La technologie est-elle compatible avec la démocratie ?
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Interview

La technologie est-elle compatible avec la démocratie ?

Selon Jamie Bartlett, le piratage de l'information, l'ingérence électorale et les robots posent ce débat

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Photo d’illustration d'un hacker en action (Crédit : BeeBright, iStock by Getty Images)
Photo d’illustration d'un hacker en action (Crédit : BeeBright, iStock by Getty Images)

De récents reportages sur le côté obscur de la haute-technologie – notamment de la fraude en ligne, la manipulation des élections par les réseaux sociaux et l’utilisation des outils de cyber-surveillance pour cibler les militants des droits de l’Homme – ont surpris nombre d’entre nous en raison du sentiment selon lequel les effets des technologies sont uniquement positifs. En Israël, un récent reportage de Haaretz sur l’industrie de la cyber-surveillance a révélé que certains des meilleurs et des plus brillants et jeunes diplômés de la prestigieuse unité de renseignement 8200 de Tsahal ont aidé des responsables de dictatures à traquer les homosexuels et des dissidents en utilisant le piratage informatique et la surveillance numérique.

Le Times of Israel a demandé à Jamie Bartlett, directeur du Centre for the Analysis of Social Media pour le think tank Demos, l’un des plus grands experts mondiaux du changement social causé par la technologie numérique, comment expliquer les phénomènes toujours plus sombres associés à la haute-technologie et pourquoi le progrès technologique et l’autoritarisme semblent progresser à pas de géant.

Dans son livre de 2018, « The People vs. Tech, how the Internet is Killing Democracy », Bartlett affirme que la technologie numérique peut en fait être incompatible avec la démocratie.

« Dans les années à venir, soit la technologie détruira la démocratie et l’ordre social tels que nous les connaissons, soit la politique fera preuve d’autorité sur le monde numérique », écrit-il dans l’introduction de son livre. « Il devient de plus en plus clair que la technologie est en train de gagner cette bataille, en écrasant un adversaire diminué et affaibli. »

Par technologie, Bartlett fait référence aux « technologies numériques associées à la Silicon Valley – plateformes de réseaux sociaux, grandes bases de données, technologie mobile et intelligence artificielle – qui dominent de plus en plus la vie économique, politique et sociale ».

Dans le livre, Bartlett décrit six piliers qui font fonctionner la démocratie et comment, selon lui, la technologie les mine tous. Le premier pilier est celui des citoyens actifs et indépendants d’esprit. Il serait miné par le modèle publicitaire d’internet, qui recueille d’énormes quantités de données nous concernant et nous maintient dépendants de nos appareils. Le deuxième problème est la politique tribale qui sème la division en ligne et qui mine la culture démocratique commune. Les élections libres et équitables, l’égalité, les économies compétitives et la souveraineté sont également minées par les tendances technologiques, selon lui.

Bartlett s’est entretenu avec le Times of Israel depuis son domicile à Londres pour expliquer les raisons de cette situation.

Times of Israel : Il semble que votre façon de penser ait évolué au cours de la dernière année. Dans le passé, vous disiez des choses comme : d’un côté, la technologie comporte certains dangers, mais d’un autre côté, il ne faut pas se comporter en luddites. Ce livre adopte un ton beaucoup plus alarmant.

Jamie Bartlett : Oui, je dirais que je ne pense toujours pas que nous devrions détruire toutes les machines ou quoi que ce soit du genre. Mais je pense qu’il est juste de dire que je suis devenu plus pessimiste au cours de la dernière année.

Qu’est-ce qui a déclenché votre pessimisme ?

C’est un ensemble de choses qui ne cessent de se répandre. C’est comme un bombardement implacable. D’abord, ça a été l’automatisation et les classes moyennes, puis la baisse des revenus des médias, puis l’ingérence russe dans les élections, puis les crimes de haine, et enfin Cambridge Analytica. Une histoire après l’autre, et après un certain temps vous commencez à réfléchir – est-ce que ce sont juste des histoires isolées ou y a-t-il vraiment quelque chose de plus important qui se passe ?

Il y a quelques temps, j’ai fait une série télévisée pour la BBC intitulée « Secrets of Silicon Valley ». J’ai interviewé un groupe d’ingénieurs dans la Silicon Valley et ils parlaient souvent de la même façon, ils disaient des choses comme : « Nous connaîtrons des changements technologiques spectaculaires. Il n’y a aucun doute là-dessus. Mais vous savez quoi, on en a déjà eus avant, comme la Révolution industrielle, et notre situation a été meilleure ensuite. »

Le fait est que j’ai étudié l’histoire et que j’ai beaucoup lu sur la Révolution industrielle. Quiconque a lu beaucoup de choses sur la Révolution industrielle sait que même si les choses se sont peut-être améliorées au bout de cent ans, pendant les 30 premières années, ça a été une catastrophe pour presque tout le monde.

