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Analyse

La révolte de velours anti-Netanyahu de Smotrich et de Ben Gvir

A la demande expresse du chef du Likud, les factions d'extrême-droite se sont unies - devenant un mastodonte nourri par le mécontentement de la droite face au même Netanyahu

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Les députés Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich lors d’un rassemblement de leur parti HaTzionout HaDatit à Sderot, le 26 octobre 2022. (Crédit : Gil Cohen-Magen/AFP)
Les députés Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich lors d’un rassemblement de leur parti HaTzionout HaDatit à Sderot, le 26 octobre 2022. (Crédit : Gil Cohen-Magen/AFP)

L’enregistrement qui a fuité a fait l’effet d’une bombe dans une campagne électorale plutôt paisible.

La voix sur la bande audio était celle du chef de HaTzionout HaDatit, Bezalel Smotrich, qui avait des mots durs sur la personnalité de son allié politique, Benjamin Netanyahu.

« Si je voulais prendre deux sièges à la Knesset à Bibi [Netanyahu], il suffirait que je l’attaque sur le fait qu’il ment comme un arracheur de dents. Il ne voulait pas de Raam ? Il crevait d’envie d’avoir Raam ! J’ai été le seul à l’en empêcher », disait Smotrich dans l’enregistrement rendu public le 23 octobre par la chaîne Kan.

Smotrich évoquait dans ces paroles quelque chose qui, selon Netanyahu, n’est jamais, Ô grand jamais, arrivé : la tentative du chef du Likud de séduire le parti arabe Raam, l’année dernière. Si Netanyahu était parvenu à convaincre la formation de Mansour Abbas de rejoindre sa coalition, il aurait gagné les élections.

L’enregistrement a été qualifié par les spécialistes comme « une bombe » et comme « un choc ». La dérision, la vulgarité des propos tenus et des mots utilisés – « l’attaquer », comme le dit Smotrich ci-dessus, est la traduction d’une expression en hébreu qui signifie littéralement « pénétrer la mère de sa mère » – auront transformé l’incident en trame centrale du scrutin pendant quelques jours.

Et si Raam avait donné à Netanyahu sa coalition, continuait Smotrich sur la bande audio, le parti arabe aurait acquis une influence démesurée sur lui.

Le chef du parti Raam, Mansour Abbas, participant à une discussion sur la violence dans la communauté arabe, le 23 mai 2022. (Crédit: Yonatan Sindel/Flash90)

« Au moment même où il acceptait de former un gouvernement avec eux, il dépendait d’eux, en fin de compte. Alors peu importe s’il avait promis moins de choses aux Arabes que ne l’avait fait Lapid] ? Dans un premier temps, il aurait été prêt à leur donner seulement un peu – mais plus tard, il leur aurait donné tout ce qu’ils voulaient parce qu’ils l’auraient renversé le cas échéant et qu’il y aurait eu de nouvelles élections ».

Malgré tout, confiait encore Smotrich, « je m’en tiens à cette version de l’histoire telle qu’elle est racontée par Netanyahu [la version affirmant qu’il n’a jamais cherché à rallier Raam dans sa coalition] parce qu’elle sert ce qui est préférable, à mon sens, pour la population d’Israël ».

Son interlocuteur, dont la voix est audible dans l’enregistrement, semble alors laisser entendre que Netanyahu pourrait ne pas être l’homme qu’il faut pour diriger le pays – ce à quoi Smotrich répond : « Attends. Avec Netanyahu, le physique et le biologique vont faire leur travail. Il ne va pas rester là éternellement ; à un moment donné, il sera condamné par les juges ou autre. Sois patient. Il n’y a pas de doute sur le fait que Netanyahu est un problème, maintenant nous devons faire un choix entre les différents problèmes qui se posent. Est-ce que je vais devoir renoncer à tout ce qui me tient à cœur parce que je vais décider que mon problème avec Netanyahu, c’est ce qu’il y a de plus important ? »

