La société polonaise a fui les survivants juifs des camps nazis – Historien
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La société polonaise a fui les survivants juifs des camps nazis – Historien

Dans ‘Ghost Citizens,’ l'universitaire polonais Lukasz Krzyzanowski plonge dans la ville de Radom de l'après-guerre où les Juifs avaient peu attiré l'empathie de la population

  • Un homme entre dans le ghetto de Radom, avec l'aide d'un charretier polonais. (Autorisation :  Łukasz Biedka)
    Un homme entre dans le ghetto de Radom, avec l'aide d'un charretier polonais. (Autorisation : Łukasz Biedka)
  • L'entrée principale du ghetto de Radom. A droite, un officier de la police "bleue" polonaise régissant la circulation. (Autorisation : Łukasz Biedka)
    L'entrée principale du ghetto de Radom. A droite, un officier de la police "bleue" polonaise régissant la circulation. (Autorisation : Łukasz Biedka)
  • Des survivants visitent le cimetière juif de Radom à la fin de l'été ou à l'automne de 1945. (Autorisation : Barbara Fundowicz-Towarek)
    Des survivants visitent le cimetière juif de Radom à la fin de l'été ou à l'automne de 1945. (Autorisation : Barbara Fundowicz-Towarek)
  • Le marché en plein air dans la rue Walowa, dans le ghetto de Radom, entre avril 1941 et août 1942. (Autorisation : Łukasz Biedka)
    Le marché en plein air dans la rue Walowa, dans le ghetto de Radom, entre avril 1941 et août 1942. (Autorisation : Łukasz Biedka)
  • Le marché des fermiers dans la rue Walowa, au cœur du quartier juif avant la Seconde guerre mondiale. Pendant le printemps 1941, la rue était devenue l'artère principale du grand ghetto de Radom. (Autorisation : Chris Webb)
    Le marché des fermiers dans la rue Walowa, au cœur du quartier juif avant la Seconde guerre mondiale. Pendant le printemps 1941, la rue était devenue l'artère principale du grand ghetto de Radom. (Autorisation : Chris Webb)

Lorsque le maigre pourcentage de Juifs polonais ayant survécu à la Shoah était revenu des ghettos et des camps de concentration pour tenter de reprendre le cours d’une existence tragiquement interrompue, après la guerre, ces rescapés ne s’étaient pas facilement réintégrés dans les rangs de la société polonaise.

« Ils étaient présents physiquement mais socialement absents », explique l’historien polonais Lukasz Krzyzanowski au Times of Israel via Zoom lors d’un entretien accordé depuis son bureau de Varsovie, devant des étagères remplies de livres. « Les Juifs polonais, après la guerre, se sont sentis bien seuls et isolés socialement parce qu’il n’y a eu aucune empathie ou compassion de la part de leurs compatriotes non-juifs ».

Dans son livre, « Ghost Citizens: Jewish Return to a Postwar City, » Krzyzanowski examine ce phénomène en se concentrant sur la ville industrielle de Radom, une localité de taille moyenne située au centre-est de la Pologne, entre les années 1945 et 1950.

« Après la guerre, il y a eu un changement complet dans le tissu social de Radom », commente Krzyzanowski, professeur-adjoint à l’Académie des sciences, en Pologne. « Pas seulement en raison de la disparition des Juifs – la majorité d’entre eux avait été assassinée – mais parce que ces Juifs qui avaient survécu, qui étaient revenus, étaient absents de ce qu’on appelle la sensibilité sociale. »

Ils n’ont pas été considérés comme des citoyens par la plus grande partie de leurs compatriotes après leur retour de la guerre

« Ces Juifs étaient des citoyens mais ils n’avaient plus été considérés comme tels par la plus grande partie de leurs compatriotes après leur retour de la guerre », dit Krzyzanowski.

L’historien affiche de la réticence à l’idée d’entrer dans une discussion approfondie sur la politique appliquée en termes de mémoire de la Shoah dans la Pologne contemporaine. Mais il affirme toutefois que la majorité des Polonais, aujourd’hui, « ne veulent pas accepter cette réalité amère qui est qu’ils vivent sur une terre post-génocidaire ».

Il suggère que c’est un manque d’empathie qui est le problème le plus important.

