La stagnation tragique de Mahmoud Abbas
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La stagnation tragique de Mahmoud Abbas

Le dernier livre du journaliste Amir Tibon examine exactement ce qui a rendu le remplacement d'Arafat si tragiquement inefficace

Mahmoud Abbas, président de l'Autorité palestinienne, commémore la mort de Yasser Arafat, en novembre 2008. (Crédit : Issam Rimawi/Flash90)
Mahmoud Abbas, président de l'Autorité palestinienne, commémore la mort de Yasser Arafat, en novembre 2008. (Crédit : Issam Rimawi/Flash90)

Le meurtre de deux policiers israéliens par un tireur palestinien au mont du Temple de Jérusalem, en juillet dernier a conduit à une escalade de la violence qui a contraint Israël à installer des détecteurs de métaux aux entrées d’al-Aqsa. En signe de représailles, le président de l’Autorité palestinienne (AP) Mahmoud Abbas avait suspendu de manière indéfinie les pourparlers avec Israël.

Ce n’est pas la première fois qu’Abbas a manifesté sa frustration à l’égard du gouvernement israélien actuel, ou à l’égard des efforts de médiation américaine pour un accord de paix entre Israéliens et Palestiniens.

Selon un journaliste primé israélien Amir Tibon, qui a récemment publié un livre intitulé The Last Palestinian : The Rise and Reign of Mahmoud Abbas, la position défiante d’Abbas est en réalité le reflet d’un enlisement dans l’administration Trump.

« Certains membres de l’administration Trump n’agissent pas en tant que médiateurs neutres [entre Israéliens et Palestiniens], mais se font l’avocat d’Israël », a déclaré le correspondant d’Haaretz à Washington DC. Tibon est spécialisé dans la relation israélo-américaine et dans la politique américaine au Moyen Orient. Il écrit régulièrement pour des journaux tels que le New Yorker, Foreign Affairs, The New Republic et Walla News.

Le président américain Donald Trump, à gauche, et le président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, au palais présidentiel de Bethléem, en Cisjordanie, le 23 mai 2017. (Crédit : Mandel Ngan/AFP)
Le président américain Donald Trump, à gauche, et le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, au palais présidentiel de Bethléem, en Cisjordanie, le 23 mai 2017. (Crédit : Mandel Ngan/AFP)

« [Neuf mois après le lancement] de l’initiative de paix, l’administration américaine a toujours peur de prononcer les mots ‘état palestinien’ ou ‘solution à 2 États’ », a expliqué Tibon.

« Le président Trump a déclaré que la paix entre Israéliens et Palestiniens était une priorité pour sa présidence, mais reste à voir s’il [est] réellement engagé envers ce programme, ou s’il [est] engagé à aider Netanyahu et à éviter au maximum de se confronter à lui. »

Il a indiqué que « du point de vue du gouvernement palestinien, cela laisse penser qu’il n’y a aucun horizon politique, et cette conclusion peut avoir des conséquences dangereuses ».

Tibon a précisé que l’épisode du mont du Temple a mis en évidence deux choses : Netanyahu et Abbas ont tous deux tendance à devenir irresponsables dans un contexte de crise politique, et d’autre part, la fragilité et la tension de la situation politique actuelle à Jérusalem, en Cisjordanie et à Gaza.

« Netanyahu et Abbas sont obsédés par leur propre survie politique, autorisant des éléments extrémistes au sein de leurs partis et de leurs coalitions à dicter la marche à suivre », a ajouté Tibon.

Les forces de sécurité israéliennes devant les palestiniens sur le mont du Temple à Jérusalem le 27 juillet 2017, avec la mosquée Al-Aqsa qui apparaît en arrière-plan (Crédit : AFP PHOTO / AHMAD GHARABLI)
Les forces de sécurité israéliennes devant les palestiniens sur le mont du Temple à Jérusalem le 27 juillet 2017, avec la mosquée Al-Aqsa qui apparaît en arrière-plan (Crédit : AFP PHOTO / AHMAD GHARABLI)

The Last Palestinian: The Rise and Reign of Mahmoud Abbas a été co-écrit avec Grant Rumley, chercheur à la Fondation for Defense of Democracies.

La biographie non autorisée est basée sur plusieurs interviews avec des personnalités à Ramallah, Jérusalem et Washington, pour tenter de comprendre ce qui titille le président de l’Autorité palestinienne, à la fois sur le plan politique et idéologique.

Le livre explique comment Abbas a démarré sa présidence de l’Autorité Palestinienne en 2005, avec de bonnes intentions, comme un homme de paix qui pourrait apporter la stabilité et l’harmonie entre Israéliens et Palestiniens.

Cependant, Tibon conclut en prédisant qu’Abbas finira sa carrière comme un énième autocrate régional dans le monde arabe, qui aura désespérément tenté de s’accrocher aux derniers vestiges du pouvoir.

Tibon affirme que les véritables intentions politiques d’Abbas sont difficiles à définir et que le peu de succès en diplomatie signifie qu’il s’est tourné vers une forme de gouvernance plus conservatrice.