Si Smotrich a fait preuve de contrition après la révélation de la bande audio, il n’a guère été embarrassé pour autant. Présentant ses excuses pour son « style » de langage, il s’est toutefois refusé à retirer ses propos. Il a ainsi déclaré à la Treizième chaîne que « j’ai dit des choses que je n’aurais pas dû dire en raison du style que j’ai utilisé et pour cette raison, je présente mes excuses à Netanyahu mais avant tout, je présente mes excuses au public ». Dans un post publié sur Twitter, il a écrit un post qui ressemble davantage à une reformulation de ses paroles qu’à une réelle demande de pardon : « Je suis fier d’avoir été à l’origine de l’opposition à Abbas et aux Frères musulmans et je suis heureux que le camp nationaliste tout entier se soit rallié à ce positionnement, et je présente mes excuses pour des paroles inappropriées qui ont pu être prononcées à huis-clos il y a déjà longtemps ».

Quand le Likud aimait Raam

Smotrich, bien sûr, a raison lorsqu’il évoque le désir nourri par Netanyahu, l’année dernière, de construire une coalition avec l’aide de Raam.

Le leader du parti Likud et de l’opposition, le député Benjamin Netanyahu, participe à la conférence Kikar HaShabbat à l’hôtel Waldorf Astoria de Jérusalem, le 12 septembre 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Internet n’oublie rien – et il n’est pas non plus facile pour les électeurs de droite d’oublier ce genre de choses. Le débat entourant une potentielle alliance entre Raam et le Likud avait fait la Une des médias pendant des semaines, et le positionnement adopté à l’égard de la faction arabe par Netanyahu et de ses proches n’était alors pas un secret.

Des journalistes pro-Netanyahu comme Yehuda Schlesinger d’Israel Hayom avaient ainsi écrit sur Twitter, dès le 3 avril 2021, que « je préfère un gouvernement avec un cousin [Mansour Abbas] qui veut mettre en place un climat de coexistence qu’avec un frère [Avigdor Liberman] qui incite à la haine contre les Haredim et qui veut envoyer les ultra-orthodoxes à la décharge avec une brouette. »

Le 11 avril, l’un des soutiens les plus fervents de Netanyahu dans le pays, l’animateur de radio Yaakov Bardugo, avait écrit une Opinion avertissant que si une coalition entre le Likud et Raam ne parvenait pas à voir le jour, « la gauche fera la fête », répétant qu’une coalition de droite intégrant Raam était préférable à une coalition placée sous l’autorité de la gauche.

Rien de très subtil, en somme. Le 19 avril, Yinon Magal, partisan dévoué de Netanyahu, avait qualifié Smotrich et ses soutiens de « bande de mégalomanes ingrats qui rejettent des individus à cause de leur religion, même lorsqu’ils tendent la main, même lorsqu’ils renoncent au terrorisme. Une honte pour le sionisme religieux ».

Et les choses avaient continué ainsi, avec un battage constant de soutien de la part de ses loyalistes en faveur de l’initiative controversée que Netanyahu tentait désespérément de mener à bien.

Les députés du Likud n’avaient pas été en reste. Galit Distal Atbaryan, qui avait été personnellement inscrite par Netanyahu sur la liste du Likud en vue des élections à la Knesset, avait ouvertement qualifié Smotrich de fanatique pour son opposition à cette union. « On ne boycotte pas les Arabes. ‘Arabes’, ce n’est pas une insulte. Mansour Abbas est une nouvelle voix qui porte un espoir immense… Il ne prône pas la division, il ne boycotte pas ‘les partis sionistes’, il tend la main à Netanyahu. Et que Netanyahu offre la sienne en retour est une très bonne chose », avait-elle alors déclaré.

