La politique israélienne passe de la farce au surréalisme ; demain, la folie ?
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Opinion

La politique israélienne passe de la farce au surréalisme ; demain, la folie ?

Notre système électoral est dysfonctionnel mais notre démocratie tient encore le choc - pour le moment

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Un drapeau israélien pendant une manifestation contre le Premier ministre Benjamin Netanyahu à Jérusalem, le 20 mars 2021. (Crédit : AP Photo/Sebastian Scheiner)
Un drapeau israélien pendant une manifestation contre le Premier ministre Benjamin Netanyahu à Jérusalem, le 20 mars 2021. (Crédit : AP Photo/Sebastian Scheiner)

46 heures après la fermeture des bureaux de vote, les résultats des élections israéliennes ont enfin été annoncés dans la soirée de jeudi.

La participation électorale a fortement baissé – passant de 71,5 %, il y a tout juste un an, à 67,2 % dans la journée de mardi. La distribution des sièges a été significativement différente des prédictions faites par les sondages pré-électoraux et de sortie des urnes, qui avaient été réalisés mardi soir. Toutefois, l’image d’ensemble laisse une impression devenue malheureusement familière : l’électorat israélien fait aujourd’hui face à un énième scrutin aux résultats non-concluants.

La camp pro-Netanyahu compte 52 sièges à la Knesset, forte de 120 membres. Le camp anti-Netanyahu remporte 57 sièges. Yamina, le parti de Naftali Bennett, qui pourrait être enclin à rejoindre Netanyahu, en dispose de 7. Et le grand élément perturbateur de ce vote, le parti islamiste Raam – dont aucun sondage majeur de sortie des urnes n’avait prévu l’entrée à la Knesset – en a gagné 4.

Ce qui signifie que, ni les alliances anti ou pro-Netanyahu ne disposent de voie claire pour mettre en place une majorité de coalition – qui ne peut être à l’heure actuelle envisagée que sous une forme ou une autre d’amalgame idéologique et sans aucune logique entre partenaires politiques improbables. C’est pourtant la seule voie qui pourrait nous éviter un cinquième cycle électoral d’ici quelques mois.

Une coalition surréaliste formée d’un parti arabe et anti-arabe, tous deux anti-LGBT ?

La perspective d’une mésalliance si irréelle s’est déjà présentée sans se concrétiser – mais une telle possibilité pourrait pourtant émerger à nouveau :

Mansour Abbas, dirigeant du parti Raam, et des membres du parti au siège de Raam à Tamra, lors de la soirée électorale, le 23 mars 2021. (Flash90)

Le Premier ministre a répété à maintes reprises, dans les dernières semaines de la campagne, qu’il n’intégrerait jamais Raam dans une coalition dont il serait à la tête et qu’il ne s’appuierait jamais sur son soutien depuis l’extérieur de la majorité. « C’est hors de question », a-t-il déclaré à la Douzième chaîne, la semaine dernière, qualifiant « d’antisioniste » le leader de Raam, Mansour Abbas.

Et pourtant, une fois les bulletins tous dépouillés, il est devenu évident que le soutien de Raam pourrait permettre à une coalition dirigée par le Likud d’atteindre le seuil magique de 61 sièges au parlement – et plusieurs proches de Netanyahu au sein du Likud, notamment un éminent ministre, ont commencé à laisser publiquement entendre que peut-être Raam, cet « ennemi de l’État » désigné, ne méritait sans doute pas une telle mise au ban.

Et ainsi, mercredi, les électeurs israéliens ont été appelés à réfléchir à la possibilité hallucinante que Netanyahu – le leader qui a fait campagne sur la promesse de construire un gouvernement « à droite toute », et qui, l’année dernière, avait éreinté son adversaire, Benny Gantz, pour avoir seulement réfléchi à mettre en place une coalition s’appuyant sur les parlementaires arabes – les Israéliens ont été appelés à réfléchir sur la possibilité que Netanyahu, donc, puisse chercher à gouverner avec le soutien parlementaire des Arabes et d’anti-Arabes virulents. Il y aurait donc d’un côté Raam et, de l’autre, le Parti sioniste religieux d’extrême-droite, qui comprend la faction Otzma Yehudit, ouvertement raciste, et qui réclame l’expulsion d’Israël des Arabes « déloyaux ». Ces deux partenaires au-delà de l’improbable ont néanmoins quelque chose en commun : leur positionnement anti-LGBT. Et c’est ainsi que nous en sommes arrivés à envisager, mercredi, la perspective d’une coalition qui comprendrait en son sein deux partis farouchement anti-LGBT et un éminent ministre homosexuel – Amir Ohana, loyal à Benjamin Netanyahu.