Le secrétaire-général des Nations unies Antonio Guterres, à gauche, rencontre le Premier ministre de l'Autorité palestinienne Rami Hamdallah, à droite, dans la ville de Ramallah, en Cisjordanie, le 29 août 2017 (Crédit : Mohamad Torokman/Pool/AFP PHOTO)
Le secrétaire-général des Nations unies Antonio Guterres, à gauche, rencontre le Premier ministre de l’Autorité palestinienne Rami Hamdallah, à droite, dans la ville de Ramallah, en Cisjordanie, le 29 août 2017 (Crédit : Mohamad Torokman/Pool/AFP PHOTO)

« L’interprétation d’Abbas sur ce qui doit être fait est de réprimer toute forme de dissension ou d’opposition au sein du parti, des autres forces politiques, et c’est devenu caractéristique de son règne », analyse le journaliste.

De plus, Tibon affirme que la capacité qu’a Abbas à prendre des décisions fatidiques et courageuses pour l’AP sera toujours limitée par les réalités politiques qui font qu’il n’a pas la possibilité de changer.

Cela dit, Tibon estime qu’Abbas fait preuve de constance sur deux aspects.

Premièrement, dans son opposition à la violence, pour laquelle il a payé le prix fort, et ensuite, dans ses négociations avec Israël pour une solution à deux États.

Mahmoud Abbas, président de l'Autorité palestinienne, durant une réunion à Ramallah, en Cisjordanie, le 25 juillet 2017. (Crédit : Abbas Momani/AFP)
Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne, durant une réunion à Ramallah, en Cisjordanie, le 25 juillet 2017. (Crédit : Abbas Momani/AFP)

« Mais quand Abbas encaisse un coup politique, il n’est jamais revenu contre ses opposants », explique Tibon.

« Au lieu de cela, Abbas a eu tendance à observer les critiques dont il faisait l’objet [spécifiquement] et tentait de les démentir », ajoute le journaliste.

L’ouvrage de Tibon se focalise sur les années cruciales qui ont profondément modifié le mouvement palestinien, entre 2005 et 2014.

Il pose trois questions fondamentales : Comment Abbas a-t-il pu perdre contrôle de la moitié de son territoire et le soutien de plus de la moitié de son peuple ? Pourquoi Abbas, éminent dirigeant du Fatah, dénonçait-il le terrorisme ? Et pourquoi, à deux reprises, Abbas s’est-il retiré des propositions de paix de la part d’Israël et des États-Unis en 2008 et en 2014 ?

Pour Tibon, ce qui semble, de prime abord, trivial, est en réalité crucial : ce qui a « hanté » la carrière politique du leader palestinien est, en grande partie, son manque évident de charisme.

« Quand Arafat parlait, les gens écoutaient et applaudissaient »

« Abbas n’est pas comme Yasser Arafat », compare Tibon. « Quand Arafat parlait, les gens écoutaient et applaudissaient. Mais Abbas n’est pas un personnage très charismatique, et il a tendance à être pédant, à se concentrer sur des questions d’ordre juridique. Quand il faut obtenir du soutien pour des choix politiques complexes, c’est difficile s’il vous manque la capacité politique de base afin de conquérir les cœurs et les esprits.»

Tibon consacre un chapitre entier à l’analyse de la signification historique de la mort de Yasser Arafat en 2004, à la fois sur la façon dont elle a affecté le mouvement palestinien et la carrière politique d’Abbas.

Abbas est peut-être le chef de l’AP et de l’OLP. Mais pour Tibon, il manque cruellement du standing culturel et politique qu’avait Arafat.

« La mort d’Arafat était l’occasion pour Abbas de prendre la place d’Arafat », explique le journaliste israélien. « Mais pour le mouvement palestinien, la mort d’Arafat a laissé un vide, et je ne suis pas sûr qu’il ait été comblé. En tout cas par Abbas. Parce qu’Abbas est techniquement un président ».

En 2005, Abbas est devenu président de l’AP, un organe semi-autonome qui a été établi en mai 1994, dans le cadre de l’accord Gaza-Jéricho. Tibon affirme que c’est la montée du Hamas, aux élections de 2006, et le coup d’État de 2007 ayant suivi à Gaza, qui a été un tournant dans la carrière politique d’Abbas.

« Vous ne pouvez pas prendre les décisions historiques nécessaires à un accord de paix quand vous ne contrôlez que la moitié du territoire de l’Autorité palestinienne », ajoute Tibon. « Et quand vous ne contrôlez pas le Parlement, il semblerait que vous manquiez de légitimité politique. Cela a vraiment empêché Abbas d’être un bon négociateur ».

Tout en conduisant ses recherches pour son livre, Tibon s’est entretenu avec de nombreux politicards de Cisjordanie, de Gaza et de Washington. Le consensus général qu’il a glané au cours de ces entretiens, dit-il, est double : Le Fatah s’est montré trop sûr de lui-même et Abbas a sous-estimé le Hamas.