Le Premier ministre par intérim Yair Lapid, au centre, s’entretient avec le chef du parti Raam, Mansour Abbas, avant le vote du projet de loi visant à dissoudre la Knesset, le 30 juin 2022. (Crédit : Ariel Schalit/AP)

« Betzalel, » avait de son côté écrit le député du Likud Yoav Kisch dans une publication sur Twitter en date du 27 mai 2021, « il y a une différence entre la Liste arabe unie qui nous combat sur la question du caractère de l’État d’Israël et Mansour Abbas (je ne pense pas qu’il soit sioniste) qui ne s’efforce pas, pour sa part, de changer le caractère du pays et qui a mis de côté nos désaccords afin que nous puissions travailler sur des questions civiques au bénéfice du public qu’il représente… Traiter les deux partis en les considérant comme semblables est une erreur ».

Netanyahu avait même fait appel aux chefs religieux de Smotrich pour le faire changer d’avis. Le 3 mai, suite à la demande pressante de Netanyahu, le rabbin Haim Druckman, la personnalité rabbinique la plus importante du monde sioniste religieux, avait rencontré Abbas au cours d’un tête-à-tête – une rencontre qui, avait espéré Netanyahu, viendrait à bout des réticences de Smotrich. Et un mois plus tard, le 14 juin, au lendemain de l’établissement officiel du gouvernement Bennett-Lapid, le site sioniste religieux Srugim avait placé en Une une citation du rabbin ultra-conservateur Tzvi Israel Thau qui attribuait avec sarcasme à « la vertu » de Smotrich la responsabilité du départ du pouvoir de Netanyahu.

Il faut le dire : Interrogé sur ces faits, Netanyahu dit et répète que les choses sont plus nuancées qu’il n’y paraît de prime abord. Il affirme que les offres faites à Raam n’ont jamais porté sur un siège à la table de la coalition, seulement sur un rôle extérieur qui l’aurait aidé à garder le pouvoir. Une affirmation étrange, qui interroge sur la raison pour laquelle Raam aurait pu voir un intérêt dans un tel arrangement. Et une affirmation qui a été, de plus, contredite par de nombreux proches de l’ex-Premier ministre et par Raam.

Mais le fond de l’affaire est simple : Presque tout le monde, y compris au Likud, croit ce que dit Smotrich. Et un nombre infime croit ce que dit Netanyahu.

Le déficit de confiance en Netanyahu

Et cette réputation a eu un coût terrible pour l’ex-Premier ministre. Elle a été le principal obstacle à sa victoire aux élections en 43 mois d’impasse politique. Après trois décennies passées dans la politique et 12 années consécutives passées au pouvoir, il a menti à de si nombreux alliés et il est revenu sur un si grand nombre de promesses solennelles – encore récemment, en privant Benny Gantz de son poste de chef de gouvernement malgré un accord de rotation au pouvoir qui avait été signé en 2020 – qu’il lui est dorénavant impossible de prendre des engagements ou de négocier de manière efficace et de façon crédible.

Le ministre de la Défense d’alors, Benny Gantz, à gauche, et le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors d’un vote à la Knesset, à Jérusalem, le 24 août 2020. (Crédit : Oren Ben Hakoon/Flash90)

Le problème n’est pas éthique, il est tactique. Presque tous les responsables de droite qui lui ont tourné le dos, ces dernières années, ont le souvenir de trahisons. Des trahisons qui ont privé Netanyahu de la capacité à les faire revenir à ses côtés malgré des promesses de financements, de politiques ou de ministères. Ils ne croient tout simplement plus à ces promesses.

Et c’est là que réside toute l’ironie de l’épreuve de force qui avait eu lieu entre Netanyahu et Smotrich au printemps 2021, une épreuve de force remise sous le feu des projecteurs lors de la dernière semaine de cette campagne : Même si Smotrich avait finalement donné son feu vert à un accord avec Raam, Raam l’aurait rejeté.

A la fin du mois de mai 2021, Netanyahu avait téléphoné à Abbas. Cela avait été le dernier d’une série d’appels téléphoniques similaires – il y en avait eu des dizaines – passés au leader de Raam par le chef du Likud, soucieux d’empêcher la formation d’un gouvernement Lapid-Bennett.