Le président du Parti sioniste religieux Bezalel Smotrich, à gauche, et le candidat Itamar Ben Gvir fêtent les résultats des élections au siège de la formation à Modiin lors de la soirée électorale, le 23 mars 2021. (Crédit : Sraya Diamant/Flash90)

À l’heure de la rédaction de cet article, Netanyahu n’a ni confirmé, ni infirmé un recours possible aux 4 sièges de Raam au sein de sa coalition, indépendamment de ses dénégations pré-électorales. Mais le leader du Parti sioniste religieux, Bezalel Smotrich, et son collègue d’Otzma Yehudit sont intervenus avec vivacité dans le débat dans la matinée de jeudi. « Pas tant que je serai là », a dit Smotrich.

Et cette option permettant la réélection de Netanyahu semble donc s’éloigner définitivement – à moins ou jusqu’à ce qu’elle ne se représente encore une fois.

Un partenariat avec un Premier ministre qui a abandonné son précédent partenaire ?

Dans son discours de non-victoire après le scrutin, le Premier ministre n’a pas lancé d’appel à Raam. Il a choisi de se tourner vers ses alliés d’antan qui forment aujourd’hui le camp anti-Netanyahu, leur demandant de le rejoindre et d’épargner ainsi à l’État juif un nouveau scrutin.

Ce qui est un pari improbable, Israël ayant été condamné à ce quatrième vote parce que Netanyahu avait refusé d’approuver un budget d’État et qu’en conséquence, la Knesset s’était automatiquement dissoute – de manière précisément à ce que le chef du Likud puisse se soustraire à l’engagement qu’il avait pris de céder sa place au poste de Premier ministre à Benny Gantz, ce que le dirigeant de Kakhol lavan devait faire au mois d’octobre prochain. Et Netanyahu supplie donc aujourd’hui Gantz et tous les membres du camp sioniste anti-Netanyahu de faire très exactement ce qu’il avait persuadé Gantz de faire, avec une issue d’une telle contre-productivité, il y a à peine un an.

Une affiche électorale pour le parti d’opposition Kakhol lavan dirigé par Benny Gantz, à gauche, le présentant avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu, dans la ville de Bnei Brak, le 14 mars 2021. (Crédit : JACK GUEZ / AFP)

Gantz sauvera-t-il encore une fois la peau de Netanyahu ? Après avoir défié ceux qui avaient prédit sa mort politique et remporté huit sièges, le chef de Kakhol lavan est, comme toujours, déterminé à « faire passer en premier Israël ». Mais contrairement à l’année dernière, il insiste dorénavant sur son engagement à écarter plutôt qu’à sauver Netanyahu, ce leader qui, a-t-il conclu, est un « manipulateur » doublé d’un « menteur ».

La faction Yamina de Bennett aidera-t-elle Netanyahu à conserver ses fonctions, du reste, lorsque le Premier ministre a fait tout ce qui était en son pouvoir, pendant la campagne, pour attirer les électeurs de Bennett dans la dernière ligne droite de la course ? Bennett, lui aussi, a déclaré qu’il était impossible de faire confiance à Netanyahu. Et en acceptant d’intégrer une coalition dirigée par l’homme fort du Likud, il siègerait aussi dans un gouvernement aux côtés d’Itamar Ben-Gvir, une personnalité avec laquelle il avait refusé de s’allier par le passé et dont Netanyahu lui-même a encore dit la semaine dernière qu’elle n’avait pas sa place dans son gouvernement.

Netanyahu parviendrait-il peut-être à gagner de nouveaux sièges à la Knesset en attirant au Likud d’éventuels déserteurs de la formation de Gideon Saar, Tikva Hadasha, dont les résultats aux élections se sont avérés être bien inférieurs aux attentes avec seulement 6 sièges ? Saar et les collègues de son parti, qui disent avoir d’ores et déjà été contactés par les émissaires de Netanyahu, l’affirment de manière catégorique : ils ne rejoindront pas le Premier ministre.

Il est vrai que des déserteurs potentiels, qu’ils soient issus du parti de Saar ou d’ailleurs, ne feraient pas seulement qu’abandonner le camp anti-Netanyahu : ils s’uniraient au Parti sioniste religieux, une alliance radicale profondément hostile à l’égard du judaïsme non-orthodoxe, dont le leader souhaiterait voir les lois de la Torah régir l’ensemble de la vie en Israël et qui compte dans ses rangs non seulement Ben-Gvir, un disciple de Meir Kahane, mais aussi un représentant du mouvement Noam, violemment anti-LGBT.

