La ‘révolution’ d’Eizenkot : Un ‘GI bill’ pour l’armée israélienne
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La ‘révolution’ d’Eizenkot : Un ‘GI bill’ pour l’armée israélienne

Les universitaires et les politiciens saluent le programme du chef d'état-major de payer les études universitaires des soldats démobilisés réduisant les inégalités entre riches et pauvres, citadins et ruraux

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

Le chef d'état-major de l'armée israélienne Gadi Eizenkot, le 13 juillet 2016. (Crédit :  porte-parole de l'armée israélienne)
Le chef d'état-major de l'armée israélienne Gadi Eizenkot, le 13 juillet 2016. (Crédit : porte-parole de l'armée israélienne)

Après la Seconde Guerre mondiale, quelque 16 millions de soldats américains sont rentrés chez eux, et ont commencé à chercher une formation, du travail et un endroit pour vivre.

Pour aider les anciens combattants qui revenaient dans la société civile, le président d’alors Franklin D. Roosevelt a promulgué le 22 juin 1944 la loi Servicemen’s Readjustment Act, plus connue sous le nom de GI Bill of Rights, qui offrait aux soldats démobilisés de nombreux avantages, notamment les frais de scolarité dans les universités et les écoles professionnelles.

En une décennie, plus de 2,2 millions d’anciens militaires avaient utilisé le GI Bill pour obtenir un diplôme universitaire, alors que des millions d’autres l’ont utilisé pour une formation professionnelle.

Les historiens estiment que le GI Bill a stimulé l’économie des États-Unis et a aidé à faire des vétérans de la Seconde Guerre mondiale « la plus grande génération. »

Le chef d’état-major de Tsahal Gadi Eizenkot a dévoilé lundi sa propre version du GI Bill. Bien que plus modeste que le projet américain, la proposition d’Eizenkot a rapidement récolté les louanges des hommes politiques et des universitaires.

‘Cela perpétue l’héritage de l’armée israélienne comme l’armée du peuple’

« C’est une révolution. Il s’agit d’une mesure très éthique et importante initiée par le chef d’état-major. Elle améliore les perspectives pour les soldats de la périphérie », ces villes et localités eloignées du centre du pays, qui ont historiquement souffert d’un retard socio-économique – « où les frais des études sont significatifs, » a déclaré au Times of Israel le Professeur Gad Yair du Département de l’Education de l’université hébraïque.

« Cela perpétue l’héritage de l’armée israélienne comme l’armée du peuple, » a-t-il dit.

Dans le cadre de l’initiative d’Eizenkot, tous les soldats libérés de Tsahal qui auront commencé leur service après le 1er juillet 2014, recevront des bourses presque complètes pour des études universitaires ou professionnelles.

Gad Yair, professeur de Sociologie et d'Education à l'université hébraïque de Jérusalem, lors d'une émission de télévision le 28 juin 2012. (Capture d'écran: YouTube)
Gad Yair, professeur de Sociologie et d’Education à l’université hébraïque de Jérusalem, lors d’une émission de télévision le 28 juin 2012. (Capture d’écran: YouTube)

Alors que les anciens soldats issus de familles les plus pauvres devront encore payer les coûts annexes – logement, manuels, etc. – le programme « supprime au moins certains des obstacles financiers » vers un avenir meilleur, selon Yair.

Il a dit que la ‘révolution’ ne pouvait pas arriver à un meilleur moment, puisque le nombre d’inscriptions dans les universités a plongé au cours des dernières années.

« Les établissemnets d’enseignement supérieur se félicitent de cette mesure. Je ne veux pas dire qu’elles le voient comme une bouée de sauvetage, mais c’est un encouragement à un moment où il y a une diminution du nombre d’étudiants », a-t-il dit.

Pour l’instant, le programme encore sans nom n’offrira un financement qu’aux soldats combattants ainsi qu’aux soldats « nécessiteux » qui reçoivent une aide financière de l’armée, mais, selon Tsahal, il est prévu d’élargir l’initiative à toute personne qui aura achevé son service.

« D’ici deux ans, nous prévoyons d’ouvrir cette opportunité à chaque soldat qui sera démobilisé. Et c’est un processus que nous commençons aujourd’hui », a déclaré un porte-parole de l’armée.