Des extraits de ces conversations avaient fuité auprès de la Douzième chaîne – des fuites probablement organisées par les dirigeants de Raam. Dans un échange, Netanyahu avait dit à Abbas que « je suis le seul à pouvoir mettre en place cette intégration de Raam dans la politique de coalition ; toutes les promesses faites [par Lapid et Bennett] ne seront pas tenues. Je crois dans le changement. Et je veux le mener à bien avec vous, ensemble. Je suis le seul à pouvoir écrire une nouvelle page avec la communauté arabe. Ma stature et le fait que mon gouvernement sera un gouvernement de droite me permettront de faire des choses que les autres ne s’autoriseront pas à faire. »

Quelques jours plus tard, au cours d’un entretien accordé, le 3 juin, à la chaîne publique Kan, Abbas avait été interrogé sur les raisons qui avaient justifié son rejet des promesses apparemment sincères qui lui avaient été faites par Netanyahu.

« En fin de compte », avait-il répondu, « j’étais arrivé au moment de la prise de décision et là, on s’interroge pour savoir si on croit vraiment que la personne, en face de vous, honorera ses engagements, s’il y a une réelle bonne volonté ou non, parce qu’on peut écrire et dire n’importe quoi ».

De gauche à droite: Avigdor Liberman, président d’Yisrael Beytenu, Yair Lapid, président de Yesh Atid, Naftali Bennett, président de Yamina, Gideon Saar, président de Tikva Hadasha, Mansour Abbas, président de Raam, Merav Michaeli, présidente de Avoda,, Benny Gantz, président de Kakhol Lavan, et Nitzan Horowitz, président de Meretz, lors d’une réunion des dirigeants de la coalition à venir à Tel Aviv, le 6 juin 2021. (Ra’anan Cohen)

Et au moment de vérité, Abbas avait suivi la tendance générale : Il avait choisi le gouvernement Bennett-Lapid parce qu’il n’était pas sûr que les promesses pleines de ferveur de Netanyahu seraient tenues.

En fait, l’histoire de la chute de Netanyahu, l’année dernière, est difficile à comprendre sans saisir la dynamique qui était en jeu. Le 29 mai, Netanyahu avait appelé Gideon Saar, à la tête du parti Tikva Hadasha anti-Netanyahu, une formation de droite, demandant un rendez-vous pour débattre d’une offre stupéfiante : celle d’un accord de rotation au poste de Premier ministre où Netanyahu s’écarterait immédiatement et laisserait Saar devenir chef de gouvernement avant de reprendre la fonction. Une offre que Saar, comme Abbas, avait refusée tout de go.

Il avait présumé, avait-il déclaré ultérieurement, que cette offre n’était pas réelle, qu’il s’agissait d’une ruse dont l’objectif était de semer la défiance dans la coalition naissante. Et Netanyahu avait paru confirmer cette hypothèse quand ses hommes avaient apparemment laissé fuiter l’information de l’offre qui avait été soumise à Saar, alors que ce dernier l’avait déjà rejetée.

Dans une déclaration publique, le 30 mai, Naftali Bennett avait enfoncé le clou. « Il y a encore eu une autre tentative, une tentative publique, d’établir un gouvernement placé sous l’autorité de Netanyahu avec Gideon Saar qui aurait été le premier Premier ministre dans le cadre d’un accord de rotation, et Netanyahu lui aurait ensuite succédé », avait-il dit. « Et j’ai accepté, bien sûr. Toutefois, cette tentative a échoué dans la mesure où personne ne croit que ces promesses seront tenues ».

Cela n’avait pas été Smotrich qui avait coûté à Netanyahu sa coalition avec Raam. Cela avait été Netanyahu lui-même, dont la réputation avait garanti qu’une telle coalition, ou qu’un accord quel qu’il soit – sur la base de la confiance dans les assurances données par Netanyahu – n’avaient jamais été réellement à l’ordre du jour.

Le chef du parti Sionisme religieux, le député Bezalel Smotrich, près de l’ex-Premier ministre Benjamin Netanyahu pendant une réunion des partis d’opposition à la Knesset, le 28 juin 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

L’électeur de Netanyahu anti-Netanyahu

Tout cela nous ramène au mois d’octobre 2022 et à la déclaration faite par Smotrich dans l’enregistrement, affirmant que Netanyahu est un « sacré menteur… un cas désespéré ». Il y a plus à prendre ici que cela ne paraît être le cas au premier regard.

