La sénatrice juive new-yorkaise venue d’Iran
Rechercher
Portrait

La sénatrice juive new-yorkaise venue d’Iran

Anna Kaplan avait fui Téhéran pour les Etats-Unis en 1979 lorsque ses parents avaient pour leur part rejoint Israël. Elle est la première élue new-yorkaise d'origine iranienne

Eric Cortellessa couvre la politique américaine pour le Times of Israël

Anna Kaplan, sénatrice nouvellement élue, se présente lors de la session d'ouverture législative à Albany, New York, le 9 janvier 2019 (AP Photo/Hans Pennink).
Anna Kaplan, sénatrice nouvellement élue, se présente lors de la session d'ouverture législative à Albany, New York, le 9 janvier 2019 (AP Photo/Hans Pennink).

WASHINGTON — Il y a quarante ans, Anna Kaplan avait été séparée de sa famille alors qu’elle n’avait que 13 ans. Pourtant, les circonstances de cette séparation avaient été bien différentes des histoires observées à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique. Elle avait résulté, en effet, de la propre volonté de son père et de sa mère.

Tout avait commencé pendant la révolution iranienne de 1979 à Téhéran, quand l’ayatollah Ruhollah Khomeiny avait renversé le Shah d’Iran. Kaplan faisait alors partie d’une petite communauté dynamique mais soudainement devenue très vulnérable : les Juifs d’Iran.

Née à Tabriz, Kaplan aura grandi dans la capitale iranienne, où elle fréquentait l’école juive. Dans les années 1970, environ 80 000 Juifs vivaient en Iran. « Les Juifs vivaient bien sous le Shah », raconte Kaplan au Times of Israël. « Les Juifs prospéraient sous son régime, même s’il s’agissait toujours d’un pays musulman ».

Les Juifs, en Iran, subissaient parfois des humiliations. Kaplan se souvient d’une incident survenu alors qu’elle faisait des courses avec sa mère dans un supermarché. Le vendeur lui avait interdit de toucher la nourriture qu’elle voulait acheter. « Nous avions toujours le sentiment que nous devions vivre très discrètement, sans faire de vagues », se souvient Kaplan.

Quand la révolution avait éclaté et que Khomeiny, un antisémite virulent, avait pris le pouvoir, les parents de Kaplan avaient compris qu’il était temps de partir.

Ils n’y étaient pas néanmoins tout à fait préparés. Craignant pour la vie de leurs enfants, ils les avaient envoyés à l’étranger.

« Le rabbin avait délégué des gens auprès des familles pour leur dire qu’elles devaient partir et que si elles ne le pouvaient pas, elles devaient au moins laisser partir les enfants », explique Kaplan. Peu après, elle avait embarqué avec 39 autres enfants dans un avion, à destination de Rome.

Une fois en Italie, il avait fallu se rendre à l’ambassade pour obtenir un visa pour les Etats-Unis. En l’espace de cinq jours, le visa avait été délivré, et une famille juive américaine avait accepté de la prendre en charge via la Société hébraïque d’aide aux immigrants, aujourd’hui appelée HIAS. Elle était rapidement allée vivre dans une famille d’accueil à Chicago, incertaine de revoir un jour ses parents.

Dans le même temps, sa mère et son père avaient essayer de quitter l’Iran, mais ils s’étaient trouvés dans l’incapacité d’obtenir leur propre visa pour aller aux Etats-Unis. Ils s’étaient finalement rendus en Israël à la place.

Une fois la révolution terminée, leur demande de visa américain avait été acceptée et ils avaient retrouvé leur fille à Chicago. Ils devaient finalement obtenir l’asile politique et rester à Chicago jusqu’à la fin des années de lycée de Kaplan. Ils avaient ensuite déménagé dans le Queens.

Kaplan a eu en mémoire tous ces souvenirs vieux de quarante ans lors de son investiture, le mois dernier, à la fonction de sénatrice de New York. Cette expérience est au cœur des raisons qui l’ont poussée à entrer en politique, dit-elle.

« J’ai vu comme nous sommes venus d’une culture où nous n’avions jamais vraiment eu de possibilité de nous exprimer », dit-elle au sujet des Américains d’origine iranienne. « Nous n’avions jamais notre mot à dire ».

