La seule synagogue de Selma et ses 4 membres luttent pour sa survie
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La seule synagogue de Selma et ses 4 membres luttent pour sa survie

Le Temple Mishkan Israel vieux de 120 ans n'a pas de rabbin depuis près d'un demi-siècle et n'a pas tenu d'offices depuis des années, mais tente de lever des fonds pour des travaux

Les membres du Temple Mishkan Israel — de gauche à droite, Hanna Berger, Ronnie Leet, Joanie Gibian Looney et Charles Pollack — devant l'arche de la Torah. La synagogue n'a pas organisé d'offices hebdomadaires depuis des décennies. (Crédit : Amy Milligan via JTA)
Les membres du Temple Mishkan Israel — de gauche à droite, Hanna Berger, Ronnie Leet, Joanie Gibian Looney et Charles Pollack — devant l'arche de la Torah. La synagogue n'a pas organisé d'offices hebdomadaires depuis des décennies. (Crédit : Amy Milligan via JTA)

JTA — Quand la synagogue de Selma, dans l’Alabama, a besoin d’un coup de ménage ou de nouvelles ampoules, Ronnie Leet est l’homme de la situation.

C’est un travail épuisant — notamment car le Temple Mishkan Israel de 120 ans n’a pas organisé d’offices réguliers depuis des années, est privé de rabbin depuis près d’un demi-siècle et qu’il est loin de compter suffisamment de Juifs pour former un minian, le quorum de dix personnes nécessaire à la récitation de certains passages de la prière et à la lecture de la Torah.

Le temple ne compte que quatre membres. Âgé de 68 ans, Ronnie Leet est le plus jeune d’entre eux. La ville de 20 000 habitants, célèbre pour le rôle qu’elle a joué dans le mouvement des droits civiques, abrite deux ou trois autres Juifs, qui ne s’impliquent pas dans la synagogue.

« La congrégation rétrécit de plus en plus, et, nous, nous vieillissons », constate Ronnie Leet. « Avec une toiture de 120 ans, des problèmes surviennent tous les jours. À chaque année qui passe, quelque chose risque d’arriver ».

D’autres petites villes des États-Unis aux synagogues mourantes ont purement et simplement renoncé à les entretenir. Les bâtiments sont vidés, mes livres de prière et rouleaux de la Torah sont envoyés ailleurs, et les fidèles en baisse trouvent d’autres endroits où aller ou arrêtent tout bonnement d’aller à la synagogue.

Il serait sans doute plus simple pour le temple de Selma d’en faire autant, mais il met les bouchées doubles pour continuer à faire vivre la synagogue.

Mishkan Israel entend récolter 800 000 dollars via une campagne de financement participatif sur GoFundMe pour réaliser des travaux de rénovation. Une enseignante de Virginie tente de faire de la synagogue une grande cause. Elle s’est ainsi dotée l’année dernière d’une adresse e-mail.

L’extérieur du Temple Mishkan Israel à Selma, dans l’Alabama. La synagogue ne compte que quatre membres, mais veut devenir un musée. (Crédit : Amy Milligan via JTA)

« Le Temple Mishkan Israel est l’une des histoires qu’il est facile d’ignorer pour les gens aux États-Unis », explique Amy Milligan, une enseignante d’études juives à l’Old Dominion University de Norfolk, qui rédige actuellement un livre sur la vie juive de Selma et s’implique activement pour aider la communauté dans la levée de fonds et la publicité. « Il s’agit de l’histoire d’une communauté de Juifs qui survit en 2019 ».

Personne ne se fait d’illusions, la synagogue ne reprendra pas du service dans un futur proche. Mais les membres du Mishkan Israel et Amy Milligan pensent que le lieu a encore quelque chose à raconter aux 81 000 touristes qui passent par Selma chaque année pour visiter des endroits comme le Musée national du droit de vote (National Museum of Voting Rights), situé de l’autre côte du pont Edmund Pettus en face de la synagogue.