Immédiatement après la fuite de la bande audio, il a été largement présumé – notamment parmi les conseillers de Netanyahu – que cette fuite avait été orchestrée par Smotrich lui-même.

Ardemment religieux, Smotrich met un point d’honneur à ne jamais dire un mensonge direct. Dans l’enregistrement, il confiait : « Je ne mens pas quand on m’interroge [sur le rapprochement tenté par Netanyahu avec Raam]. Je dis que je ne parle pas du passé, que ce n’est pas important ».

Le 24 octobre, au lendemain de la diffusion de la bande audio, Udi Segal, le présentateur de la Treizième chaîne, avait demandé de but en blanc à Smotrich s’il était à l’origine de cette fuite. « Cela vous positionne comme celui qui s’est dressé contre Netanyahu, qui l’a empêché de former une coalition avec Mansour Abbas, cela vous positionne comme étant ‘la vraie droite’, » avait dit Segal.

La réponse de Smotrich avait été courte, méprisante et éclairante de par son caractère évasif même : « Allez, allez, laissez tomber ».

Que Smotrich ou non ait été à l’origine de la fuite de la bande audio, il aura largement profité de l’attention qu’elle a entraîné – interviews à la télévision et à la radio, chats interminables sur les réseaux sociaux. Ce qui lui a finalement donné la chance de dire et de répéter encore ses critiques de Netanyahu – que Netanyahu avait cherché à gagner les faveurs de Raam, que lui-même l’en avait empêché et que Netanyahu, depuis, n’a cessé de mentir à ce sujet à ses soutiens – le tout en prétendant présenter des excuses.

Et en maltraitant ainsi son patron et allié politique, il a mis en lumière un glissement surprenant dans la campagne actuelle.

Dans cette cinquième course, un changement profond s’est opéré dans le camp de Netanyahu. De plus en plus, les campagnes menées par les partis de droite ne se sont plus focalisées sur les points forts de Netanyahu mais sur ses faiblesses. Pour une partie croissante de la droite israélienne, Netanyahu est considéré comme un échec – pas seulement au point de vue électoral mais aussi sur les questions politiques

Au cours des quatre dernières campagnes, les partis de droite s’étaient présentés aux côtés de Netanyahu en insistant sur le fait que ce dernier était le seul homme en mesure de diriger Israël. Mais dans cette cinquième course, après quatre échecs dans les urnes et alors que la frustration face à son incapacité d’arracher une victoire est croissante, un changement profond s’est opéré dans le camp de Netanyahu. De plus en plus, les campagnes menées par les partis de droite ne se sont plus focalisées sur les points forts de Netanyahu mais sur ses faiblesses.

Pour une partie croissante de la droite israélienne, Netanyahu est considéré comme un échec – pas seulement au point de vue électoral mais aussi sur les questions politiques.

Cela avait été sous Netanyahu, et pas sous Bennett, que les conflits intercommunautaires entre Juifs et Arabes avaient déchiré les villes mixtes, comme cela avait été le cas à Lod, entraînant un malaise rempli d’amertume chez les électeurs de droite, en particulier dans les régions les plus défavorisées du pays où les Juifs mizrahis et les communautés arabes vivent dans un climat de coexistence difficile.

Il y a beaucoup de colère qui bout sous la surface – une colère suscitée par les violences endémiques et par les vagues criminelles galopantes qui tourmentent actuellement les communautés les plus pauvres du nord et du sud du pays. Cela avait été sous Netanyahu que les organisations criminelles arabes – et notamment parmi les communautés bédouines du Neguev qui forment la base électorale de Raam – avaient pu croître au point de faire régner aujourd’hui un climat de terreur quotidien sur leurs propres communautés et sur les communautés juives voisines.