L’historien Lukasz Krzyzanowski, auteur de ‘Ghost Citizens.’ (Autorisation)

« On peut constater ce manque d’empathie dans les attitudes générales des Polonais à l’égard de la Shoah », ajoute Krzyzanowski. « Les Polonais qui ont été tués pendant la Shoah ont été tués parce qu’ils étaient Juifs. Mais ils étaient aussi des citoyens polonais et l’Etat polonais ne peut pas se permettre de simplement omettre cette donnée ».

« Ces Juifs méritent exactement la même commémoration, la même reconnaissance de leur tragédie que les chrétiens polonais qui ont été tués pendant la Seconde Guerre mondiale – ce qui n’est souvent pas le cas », continue-t-il.

‘L’antisémitisme n’est pas soudainement apparu avec Hitler’

Le livre de Krzyzanowski est principalement consacré aux Juifs qui étaient revenus en Pologne dans le sillage immédiat de la Shoah. Mais il s’intéresse aussi à la communauté juive polonaise d’avant-guerre dans un contexte historique plus large en Europe.

« L’antisémitisme n’est pas soudainement apparu en Pologne avec Hitler », indique Krzyzanowski. « Il y avait déjà, avant la guerre, un éloignement entre les populations juive et chrétienne dans le pays. Mais pendant la Shoah, cet éloignement s’est transformé en gouffre et les choses n’ont guère changé depuis ».

Le marché en plein air dans la rue Walowa, dans le ghetto de Radom, entre avril 1941 et août 1942. (Autorisation : Łukasz Biedka)

L’histoire des Juifs polonais remonte à il y a plus de huit siècles. A la veille de la Seconde Guerre mondiale, la population juive polonaise était constituée de 3,3 millions de personnes – c’était la plus importante de toute l’Europe. Le yiddish était majoritairement la langue courante, et cette communauté vibrante jouait un rôle déterminant dans la vie publique, civile, commerciale, intellectuelle et spirituelle des villes polonaises multiculturelles, sophistiquées et cosmopolites qu’étaient alors Varsovie, Wilno, Cracovie et Lublin.

Le marché des fermiers dans la rue Walowa, au cœur du quartier juif avant la Seconde guerre mondiale. Pendant le printemps 1941, la rue était devenue l’artère principale du grand ghetto de Radom. (Autorisation : Chris Webb)

90 % des Juifs polonais, selon les estimations, auraient été assassinés par les nazis et leurs collaborateurs pendant la Shoah. Certains avaient été tués par balle dans les ghettos, mais la majorité avait été envoyée dans les chambres à gaz, par le train, dans six camps de la morts construits en secret et à dessein à travers toute la Pologne occupée : Chelmno, Belzec, Sobibor, Treblinka, Majdanek et Auschwitz-Birkenau. Krzyzanowski explique que le chiffre exact de Juifs ayant été assassinés – ou ayant survécu – ne sera jamais pleinement connu.

90 % des Juifs polonais auraient été assassinés par les nazis et leurs collaborateurs

« La Pologne est le seul pays d’Europe où il n’y a même pas un chiffre approximatif des victimes de la Shoah », dit Krzyzanowski. « On estime toutefois que le nombre le plus élevé de Juifs ayant habité la Pologne après la guerre a été de 244 000 pendant l’été 1946. »

L’entrée principale du ghetto de Radom. A droite, un officier de la police « bleue » polonaise régissant la circulation. (Autorisation : Łukasz Biedka)

« Mais ce chiffre ne signifie pas que tous ces Juifs étaient nécessairement de retour dans la ville qu’ils habitaient auparavant », dit l’historien, ou même qu’ils étaient restés si tel était le cas.

Et en effet, la plupart des Juifs polonais avait ensuite émigré. Certains étaient partis pour la Palestine placée sous mandat britannique (qui était devenue l’Etat d’Israël en 1948). La majorité avait choisi de se rendre au Canada et aux Etats-Unis. Les Juifs qui, pour leur part, étaient restés avaient rencontré de nombreux problèmes. Trouver un endroit où vivre avait été particulièrement difficile.

L’historien, de son côté, a utilisé la ville de Radom comme cas d’étude pour raconter l’histoire plus large des Juifs dans la Pologne de l’après-guerre.