Et pourtant, même en tant que représentante d’une communauté iranienne majoritairement musulmane, elle se prononce à contre-courant de cette dernière sur deux questions importantes : elle est fortement opposée à l’accord sur le nucléaire iranien et elle défend vigoureusement Israël.

« Pour moi, cet accord donnait de la légitimité à un régime qui ne devrait pas en avoir », dit-elle en évoquant le pacte sur le nucléaire iranien. Elle se souvient qu’à l’époque, en tant que membre du Comité de la ville de North Hempstead, elle avait demandé à ses collègues d’écrire une lettre pour critiquer l’accord.

« Je peux vous le dire, je contrarie beaucoup d’Américains d’origine iranienne qui sont musulmans dans ce pays », s’exclame-t-elle.

Le secrétaire d’Etat américain John Kerry (à gauche) avec le ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif après que l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a vérifié que l’Iran a respecté toutes les conditions de l’accord nucléaire, à Vienne le 16 janvier 2016 (Crédit : AFP / POOL / KEVIN LAMARQUE)

En 2016, elle s’était présentée au Congrès, cherchant à remplacer le démocrate Steve Israel qui partait à la retraite. Elle s’était inclinée lors des Primaires devant le représentant du comté de Nassau, Tom Suozzi, qui avait fini par remporter le siège.

Deux ans plus tard, elle s’était de nouveau présentée à une élection – en tant que sénatrice pour le même district. Elle avait alors remporté la victoire, devenant ainsi la première Américaine d’origine iranienne à servir dans l’une des chambres de l’Etat de New York.

Malgré son opposition à l’accord sur le nucléaire iranien, sa campagne avait décollé quand elle avait soutenu l’ancien président américain Barack Obama. Kaplan l’avait ensuite emporté contre un candidat républicain néanmoins populaire.

Pourtant et alors que le Parti démocrate reste, dans l’ensemble, très fermement pro-israélien, il semble y avoir une fracture croissante au sein du parti sur la manière d’aborder les relation entre les Etats-Unis et Israël. De fait, deux nouveaux membres démocrates du Congrès – Rashida Tlaib, élue du Michigan, et Ilhan Omar, élue du Minnesota – soutiennent le mouvement BDS.

Rashida Tlaib (en robe rouge et avec des lunettes) accompagnée par sa famille alors qu’elle est intronisée avec la Présidente de la Chambre Nancy Pelosi (en robe rose) au Capitol américain à Washington, DC, le 3 janvier 2019. (Chip Somodevilla/Getty Images/AFP)

« En tant que réfugiée politique juive, je pense qu’il faut soutenir Israël de manière claire », dit Kaplan. « Mes parents ont dû fuir leur pays. Le seul pays qui les a accueillis était Israël. Alors je me tiendrai toujours aux côtés d’Israël ».

Sa plus grande crainte – après l’hostilité affichée par certains membres du parti démocrate envers Israël – concerne les tentatives du Parti républicain de récupérer les questions relatives à l’Etat juif pour en faire une cause purement républicaine, ajoute-t-elle.

« Je pense sincèrement qu’Israël ne devrait pas être une question partisane », explique Kaplan. « Je suis vraiment attristée et démoralisée par les républicains qui essaient d’instrumentaliser la question du soutien à Israël contre les démocrates. Il y a beaucoup de démocrates qui sont très en faveur d’Israël, et il y a beaucoup de républicains qui ne le sont pas, qui sont antisémites ».

Elle prévoit de mettre à profit sa nouvelle fonction au Sénat – même si son travail se concentrera plutôt sur des questions locales – pour s’assurer qu’Israël demeurera un sujet bipartite. (Kaplan note que ses plus importantes priorités seront les droits reproductifs des femmes et les questions relatives au droit de vote des électeurs).

C’est une tâche ambitieuse. Il y a de plus en plus d’électeurs de gauche qui soutiennent la cause palestinienne et s’opposent à un Israël dirigé par le Premier ministre Benjamin Netanyahu qui, de son côté, s’est aligné sans équivoque aux côtés du président américain Donald Trump.

Pourtant, Kaplan considère son objectif d’aider à ce qu’Israël reste un sujet de consensus bipartite comme la prochaine étape logique de son parcours politique déjà improbable.

« Parfois, nous avons des projets », conclut-elle, « et Dieu a d’autres plans pour nous ».

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...