Sur le front palestinien, des vagues continues d’attentats terroristes de bas niveau, avec notamment des tirs de roquettes occasionnels depuis la bande de Gaza, avaient entraîné de nouvelles plaintes dans les villes ouvrières qui bordent l’enclave côtière – elles s’étaient insurgées face à la politique de maintien de la stabilité dans la bande qui était alors mise en place par Netanyahu, et qui consistait à laisser le Qatar financer le Hamas.

Des Bédouines marchent devant des affiches de campagne pour le parti du Likud avec le portrait de son leader Benjamin Netanyahu dans la ville bédouine de Rahat, le 10 mars 2021. (Crédit : Hazem Bader/AFP)

Et la liste est longue. Que ces critiques soient justifiées ou non n’est pas la question : Elles sont bien là et, affirment les stratèges de la campagne, elles éloignent les électeurs de droite de Netanyahu.

Le discours pour les électeurs de droite frustrés

Mais vers qui peut donc se tourner un électeur de droite frustré qui ne souhaite pas une union des forces avec le centre-gauche, comme c’est le cas de Tikva Hadasha de Gideon Saar ou d’Yisrael Beytenu de Liberman ?

Au cours des trois derniers mois de la campagne, Smotrich et Ben Gvir ont travaillé dur pour trouver les bons mots à l’égard de cette partie de l’électorat, pour devenir le foyer naturel de cet étonnant vote de protestation anti-Netanyahu qui veut malgré tout voir Netanyahu devenir Premier ministre. Et ils ont remporté un succès surprenant dans cette tentative, permettant à l’extrême-droite d’atteindre les 14 sièges à la Knesset dans les derniers sondages réalisés avant le jour des élections.

Smotrich et Ben Gvir considèrent que Netanyahu est faible et ils ont bien l’intention d’exercer des pressions sans relâche pour faire glisser Netanyahu encore plus à droite quand il aura repris le fauteuil de Premier ministre

Smotrich et Ben Gvir considèrent que Netanyahu est faible et ils ont bien l’intention – et ils ne s’en cachent pas – d’exercer des pressions sans relâche pour faire glisser Netanyahu encore plus à droite quand il aura repris le fauteuil de Premier ministre.

Smotrich le souligne constamment – comme il l’a fait le 1er octobre, lorsqu’il a partagé un tweet écrit par le ministre de la Défense dans lequel Gantz jurait de ne jamais intégrer une coalition placée sous l’autorité de Netanyahu. Le publication faisait référence à Gantz mais c’est à Netanyahu qu’elle s’adressait en réalité : « Un ministre de la Défense en échec », accusait Smotrich dans son post. « Gantz, qui a déjà rompu des promesses de campagne dans le passé, a emprunté un chemin aujourd’hui qui se terminera par une entrée par la petite porte dans un gouvernement dirigé par Netanyahu. C’est seulement si nous pesons plus lourds que Gantz que nous pourrons être certains d’avoir un gouvernement pleinement de droite ».

Ce que Smotrich voulait dire n’était pas que Gantz pourrait demander à rejoindre un gouvernement Netanyahu – mais bien que Netanyahu sera désireux de l’avoir à ses côtés.

Le député d’extrême droite Itamar Ben Gvir interpelle violemment un manifestant palestinien pendant une conférence de presse à la porte de Damas à Jérusalem, le 10 juin 2021. (Crédit : AP Photo/Maya Alleruzzo)

Netanyahu, pensent-ils, est très affaibli par ses quatre rendez-vous manqués avec la victoire. C’est l’extrême-droite qui brillera dorénavant, estiment-ils, et c’est elle qui devra prendre fermement la barre du gouvernement placé sous la houlette d’un leader vieillissant et en fin de course.

Netanyahu sait tout cela pertinemment. Il espère avec ferveur que cette extrême-droite dynamisée saura apporter un ou deux sièges supplémentaires grâce à des électeurs déjà désillusionnés qui, jusqu’à aujourd’hui, faisaient le choix de rester chez eux le jour des élections. Un ou deux sièges sont susceptibles de lui suffire.