Ils veulent faire de l’endroit un musée, un des autres lieux de mémoire qui parsèment cette ville du sud profond des États-Unis. La synagogue accueillerait des expositions sur l’histoire juive du sud et le rôle des Juifs dans le mouvement des droits civiques, ainsi que différents événements.

En 2017, 125 personnes s’y étaient réunies à l’occasion d’une commémoration juive du week-end du Martin Luther King Day. Deux ans plus tôt, 205 personnes avaient assisté à une commémoration du 50e anniversaire du Bloody Sunday, où des policiers de l’État d’Alabama avaient passé à tabac des manifestants pacifiques du mouvement des droits civiques et leur avaient lancé du gaz lacrymogène.

Le rabbin Abraham Joshua Heschel (deuxième à droite), lors de la marche à Selma avec le Révérend Martin Luther King, Jr., Ralph Bunche, le républicain John Lewis, le révérend Fred Shuttlesworth et le révérend CT Vivian. (Crédit : Autorisation de Susannah Heschel)

« Nous voulons que les gens visitent l’édifice et entendent notre histoire », indique Ronnie Leet. « Il ne s’agit pas seulement de la réparer et de la laisser comme ça ».

Des décennies plus tôt, Selma comptait une communauté juive forte de 500 membres. D’après Ronnie Leet, dès le début des années 50, la moitié des commerces du centre-ville appartenait à des Juifs. Dans les années 20 et 30, relate Amy Milligan, les commerces juifs achetaient des encarts publicitaires dans la presse locale pour faire savoir à leurs clients qu’ils seraient fermés pour les grandes fêtes juives. Des magasins appartenant à des non juifs en faisaient autant pour souhaiter de bonnes fêtes aux Juifs et leur rappeler de faire une halte chez eux après les fêtes.

Les Juifs sont arrivés à Selma au début des années 1830 environ, et les premiers offices organisés eurent lieu en 1867. Mishkan Israel emménagea dans son emplacement actuel en 1899, et dispose aujourd’hui du réseau électrique d’origine. Ronnie Leet assure que la bâtisse est toujours en bon état malgré son âge.

Mais les jeunes générations quittèrent la ville à mesure que les Juifs gagnèrent plus d’argent, explique Amy Milligan.

« C’est le rêve américain qui se réalisait », indique-t-elle. « Les gens sont arrivés à Selma, ont ouvert leurs commerces et construit une communauté pour leurs enfants. Puis ils les ont envoyés à l’université. Les parents disaient, ‘Va faire carrière, je veux que tu réussisses ».

Malgré la célèbre image du rabbin Abraham Joshua Heschel marchant avec le Rev. Martin Luther King Jr. à Selma, Ronnie Leet indique que la communauté juive locale n’était pas active dans le mouvement des droits civiques. D’autres synagogues du sud furent attaquées, et Mishkan Israel reçut une menace d’attaque à la bombe.

D’après Ronnie Leet, les Juifs étaient mal à l’aise avec certains éléments de la majorité blanche chrétienne de la ville et ne défendait pas publiquement l’égalité raciale.

Une exposition pourrait dresser un portrait sans fard de cette attitude et de cette époque, estime Amy Milligan.

« Nous savions que là où tout le monde était le dimanche matin, nous n’y étions pas », explique Ronnie Leet. « Je pense que la congrégation dans son ensemble n’a pas joué de rôle dans le mouvement national des droits civiques ici à Selma. Ils ne savaient pas les conséquences que ça aurait pour eux ».

Pour l’instant, la synagogue n’a récolté que 6 500 dollars en ligne. Mais Ronnie Leet espère que sa diaspora mettra la main à la poche. En 1997, quelque 220 proches d’anciens ou actuels membres de la synagogue s’y étaient réunis.

« Des gens ayant grandi à Selma nous font part de leur amour », assure-t-il. « Nous voulons que le pays et le monde sachent qu’il y avait une fabuleuse congrégation ici à Selma, dans l’Alabama ».

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