Mais si, à long-terme, tout se passe bien, les perturbations technologiques en valent peut-être la peine ?

Et bien, à long-terme, nous serons tous morts, n’est-ce pas ? Oui, dans cent ans, les choses iront peut-être beaucoup mieux, et nous serons en meilleure santé et vivrons plus longtemps. Mais si vous regardez les cent ans qui ont suivi l’invention de l’imprimerie, vous constaterez que nous sommes tous beaucoup mieux aujourd’hui, mais pas avant la mort de millions de personnes. Je pense simplement qu’il peut y avoir de grandes souffrances à court terme, même si, à long-terme, c’est une bonne chose. On devrait quand même essayer de s’inquiéter pour le court terme.

Pensez-vous que c’est vers cela que nous pourrions nous diriger, entrer dans une nouvelle ère sombre ?

Je pense qu’il est possible qu’à partir du milieu des années 1950, nous ayons vécu une période de stabilité, de création de richesses, de croissance économique et de droits individuels presque sans précédent pour certains groupes dans les démocraties libérales occidentales.

Je ne suis pas certain que nous revivrons les années 1930 ou un retour au fascisme et au communisme – parce qu’ils sont des produits de leur époque. Je suis sûr que les menaces qui pèsent aujourd’hui sur la démocratie sont nouvelles et qu’elles sont un reflet spécifique de notre technologie. C’est pourquoi je dis que je m’inquiète un peu de l’autoritarisme techno-dystopien – une démocratie de façade gérée par des machines intelligentes et une nouvelle élite de technocrates progressistes mais autoritaires.

Les gens se demandent souvent lequel des auteurs dystopiques britanniques avait le plus raison, George Orwell ou Aldous Huxley. Orwell a décrit un état de surveillance très violent alors que le monde de Huxley était doux.

« Nous sommes tous drogués. Nous sommes tous détendus. Personne ne réfléchit. Tout le monde s’amuse, mais nous ne sommes pas vraiment libres et nous préférons la sécurité, la sûreté et la facilité à toutes sortes de libertés significatives. »

Jamie Bartlett (Crédit : capture d’écran Facebook)

Ce qui est bizarre, c’est qu’en ce moment, les pays autoritaires pourraient se diriger vers Orwell, et les pays démocratiques vers Huxley.

Le potentiel de la surveillance dans les années à venir avec les appareils internet, la technologie de reconnaissance faciale et la technologie de reconnaissance vocale est énorme. Le degré de surveillance que la Chine sera en mesure d’exercer sur ses citoyens sera incroyable. Ce sera vraiment sans précédent.

En Occident, nous semblons dériver vers une sorte de dépendance paresseuse aux smartphones et aux gadgets. C’est comme si Orwell et Huxley avaient raison.

Peut-on encore l’éviter ?

La raison pour laquelle j’ai écrit le livre en disant qu’il y a une grande crise et une grande menace pour notre démocratie, c’est que si vous attendez que cela se produise, il est généralement trop tard pour y remédier.

J’essaie donc de prendre la situation actuelle de la prolonger de 10 ou 20 ans, et de dire que si nous continuons sur la même voie, ce sont là les grandes menaces qui pèseront sur la démocratie auxquelles nous serons confrontés.

Vous mentionnez six menaces à la démocratie dans le livre. Laquelle d’entre elles vous inquiète le plus ?

En ce moment, tout le monde est obsédé par la menace qui pèse sur la tenue d’élections libres et loyales. Mais je ne pense pas que ce soit le plus important. Je pense que c’est la plus actuelle. Je dirais qu’à moyen terme, ce qui m’inquiète le plus, c’est l’effondrement possible des classes moyennes dû à l’automatisation, ainsi que l’augmentation spectaculaire des niveaux d’inégalité – car l’inégalité tend à entraîner toutes sortes d’autres problèmes.

Existe-t-il des preuves que les inégalités augmentent à cause de la technologie ?

Je pense qu’il y a suffisamment de preuves historiques pour indiquer que les causes des diverses formes d’inégalité au cours des 30 à 40 dernières années ont été au moins largement déterminées et causées par les changements technologiques. Le meilleur livre sur ce sujet est un livre intitulé « The Second Machine Age » de McAfee et Brynjolfsson. Ils ont démontré de façon assez convaincante que le changement technologique a entraîné une augmentation des inégalités au cours des 30 dernières années. Donc, si vous augmentez encore le pouvoir de la technologie, alors vous allez, je pense, augmenter la tendance à l’inégalité aussi.