Et pourtant, si les sondages ne se trompent pas, la vaste majorité des nouveaux soutiens de Smotrich et de Ben Gvir ne sont pas de nouveaux électeurs. La croissance de HaTzionout HaDatit n’a rien changé au total de 60 sièges du bloc de Netanyahu. Le succès remporté par l’extrême-droite semble découler d’un glissement à l’intérieur même du bloc. Il ne sera possible de réellement juger de l’arrivée potentielle de nouveaux électeurs que mardi dans la soirée.

Humiliations

En même temps, comme le montre l’enregistrement de Smotrich, les deux leaders d’extrême-droite sont en train de fomenter ce qui est, dans les faits, une révolte qui ne dit pas son nom, dont la main de fer se cache dans une main de velours.

Réfléchissons au soutien – non demandé – que Ben Gvir et Smotrich ont tous les deux soudainement décidé d’offrir à Netanyahu dans le cadre de son procès pour corruption.

Le chef du parti Sionisme religieux, le député Bezalel Smotrich brandit un drapeau israélien à la Porte de Damas à l’extérieur de la Vieille Ville de Jérusalem, lors des célébrations de la Journée de Jérusalem, le 29 mai 2022. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Sans avoir été sollicité au préalable, Smotrich a proposé un projet de loi, à la mi-octobre, qui ferait disparaître le crime « d’abus de confiance » du code pénal israélien – un crime pour lequel Netanyahu est mis en examen dans ses trois dossiers judiciaires. Deux semaines plus tard, et une fois encore sans demande justifiant cette démarche, Ben Gvir a proposé d’accorder purement et simplement l’immunité à Netanyahu face aux poursuites judiciaires intentées à son encontre par le biais d’une dite « Loi française ».

Les critiques de Netanyahu présument que c’est l’ex-Premier ministre qui a été à l’origine de ces propositions. Mais la réalité – qui est qu’elles découlent d’une initiative prise par HaTzionout HaDatit de manière indépendante dans les deux semaines délicates qui ont précédé le scrutin – est beaucoup plus porteuse de danger.

Ces propositions ne sont pas venues du Likud. Elles ont pris le parti par surprise. Interrogés par les médias sur la proposition de Smotrich de faire disparaître le crime « d’abus de confiance » du code pénal israélien, des porte-paroles du Likud ont assuré aux journalistes que ce changement n’affecterait en rien le procès de Netanyahu dans la mesure où il ne serait pas applicable rétroactivement. Une erreur étrange qui a révélé que le Likud n’avait même pas lu le texte de HaTzionout HaDatit, et que la formation n’aurait jamais imaginé que le projet de loi pourrait faire preuve d’une telle audace. Mais les journalistes qui avaient lu le programme avaient découvert qu’en fait, la loi s’appliquerait bien dans le cas des poursuites intentées contre Netanyahu. Le Likud a découvert avec horreur que Smotrich avait mis au point un projet de loi taillé avec une précision embarrassante sur les déboires judiciaires de Netanyahu.

Ce qui a commencé à révéler un schéma. HaTzionout HaDatit ne soutient pas Netanyahu, ; il l’affaiblit. Le parti a introduit le procès de Netanyahu dans la dernière ligne droite de la campagne électorale – alors que personne n’en parlait – et de façon humiliante pour le chef du Likud. Le 23 octobre, quand Smotrich disait dans son enregistrement que « à un moment, il sera condamné ou autre », certains, au sein du parti de l’ex-Premier ministre, avaient déjà commencé à comprendre ce qui se tramait.

Et alors même que les deux chefs d’extrême-droite libéraient Netanyahu de son procès, ils ont soumis leurs demandes. Smotrich a ouvertement réclamé les portefeuilles de la Défense, des Finances et de la Justice, qui sont les leviers au cœur du pouvoir dans le gouvernement, la semaine dernière. Pour sa part, Ben Gvir a demandé le ministère de la Sécurité intérieure, présentant un plan en dix points qui a pris pour cible la dernière vague d’attentats terroristes et de crimes dans les villes du sud.