« Le Fatah ne pouvait tout simplement pas s’imaginer une situation où les gens le rejetteraient »

« Le Fatah ne pouvait tout simplement pas s’imaginer une situation où les gens le rejetteraient », précise Tibon.

« La défaite [lors des élections de 2006] ne s’explique pas par le fait que le Hamas ait été particulièrement formidable mais plutôt car le Fatah s’est montré arrogant et stupide au niveau local lorsqu’il a décidé de mettre en place six ou sept dirigeants locaux dans chaque district. Cela a permis au Hamas de l’emporter sans majorité claire » ajoute Tibon.

Tibon explique que le Hamas s’est considérablement renforcé au cours des treize dernières années parce que, aux yeux de nombreux Palestiniens, l’organisation symbolise la résistance et le courage contre Israël.

« Lorsque le Hamas est arrivé au pouvoir, il a pu dire :’C’est nous qui combattons Israël et l’occupation' », note Tibon. « Et d’un autre côté, vous avez Abbas, qui porte un costume et des lunettes, et tente de discuter. Ce qui me fait réellement penser à la gêne entraînée par la présence d’un leader vraiment modéré. Et après Abbas, le Fatah aura peut-être besoin d’un chef qui ressemble plus à un Arafat ».

Historiquement – comme le dernier livre de Tibon tend à le souligner – le rôle d’Abbas dans le mouvement palestinien a toujours été celui d’un bureaucrate et d’un collecteur de fonds.

Les forces du Hamas participent à une cérémonie d'inauguration au siège d'une nouvelle unité de police de la marine, à Gaza, le 22 décembre 2016 (Crédit : AFP PHOTO/SAID KHATIB)
Les forces du Hamas participent à une cérémonie d’inauguration au siège d’une nouvelle unité de police de la marine, à Gaza, le 22 décembre 2016 (Crédit : AFP PHOTO/SAID KHATIB)

Contrairement à Arafat, Abbas n’a jamais été considéré comme un agitateur de foule révolutionnaire.

« Si vous demandez aux gens à Gaza et en Cisjordanie qui ont grandi dans les années 1980 – à l’époque de la [première] guerre du Liban ou de la première Intifada – qui était leur source d’inspiration, vous entendez toujours le nom de Yasser Arafat. Mais personne ne mentionnera celui de Mahmoud Abbas », explique Tibon.

« Il n’était tout simplement pas ce genre de personnage », continue l’auteur. « Il n’a pas de passé militaire, il n’a participé à aucune attaque héroïque contre les Israéliens et il n’est pas non plus un homme politique éminent. C’est un bureaucrate, qui a toujours travaillé en coulisses, effectuant des tâches diplomatiques. Ce n’est pas quelqu’un qu’un gamin palestinien moyen – qui voit des soldats et des habitants d’implantation israéliens de l’autre côté de sa fenêtre et qui veut combattre l’occupation – va considérer comme étant une source d’inspiration ».

« Si le Fatah a été créé [dans les années 1960] par Arafat et d’autres dans le Golfe, c’est Abbas qui était l’un de leurs contacts au Qatar. Mais de manière significative, la majorité de l’organisation ne se trouvait pas avec lui », poursuit-il.

« Le Fatah a donc été créé dans un pays et Abbas était dans un autre », ajoute Tibon.

« Et cette histoire se répète plus tard. Lorsque le Fatah est allé à Beyrouth en 1970 après ce qui est survenu en Jordanie suite aux combats de Septembre noir, Abbas se trouvait à ce moment-là à Damas, en Syrie. Situation similaire lorsque Arafat et d’autres se sont installés à Gaza après la signature des accords d’Oslo [en 1993] ».

Abbas s’est toujours considéré comme un intellectuel politique palestinien plus qu’un combattant militant, pense Tibon. En conséquence, ses tendances à l’étude et à l’introspection l’ont laissé physiquement et psychologiquement à distance du Fatah et de l’OLP.

Le journaliste estime que ce positionnement a nui à la carrière politique d’Abbas dans son ensemble.

« Abbas a toujours fait son propre truc, que ce soit se concentrer sur ses recherches ou entrer dans les négociations avec les Israéliens », dit Tibon.

Il affirme que, finalement, Abbas sera probablement jugé par les futurs historiens comme un personnage tragique.

Le journaliste Amir Tibon et son livre ‘The last Palestinian’, ou ‘le dernier Palestinien’ (Autorisation)

« Les personnages de tragédie ont leur propre place dans l’histoire », commente-t-il.

« Abbas est un homme qui a de bonnes intentions la plupart du temps. Il a voulu mettre son peuple sur la voie de l’indépendance, de le création de l’état et de la paix. Mais pour des raisons dont il n’avait majoritairement aucune influence, il n’a pas pu le faire. Il n’a pas été en mesure de réaliser la majorité des choses qu’il a souhaité mener à bien pendant la plus grande partie de sa carrière ».

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