Pour Yair, le programme représente l’initiative sociale la plus significative qui vienne de l’armée depuis près de quatre décennies.

L'ancien chef d'état-major de Tsahal Rafael Eitan dans une photographie non datée. (Photo:  Porte-parole de Tsahal)
L’ancien chef d’état-major de Tsahal Rafael Eitan dans une photographie non datée. (Photo: Porte-parole de Tsahal)

« Quand je me demande, ‘Quel fut le dernier geste significatif ?’ Je pense au chef d’état-major [Rafael Eitan] qui a dit que l’armée prenait la responsabilité des populations de la périphérie », a-t-il dit.

À la fin des années 1970, Eitan, connu sous le surnom Rafoul, a commencé une série de programmes pour aider les adolescents défavorisés à mieux s’intégrer dans l’armée et, finalement, dans la société israélienne.

Les soldats aidés par le plan d’Eitan sont devenus célèbres comme « les jeunes de Rafoul », et de nombreux projets et programmes élaborés à cette époque demeurent en place aujourd’hui.

Près de 40 ans plus tard, Eizenkot reprend la tradition d’Eitan, dit Yair. « C’est le même type de mesure. Eizenkot s’inscrit dans la tradition de Rafoul. Il s’agit véritablement d’une étape historique ».

Les premiers bénéficiaires potentiels des nouvelles bourses ont été libérés de l’armée le mois dernier et peuvent déjà utiliser les fonds pour l’année universitaire à venir, a annoncé un porte-parole de l’armée.

Israeli youth participate a mass chemistry experiment in Tel-Aviv University (photo credit: Gili Yaari/Flash90)
Des étudiants israéliens participent à une expérience de chimie à l’université de Tel Aviv le 22 septembre 2011. (Crédit photo: Gili Yaari / Flash90)

Les anciens soldats participant au programme ont jusqu’à trois ans après leur libération pour commencer des études supérieures.

Comme cette bourse exige que les bénéficiaires aient terminé un service complet dans Tsahal, pour le moment seules les soldates « nécessiteuses » qui ont servi pendant deux ans, sont admissibles, a ajouté le porte-parole.

En raison du nombre relativement faible de bénéficiaires potentiels, le coût du programme pour l’année scolaire à venir sera inférieur à 100 millions de shekels (23 millions d’euros), a indiqué le responsable.

À l’avenir, on prévoit que le coût passera à environ 230 millions de shekels (54 millions d’euros) par an, une fois que tous les soldats de sexe masculin seront admissibles (en juillet 2017), pour passer enfin à environ 500 millions de shekels (117 millions d’euros) par an lorsque le programme sera ouvert à tous les soldats et à toutes les soldates, selon l’armée israélienne.

L’argent pour le programme proviendra de dons faits à l’organisation Amis de l’Armée Israélienne ou à l’Association pour le Bien-être du Soldat israélien, selon l’armée.

Dans le passé, les dons de ces organisations étaient principalement utilisés pour construire des centres sportifs, des synagogues et des club-houses sur les bases de Tsahal, ou pour acheter des tables de pique-nique et d’autres équipements. De nombreux donateurs souhaitaient affecter spécifiquement leur contribution aux unités d’élite de l’armée israélienne, dont les soldats viennent généralement des familles les plus aisées et des villes du centre d’Israël.

Mais maintenant, « l’argent ira vers des diplômes plutôt que vers des salles de gym. C’est ce qui va construire l’armée », a déclaré Eizenkot au journal Yedioth Ahronoth.

Des étudiants israéliens assis sur l'herbe au campus Givat Ram de l'université hébraïque de Jérusalem le 27 octobre 2014. (Crédit photo: Miriam Alster / Flash90)
Des étudiants israéliens assis sur l’herbe au campus Givat Ram de l’université hébraïque de Jérusalem le 27 octobre 2014. (Crédit photo: Miriam Alster / Flash90)

La deputée travailliste Shelly Yachimovich a salué le projet pour son impact d’égalisation, donnant aux Israéliens de tous les milieux la possibilité d’obtenir un diplôme universitaire.