Et tout cela pour permettre à un Premier ministre indigne de confiance lorsqu’il s’agit d’honorer des accords politiques de se maintenir au pouvoir ; un Premier ministre qui est aussi actuellement traduit devant les juges pour corruption ; un Premier ministre qui a été dans l’incapacité de remporter une victoire électorale décisive, même après avoir été à la tête d’une campagne de vaccination contre la COVID-19 qui a été unique au monde ; un Premier ministre dont la capacité à faire durer une coalition improbable semble excessivement mince – ce qui impliquerait aussi, pour les responsables politiques, qu’ils pourraient faire face, et rapidement, au mécontentement croissant de leurs électeurs.

Le chef de Yesh Atid, Yair Lapid, au siège du parti à Tel Aviv, le 24 mars 2021, après la publication des sondages de sortie des élections à la Knesset. (Crédit : Gili Yaari/Flash90)

Dans le camp anti-Netanyahu, les efforts battent leur plein pour établir différentes coalitions – chapeautées par Lapid, ou par Lapid en rotation avec Saar, ou par Bennett. Toutes ces alliances variées exigeraient que des contraires idéologiques acceptent de s’effacer devant les engagements solennels. Aucune de ces possibilités ne coule de source ; aucune d’entre elles n’offre de perspective claire de stabilité politique.

Mais l’alternative reste le recours presque impensable à un nouveau scrutin : quelle est donc la définition que l’on puisse donner de la folie ?

Pas de majorité pour une réforme radicale du système judiciaire

Israël est en proie à une crise politique lamentablement paralysante depuis le mois de décembre 2018, quand la Knesset avait été dissoute en amont des élections du mois d’avril 2019. Mais pas de paralysie, en revanche, chez les acteurs de la scène politique israélienne. Ces précédents votes, qui ont tous été non-concluants, ont été marqués par le départ de Saar du Likud, le défi direct lancé par Bennett à Netanyahu – des adversaires de son propre côté de l’échiquier qui ont fait du scrutin de mardi un référendum pur et simple sur la personne du Premier ministre, la droite et la gauche rivalisant pour l’écarter du pouvoir.

S’il n’est pas vaincu, il n’est pas non plus victorieux, et ce malgré la réussite de la campagne de vaccination qui a permis aux électeurs d’envahir les supermarchés, les plages et les restaurants le jour des élections.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à droite) s’entretient avec son avocat Amir Hadad avant une audience au tribunal de district de Jérusalem, le 8 février 2021. (Crédit : Reuven Castro / AP)

De plus, les problèmes judiciaires de Netanyahu se sont poursuivis au fil de l’impasse politique. La phase de présentation des preuves dans son procès pour corruption commencera le 5 avril, soit à la veille de la prestation de serment de notre nouveau Parlement.

Même si Netanyahu insiste sur le fait qu’il n’a aucunement l’intention d’échapper à son procès, les membres de son propre parti du Likud et ceux du Parti sioniste religieux se sont engagés, pendant la campagne, à adopter une législation visant à suspendre les poursuites intentées à son encontre pendant tout le temps qu’il sera à un poste de Premier ministre.

Mais indépendamment des négociations de coalition qui vont se jouer dans les prochaines semaines, il semble clair qu’il n’y a pas de majorité, au sein de la nouvelle Knesset, pour une législation de cette nature ou pour une décision qui porterait sur une limitation de l’autorité du système judiciaire, qui serait taillée sur mesure pour servir les intérêts de Netanyahu et qui s’apparenterait à une refonte fondamentale du modèle de séparation des pouvoirs dans le pays.

Ne cessant de clamer son innocence, affirmant que les accusations lancées à son encontre ont été fabriquées de toutes pièces, Netanyahu a critiqué sans relâche, ces dernières années, la police et les procureurs de l’État, tentant de discréditer les forces chargées de l’application de la loi dans le pays. Les manifestations qui réclament sa démission ont régulièrement dégénéré en affrontements, avec des échauffourées avec la police, et plusieurs incidents d’attaques perpétrées par des contre-manifestants pro-Netanyahu qui ont agressé des participants à ces rassemblements. La campagne électorale a été émaillée de perturbations, notamment de la part d’activistes du Likud qui s’en sont pris à Saar. Le fils du Premier ministre, pour sa part, a publié de manière incessante des posts incendiaires sur les réseaux sociaux.

Israël sait trop bien quels sont les dangers entraînés par les violences politiques – et jusqu’à présent, le pire a été évité.

Quatre élections non-concluantes en moins de deux ans, l’absence d’un budget et un Parlement infirme pourraient bien indiquer que notre système électoral est dysfonctionnel. Heureusement, et pour le moment tout du moins, les piliers de notre démocratie semblent fermement résister aux assauts.

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