La Pologne bloque la restitution des spoliations de la Seconde Guerre mondiale
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La Pologne bloque la restitution des spoliations de la Seconde Guerre mondiale

Lapid menace de réexaminer la déclaration conjointe de 2018 sur la mémoire de la Shoah ; Le président de la Knesset annule son projet de groupe d'amitié interparlementaire

Le sénat polonais lors du débat controversé sur la restitution des biens. (Capture d'écran : Facebook)
Le sénat polonais lors du débat controversé sur la restitution des biens. (Capture d'écran : Facebook)

Le parlement polonais a adopté mercredi une loi qui en pratique empêchera la future restitution des biens saisis par les nazis pendant la Shoah aux héritiers des victimes, suscitant des critiques rapides et intenses en Israël, alors que les relations entre les pays continuent de se détériorer.

La loi empêchera l’annulation des décisions concernant la propriété immobilière et d’autres éléments administratifs après un délai de 30 ans, ce qui signifie que les procédures en cours concernant des confiscations de biens à l’époque communiste seront abandonnées ou rejetées. Cette loi affecte les revendications de propriété polonaises, juives, et d’autres, qui font l’objet de décisions antérieures contestées.

Israël a exhorté le gouvernement polonais à abandonner cette loi, des députés de la Knesset ayant récemment soulevé qu’elle dénierait leurs droits aux survivants et aux descendants de victimes sur des biens qui leur ont été volés.

Le projet de loi doit à présent être signé par le président Andrzej Duda pour devenir loi. Il pourrait potentiellement opposer son veto, bien que cela soit considéré comme peu probable.

Réagissant à cette loi, le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid a déclaré qu’Israël « ne ferait pas le moindre compromis sur la mémoire de la Shoah » et que la Pologne savait qu’il serait correct et juste d’annuler cette loi.

Lapid a également menacé qu’Israël réviserait sa déclaration conjointe de 2018 avec la Pologne sur leur engagement à lutter contre le révisionnisme qui déforme la mémoire de la Shoah. Cette déclaration avait clos un différend amer sur une autre loi, qui risquait de criminalisé ceux qui accuserait la nation polonaise de complicité dans l’extermination des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette loi avait été fortement critiquée à l’époque par Lapid et bien d’autres en Israël, comme un moyen de blanchir les Polonais pour l’histoire de la Shoah afin de les apaiser.

Le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki arrive le premier jour d’un sommet des dirigeants de l’Union européenne (UE) au siège de l’UE à Bruxelles, le 22 mars 2018. (AFP PHOTO / ludovic MARIN)

D’autres politiciens israéliens ont également condamné l’adoption par la Pologne de la loi sur la restitution.

La ministre de l’Égalité sociale, Meirav Cohen, a déclaré que la législation « déshonore l’histoire du peuple juif, la mémoire des victimes de la Shoah et la nation polonaise elle-même ».

Le président de la Knesset, Mickey Levy, a déclaré qu’il annulait son projet de former un groupe d’amitié interparlementaire, qualifiant la nouvelle loi de « vol scandaleux » et affirmant que cela nuirait aux relations entre les deux pays.

Ceux qui soutiennent cette loi prétendent qu’elle mettra de l’ordre dans la question des droits de propriété et éliminera le problème constant de la corruption et des réclamations frauduleuses faites avec des documents falsifiés.

Alors que la loi concerne les anciens propriétaires aussi bien juifs que non-juifs et leurs héritiers, les opposants à la loi affirment que les propriétaires juifs seront touchés de manière disproportionnée car ils tardent souvent à déposer leurs réclamations.

Six millions de Polonais, dont la moitié étaient juifs, ont été tués pendant la Seconde Guerre mondiale en Pologne.

Après la guerre, les autorités communistes ont nationalisé un grand nombre de propriétés, souvent laissées inoccupées, parce que leurs propriétaires avaient été tués ou avaient fui.

Après la chute du communisme en 1989, la Pologne n’a pas adopté de loi de restitution intégrale, comme d’autres pays d’Europe centrale et orientale, laissant ainsi aux individus le soin de tenter leur chance devant les tribunaux.

Le vote sur ce projet de loi est intervenu lors d’une journée chaotique au parlement polonais, où les députés ont également voté pour une nouvelle loi qui, selon les critiques, limitera la liberté des médias et renforcera les liens avec les États-Unis ; mais la coalition au pouvoir a perdu plusieurs voix clés, ce qui pourrait, sur le long-terme, mettre son avenir en danger.

Le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid rencontre le secrétaire d’État Antony Blinken à Rome, le 27 juin 2021. (Crédit : AP Photo/Andrew Harnik, Pool, File)

La loi sur les médias empêcherait les entreprises qui n’appartiennent pas à l’Espace économique européen de détenir des parts majoritaires dans les entreprises de médias polonaises.

Le vote s’est produit lors d’une session orageuse du Parlement, interrompue un temps lorsque les députés ont approuvé une motion de l’opposition visant à suspendre la procédure afin de retarder le vote de la loi sur les médias. Au final, la séance a repris et la loi sur les médias a été votée par 228 voix pour et 216 contre sur les 460 sièges de la chambre basse du parlement.

En juillet, 82 des 120 députés de la Knesset ont signé une lettre aux députés du Parlement polonais pour leur demander de s’opposer à la législation.

« Nous, députés à la Knesset d’Israël, vous contactons pour vous demander de voter contre la loi qui refuse aux survivants de la Shoah et aux descendants des victimes de la Shoah [le droit] de réclamer la restitution des biens qui leur ont été volés », lit-on dans une version en hébreu de la lettre publiée par le site d’information Ynet.

« Il ne fait aucun doute que des Polonais ont participé à la persécution, au vol et à l’extermination » pendant la Shoah, lit-on dans la lettre, rédigée par le député Likud May Golan et le député Yesh Atid Yorai Lahav Hertzanu. « C’est la vérité historique et elle ne peut pas être réécrite. La tentative de la Pologne de prendre ses distances avec les crimes commis sur son territoire par les Polonais est erronée et dangereuse, car comment est-il possible d’éduquer les jeunes à ne pas répéter des crimes dont on prétend qu’ils n’ont pas été commis ?

Les députés ont ajouté : « Nous vous implorons – en tant que citoyens polonais, en tant que représentants du peuple, en tant qu’êtres humains – de reconnaître les crimes et d’agir pour les réparer. Pas seulement pour la mémoire des victimes et le respect des survivants, et pas pour les relations entre nos pays, mais pour la Pologne. Reconnaître l’histoire, ne pas la réécrire, est un acte qui augmenterait le respect dû à la nation polonaise. »

Les signataires de la lettre venaient de tous les partis à la Knesset, à l’exception du parti islamiste Raam.

Les États-Unis ont également intensifié leurs pressions publiques contre la loi polonaise le mois dernier. Cherrie Daniels, l’envoyée spéciale des États-Unis pour les questions liées à la Shoah, a déclaré que la loi polonaise « causerait un préjudice irréparable aux Juifs et aux non-Juifs en décourageant concrètement les demandes de restitution et d’indemnisation des biens volés pendant la Shoah qui ont ensuite été nationalisés pendant la période communiste. »

Daniels a déclaré que la Pologne est le seul pays d’Europe à avoir régressé au cours de l’année dernière dans le respect des engagements de restitution des biens saisis ou d’indemnisation des victimes de la Shoah et de leurs familles.

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