« A partir de maintenant, ces dons ne dépendront plus des fantasmes des donateurs, qui souhaitent naturellement ne donner de l’argent qu’aux unités les ‘plus renommées’. Ils seront utilisés pour payer les études universitaires des soldats démobilisés, en complément de la prime qu’ils reçoivent déjà à leur libération », a-t-elle déclaré.

« C’est un objectif louable, qui crée – avec une somme non négligeable – l’égalité des chances au point critique dans la vie : leurs études universitaires, » a ajouté Yachimovich.

L’initiative d’Eizenkot sera prise en charge par l’actuel Fonds d’orientation de l’ancien combattant du ministère de la Défense, qui aide les soldats démobilisés à trouver des emplois et des bourses.

Bien que le programme couvrira la majeure partie des coûts d’un diplôme universitaire, les études ne seront pas entièrement gratuites. Les anciens militaires devront puiser dans une partie de la prime de démobilisation.

Quand un soldat achève son service militaire, il reçoit deux sommes d’argent. Une, connue sous le nom de ma’anak shichrour (prome de libération), est donnée sous la forme d’un chèque et peut être utilisée tout usage. La seconde, connue sous le nom de pikadon (dépôt), est deposée dans un compte spécial qui ne peut être accessible – dans une période de cinq ans – que pour payer des études, acheter une maison, créer une entreprise, se marier, ou après 5 ans, pour tout autre objectif.

‘Dans la société israélienne, 20 000 shekels est une assez grosse somme pour empêcher un étudiant d’aller à l’université’

Le montant du pikadon dépend de combien de temps le soldat a servi dans l’armée et quel poste il occupait. Par exemple, un soldat combattant qui a servi trois ans reçoit 29 596,32 shekels de pikadon, tandis qu’un soldat non-combattant n’ayant servi que deux ans perçoit 13 153,92 shekels.

Afin de recevoir la nouvelle bourse, le soldat démobilisé devra utiliser un tiers de l’argent du pikadon pour ses frais d’études, ce qui signifie que certains soldats devront payer jusqu’à 10 000 shekels, tandis que d’autres paieront un peu plus de 4 000 shekels.

Puisqu’une licence de trois ans coûte un peu plus de 30 000 shekels (7 000 euros), en fonction de la discipline, cela signifie que les soldats démobilisés recevront dans les faits au moins 20 000 shekels après leur libération.

Ce montant peut faire la différence pour qu’une personne issu d’une famille à faible revenu puisse aller ou non à l’université.

« Dans la société israélienne, 20 000 shekels est une assez grosse somme pour empêcher un étudiant d’aller à l’université», a déclaré Yair.

Des soldats de Tsahal suivent un cours de programmation (Autorisation)
Des soldats de Tsahal suivent un cours de programmation (Autorisation)

« Je fais chaque année une enquête sur les étudiants à l’université hébraïque. Des étudiants me disent : ‘Je n’ai pas pu étudier l’année dernière parce que je n’avais pas assez d’argent, » dit-il.

Dans le cadre de l’initiative d’Eizenkot, les anciens soldats ne devront pas remettre à plus tard leurs diplômes afin de gagner de l’argent pour les payer, explique Yair.

Comme le programme est relativement nouveau, l’armée doit encore régler certains détails.

Pour l’instant, le plan ne financera que les licences de trois ans, ce qui signifie que les diplômes de médecine et d’ingénieurs, qui nécessitent plus d’années d’études, ne sont pas entièrement couverts. Et il n’est pas encore clair si un soldat qui a déjà une licence, pourra utiliser la bourse pour payer une maîtrise.
 
Mais dans un an, avant que le premier grand lot d’anciens soldats ne réclame une bourse, l’armée devrait être en mesure de trouver des réponses à ces questions, selon le porte-parole.

‘C’est gagnant-gagnant. Tout le monde en profite. Bref, c’est un geste de génie’

Bien que le montant total de presque un demi-milliard de shekels peut sembler élevé, le programme sera finalement une aubaine pour tout le monde, esime Yair.

« C’est gagnant-gagnant. Tout le monde profite de cette situation. La population sera mieux instruite, le niveau de revenu de la population va augmenter, le montant des recettes fiscales dans la société israélienne augmentera de sorte que le ministère des Finances aura plus d’argent pour le social », a-t-il dit. « Bref, c’est un geste de génie. »

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