Des survivants visitent le cimetière juif de Radom à la fin de l’été ou à l’automne de 1945. (Autorisation : Barbara Fundowicz-Towarek)

Krzyzanowski note qu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale, les 30 000 Juifs de Radom constituaient presque 30 % de la population de la ville. Mais la majorité avait péri pendant la Shoah – laissant un certain nombre de biens immobiliers derrière eux, dorénavant déserts. Le petit nombre de Juifs ayant survécu et qui avait souhaité retrouver son foyer, à Radom, s’était toutefois retrouvé dans une situation délicate : Les habitations dont ils étaient, dans le passé, les propriétaires légaux étaient dorénavant habitées par des étrangers.

Ces maisons et autres logements qui avaient appartenu à des victimes de la Shoah avaient été confiées à l’Etat polonais, qui les avait transmises à des citoyens. L’hypothèse était alors que les Juifs qui n’étaient pas revenus au bout d’une certaine période avaient été assassinés par les nazis.

Ils se sont rendus eux-mêmes justice

Krzyzanowski note que certains biens immobiliers appartenant à des Juifs avaient été restitués sur ordre des tribunaux. Mais la plupart d’entre eux avaient fini par les revendre à un prix bien inférieur à celui du marché. L’antisémitisme avait joué un rôle dans ces querelles légales et bureaucratiques compliquées. Cela avait aussi été le cas de la politique mise en œuvre par Moscou, aux environs de 1945, alors que le rideau de fer descendait sur l’est de l’Europe et que la Pologne était en train de devenir un Etat soviétique satellite.

Le socialisme à la Staline devait considérer la propriété privée comme l’ennemie. Et la sympathie juridique à l’égard des commerçants bourgeois, des artisans, et des entrepreneurs juifs ne figurait naturellement pas à la tête de l’agenda politique.

« En 1945, la Pologne n’était pas totalement un pays communiste », dit Krzyzanowski. « Et ces Juifs qui revenaient dans le pays se trouvaient donc à un moment de l’Histoire très particulier : La Pologne était en train de se reconstruire après la guerre mais les systèmes politique et économique étaient en train de se transformer, à l’aube de la Guerre froide ».

La Pologne était en train de se reconstruire après la guerre mais les systèmes politique et économique étaient en train de se transformer, à l’aube de la Guerre froide

« Les tribunaux polonais, en 1945, tentaient de fonctionner dans le pays conformément aux normes qui étaient mises en vigueur avant-guerre », explique Krzyzanowski. « Mais l’état de droit était en train de changer, petit à petit, et en particulier à l’égard d’idées telles que la citoyenneté et la propriété ».

L’historien remarque que cela avait entraîné l’établissement, dans toute l’Europe, des « jurys » juifs d’honneur dans le sillage immédiat de la guerre. Un jury de ce type avait été mis en place en Pologne.

Le bureau du Comité juif de district de Radom, dans l’après-guerre. (Autorisation : Barbara Fundowicz-Towarek)

« Ce jury d’honneur juif avait été créé par la communauté juive de Pologne pour répondre au sentiment que le système judiciaire de l’Etat, dans le pays, était incapable de poursuivre les personnes qui, dans la communauté juive, avaient collaboré avec les nazis », dit Krzyzanowski.

Le jugement le plus important que pouvait décider un jury d’honneur était l’exclusion de la communauté de l’individu accusé, ajoute-t-il, puisque les tribunaux ne disposaient d’aucune mesure pénale et qu’ils ne pouvaient pas faire appliquer de sanction légale.

Le rôle joué par les Judenrat est l’un des aspects les plus controversés de la Shoah

L’historien déclare qu’un grand nombre de ces Juifs provenaient des Judenrat – ou ces conseils Juifs qui avaient été établis au cœur des communautés dans l’Europe occupée par les nazis, et sur ordre des Allemands. Le rôle tenu par les Judenrat est l’un des aspects les plus controversés de la Shoah. Ils étaient constitués de membres de l’élite juive qui devaient être accusés plus tard par certains, au sein de leurs propres communautés, d’avoir collaboré avec les nazis.

Krzyzanowski souligne dans son livre que la majorité des Juifs, pendant la Shoah, s’étaient naturellement adaptés à la nécessité de la survie. L’historien cite néanmoins quelques-unes des critiques les plus dures adressées aux Judenrat.

