdam précise avoir toujours été sensible à ce que les Iraniens et les autres populations du Moyen-Orient pouvaient dire au sujet des Juifs. Elle raconte que l’Iran est une société déchirée, tiraillée entre ses élans libéraux et le conservatisme de ses dirigeants. Toutefois, l’antisémitisme est largement présent à tous les niveaux de la société.

« Ce que disent les gens au sujet d’Israël et des Juifs en Iran est démentiel. Des gens éduqués m’ont dit que les Juifs avaient des cornes et une queue. L’ampleur de cette haine est absolument effrayante », dit-elle.

Une forme de mea-culpa

Selon Perez-Shakdam, c’est sa fille âgée de maintenant 17 ans qui lui a ouvert l’esprit sur Israël. L’adolescente, qui avait tout d’abord découvert des vidéos pro-israéliennes sur YouTube, avait commencé à dire qu’elle était sioniste. Ses discussions avec sa mère avaient entraîné une réflexion chez cette dernière qui devait finalement bouleverser sa vision du monde.

« Elle me disait sans arrêt : ‘Je ne comprends pas. Tu me dis toujours de prendre en compte les deux côtés de l’histoire. Pourquoi est-ce que tu continues à attaquer Israël alors qu’à chaque fois que des gens attaquent les Juifs en général, ça te met en colère ?' », raconte Perez-Shakdam.

« Il y avait cette culpabilité que je traînais avec moi, cette honte sur mes origines, et j’ai beaucoup lu. J’ai alors réalisé que j’avais tout simplement tort, que j’avais tort à 100 % », continue-t-elle.

Selon Perez-Shakdam, sa fille espère maintenant pouvoir faire son service dans l’armée israélienne.

« Cela a été important pour moi de faire une sorte de mea-culpa, de reconnaître ce que j’ai fait, de reconnaître les erreurs que j’ai pu faire. Mais j’ai aussi quelque chose d’important à dire en raison précisément de ce parcours qui est le mien : j’ai vu l’autre côté des choses et j’ai donc une perspective plus large », ajoute-t-elle.

« Mon intention n’est pas de calomnier qui que soit ou de devenir une égérie d’Israël », poursuit Perez-Shakdam. « Mais il est important de sortir les gens de leur narratif, qui n’est rien d’autre qu’un narratif de haine. »

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