Regardez l’augmentation de la précarité, le nombre d’emplois qui sont devenus précaires, basés sur des plateformes ou sur des postes de travail, et le fait qu’une infime minorité est aujourd’hui plus riche que des milliards de gens. Nombre d’entre eux sont en fait des entrepreneurs qui travaillent dans les technologies.

Ce que je veux dire, c’est que quand on met tout cela en perspective, je pense que l’on voit apparaître une dystopie inquiétante de gens incroyablement riches qui profitent de la technologie, et beaucoup de pauvres qui ne peuvent pas en profiter.

Peut-on avoir une démocratie sans classe moyenne ?

Je ne sais pas vraiment à quoi cela ressemblerait parce que les classes moyennes ont toujours été très importantes pour la démocratie. Même l’idée que nous pourrions en avoir une sans classe moyenne, sans assiette fiscale qui appuie la primauté du droit, qui appuie les institutions démocratiques, je ne sais même pas comment cela fonctionnerait.

On parle beaucoup des perspectives d’un chômage technologique de masse. Des millions de personnes pourraient être au chômage. Qu’est-ce que cela va entraîner pour notre économie ? Je m’inquiète des conséquences que cela aurait sur notre système politique. Regardez les niveaux d’inégalité qui sont atteints en Amérique latine. Examinons comment se portent leurs démocraties – pas très bien.

Parce que les gens riches finissent par acheter la démocratie. C’est comme ça que ça se passe. Encore une fois, peut-être pas, peut-être que j’ai tort, mais je crois que c’est la chose qui est la plus à craindre.

Je ne sais pas comment est la situation en Grande-Bretagne, mais ici, en Israël, nous sommes encore dans la phase de stimulation technologique. Tout le monde aime la technologie, et les créateurs de startups sont admirés et vénérés. C’est difficile de trouver quelqu’un qui dit du mal de la high-tech.

N’est-ce pas un problème en soi ? Une chose dont je parle dans le livre, c’est que la technologie est devenue à l’abri des critiques. Pendant très longtemps, nous avons supposé que tout cela était brillant et progressiste, et que c’était une force pour le bien dans le monde. Toutes les mauvaises choses qui l’accompagnent sont passées inaperçues.

De plus, je pense que l’ambiance autour de la technologie a beaucoup changé au cours de la dernière année. Gardez à l’esprit que j’ai pris soin de préciser mes critères. Ce livre n’a rien à voir avec le fait de savoir si votre vie est meilleure avec la technologie. Il ne s’agit pas de savoir si vous êtes mieux informé, plus heureux ou plus riche. Il s’agit de démocratie et de savoir si la technologie est compatible avec elle.

Certains pourraient se demander en quoi la démocratie est la valeur la plus élevée ?

C’est une toute autre question. Mais je pense que c’est la question que les gens vont commencer à se poser. Si la démocratie ne semble plus fonctionner pour les gens, ils pourraient se demander pourquoi nous voulons vivre dans une démocratie. Nous sommes plus riches, mieux lotis, plus heureux et plus en sécurité si nous vivons dans une dictature bienveillante dirigée par un groupe de techniciens et de technologues. C’est ce qui m’inquiète.

En Israël, le Premier ministre est suspecté dans trois affaires de corruption et il n’a rien perdu de sa popularité. Vous consacrez un chapitre dans le livre sur la façon dont ce genre de chose est une conséquence directe d’internet. Pouvez-vous nous expliquer ?

Je ne suis pas un spécialiste de la politique israélienne, mais nous avons vu avec Donald Trump que la preuve constante dans le Washington Post qu’il mentait n’a absolument rien fait pour entamer sa popularité.

La politique est devenue beaucoup plus émotionnelle, à la suite de notre immersion totale dans l’information. Quand on est complètement submergé de données, de faits, d’histoires et de propagande comme nous, on commence naturellement à voir la politique d’un point de vue beaucoup plus émotionnel, au détriment d’une vision plus rationnelle des choses. Cela devient : le président est-il mon allié ? Est-il de mon côté ? Fait-il partie de ma tribu ? Ce que vous évoquez en Israël se produit partout.

Cela ne me surprend pas du tout que vous me disiez ça. Si vous m’aviez dit il y a un an que la popularité de Netanyahu diminuerait à cause de ces soupçons contre lui, j’aurais dit non. Cela ne ferait aucune différence. Il y a vingt ans, ces affirmations sur le comportement d’un politicien lui auraient certainement causé du tort, mais il semble que ce ne soit plus aussi important que par le passé.

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