Un bus avec une affiche de campagne au nom du parti du Likud de Benjamin Netanyahu passe au marché Mahane Yehuda de Jérusalem, le 30 octobre 2022. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

En réalité, HaTzionout HaDatit semble tenter de faire tout son possible au cours des derniers jours de la campagne pour rappeler aux électeurs de droite, alors même que le parti soutient Netanyahu, ses nombreuses failles.

Le danger, pour Netanyahu, va bien au-delà de l’embarras face à ce défi à sa personnalité et à son leadership. Dans leur tentative de surfer sur la vague de frustration des électeurs de droite, une frustration causée par Netanyahu, et en demandant des postes d’influence à ses côtés, Smotrich et Ben Gvir risquent de saper le camp qu’ils prétendent vouloir sauver. Les demandes d’importants ministères ont entraîné des gémissements de frustration au sein du Likud, qui a fait en sorte de parler à ses électeurs les plus centristes qui sont mécontents de l’influence toujours plus importante de l’extrême-droite. Au mois de mars 2021, presque un électeur sur cinq parmi les Israéliens qui avaient voté déjà pour le Likud en 2020 avait accordé son suffrage à une autre formation. Et Netanyahu ne veut pas qu’un tel phénomène se répète.

C’est la raison pour laquelle Netanyahu a refusé – parfois sèchement – de se faire photographier aux côtés des leaders d’extrême-droite.

C’est un Netanyahu humilié qui a été obligé, au cours des deux dernières semaines, de décliner en public les offres de projets de loi qui le débarrasseraient de ses déboires judiciaires ; qui a dû marmonner dans un entretien que ce serait le Likud et pas un autre qui prendrait la tête de ministères importants tels que les ministères de la Défense et des Finances. Des responsables du Likud qui ont conservé l’anonymat ont, pour leur part, estimé que Ben Gvir « perd la tête » et qu’il est « ivre de pouvoir ».

Netanyahu se retrouve coincé dans un étau. Dans tout le spectre politique israélien, il y a des partis qui s’obstinent à vouloir l’écarter du pouvoir et qui estiment, par leurs expériences passées, qu’il n’est plus digne de confiance. De l’autre côté, son propre camp se trouve de plus en plus sous la coupe de jeunes arrivistes bien déterminés à le contrôler. Il est trop tard pour réexaminer sa décision d’unifier et de cultiver l’extrême-droite, et aucune alternative claire ne se profile pour éventuellement se passer d’elle et la remplacer.

Netanyahu, le jour du scrutin, prétend que tout va bien. Tout dépendra maintenant des électeurs et des éventuels 61 sièges qui seront attribués à son camp. S’il échoue, alors rien de ce que nous avons abordé n’aura finalement de l’importance ; il devra mener une bataille tout simplement pour justifier son leadership continu de la droite.

Benjamin Netanyahu (R), et son épouse Sara votent dans un bureau de vote à Jérusalem lors de la cinquième élection du pays en moins de quatre ans, le 1er novembre 2022. (Crédit : RONALDO SCHEMIDT / AFP)

Et si malgré tout, il parvient à revenir au pouvoir grâce à l’extrême-droite, à cette extrême-droite qu’il a travaillé si dur à développer, il devra rapidement consacrer ses efforts à freiner les ambitions de Smotrich et de Ben Gvir. La nouvelle coalition sera étroite ; elle sera donc instable et très probablement insatisfaite. Le maillon le plus faible pourra bien en être Netanyahu lui-même.

S’ils surestiment leur jeu, s’ils font d’eux-mêmes des menaces politiques planant sur la droite à laquelle ils appartiennent en affaiblissant et en humiliant Netanyahu, et si le leader du Likud aperçoit un chemin menant à un sixième scrutin susceptible de le libérer de ces alliés devenus embrassants, Netanyahu pourrait bien choisir de l’emprunter. Et Smotrich et Ben Gvir pourraient alors à nouveau connaître les affres des élections – mais cette fois-ci avec leur grand allié et patron bien déterminé à leur couper les ailes.

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