La philosophe juive allemande Hannah Arendt (Autorisation)

Parmi elles, Hannah Arendt, la philosophe juive allemande qui avait assisté au procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem, en 1961, et qui en avait ultérieurement rapporté les détails dans le New Yorker, dans un reportage qui était finalement devenu un ouvrage controversé intitulé : « La Banalité du Mal ».

Le jugement rendu par Arendt avait été totalement dépourvu d’ambiguïté : Les Judenrat, pendant la Shoah, avaient aidé à envoyer les Juifs à la mort. « Et pour une Juive », avait écrit Arendt, « le rôle des responsables de la communauté dans la destruction de cette dernière est, sans aucun doute, le chapitre le plus sombre de toute cette histoire lugubre ».

L’historien polonais adopte, pour sa part, un point de vue plus nuancé. « Les membres des Judenrat étaient destinés à la mort, comme tous les autres Juifs, et ils ne survivaient pas », dit-il. « Ils n’étaient donc pas une simple instance de collaboration similaire aux autres ».

« Les Judenrat étaient majoritairement considérés par de nombreux membres de la communauté comme des collaborateurs », continue Krzyzanowski. « Mais ils étaient des personnes influentes dans les conditions extrêmes, très difficiles du ghetto ».

Pas de sécurité après le départ des nazis

Le livre de Krzyzanowski consacre aussi du temps et du travail à étudier les nombreuses menaces qui planaient au quotidien sur les Juifs de Radom dans le sillage immédiat de la guerre. Ils étaient régulièrement soumis à des menaces de vol, d’abus et de violence, en majorité de la part de citoyens polonais qui luttaient dans un pays alors ravagé par la guerre et balayé par la pauvreté et le chaos politique. Mais l’historien souligne un antisémitisme endémique dans la police et dans les services de sécurité de Radom – et dans la Pologne toute entière plus largement – à cette période.

La police était très réticente à l’idée d’enquêter sur des crimes racistes contre les Juifs

« La police était très réticente à l’idée d’enquêter sur des crimes racistes contre les Juifs », explique Krzyzanowski. Il évoque un meurtre brutal commis à Radom, au cours duquel quatre survivants juifs avaient été assassinés dans une attaque qui avait rappelé une exécution dans une coopérative juive.

« Il n’y a aucune trace d’une enquête rigoureuse de la part de la police de Radom sur ce crime », ajoute-t-il.

Le bâtiment situé 11 rue Zeromski à Radom, où vivait un policier juif et où il avait été tué au mois de juillet 1945, quelques mois après la libération du joug nazi. (Crédit : Lukasz Krzyzanowski)

Selon l’historien, cette tendance était banale à ce moment-là. Le degré d’antisémitisme, au sein de la société polonaise, était très élevé dans la période qui avait directement suivi la guerre. Et le gouvernement polonais avait tendance à ne pas condamner les violences antisémites et à détourner simplement le regard.

« A ce moment de l’Histoire de la Pologne, les communistes n’avaient pas profité du pouvoir dès le début et il fallait qu’ils gagnent le soutien populaire », dit l’Historien. « Et sachant que les préjugés antisémites étaient forts dans la société, ils ne voulaient pas afficher de sympathie en direction des victimes des violences anti-juives ».

‘Ghost Citizens’ écrit par l’historien polonais Lukasz Krzyzanowski. (Autorisation)

L’historien souligne que les Juifs qui étaient revenus pour tenter de reprendre une existence ordinaire à Radom avaient échoué. Ce qui n’avait pas empêché quelques citoyens fantômes obstinés de persévérer en souffrant en silence.

1950 avait été un tournant qui avait marqué la fin d’une ère pour les Juifs de Radom : La communauté avait ainsi érigé, en public, un monument à la mémoire des victimes locales de la Shoah. Mais cela devait être la toute dernière apparition publique des Juifs de Radom en tant que communauté collective unie.

« Cela ne signifie pas que ces Juifs ont immédiatement quitté Radom cette année-là », précise Krzyzanowski. « Certains d’entre eux y sont restés et ils sont seulement décédés au cours de ces dernières années ».

« Certains Juifs ont pu conserver des contacts les uns avec les autres à Radom, mais ils ne se sont plus jamais présentés dans la ville en tant que communauté », conclut Krzyzanowski. « Et il n’y a plus jamais eu d’institution juive à Radom après 1950 ».

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