La vie sans enfant devient plus facile dans la communauté juive
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La vie sans enfant devient plus facile dans la communauté juive

Qu’il s’agisse d’un choix, d'une circonstance ou de problèmes de fertilité, les couples sans enfants peuvent se sentir à l'écart dans la communauté juive. Diverses structures de soutien cherchent à transformer ce malaise

Un couple juif profite de la Saint Valentin sur le front de mer de Tel Aviv (Crédit :  Dima Vazinovich/Flash90)
Un couple juif profite de la Saint Valentin sur le front de mer de Tel Aviv (Crédit : Dima Vazinovich/Flash90)

NEW YORK — Peu après que Piper Hoffman se soit mariée, elle et son époux ont commencé à évoquer la question de l’éducation de leurs enfants. Elle avait fréquenté un séminaire d’études juives, avait grandi dans un foyer orthodoxe conservateur, et elle voulait que ses enfants empruntent le même chemin. Et plus ils en parlaient, plus trouver une solution paraissait difficile.

Puis l’illumination est survenue.

« Nous avons simplement réalisé que nous n’aurions pas d’enfants du tout. Pour moi, c’était comme un poids qu’on m’enlevait et le paradis s’est présenté à moi, explique Hoffman. Je n’avais jamais ressenti cette envie et j’ai réalisé que je n’avais pas besoin d’avoir des enfants. »

« Je n’apprécie pas particulièrement de passer du temps avec des enfants. Je ne ressens pas la même chaleur affective que celle que ressentent les autres, dit Hoffman. Mais il y a des moments où je ne me suis pas sentie la bienvenue dans la communauté juive parce que les enfants y sont considérés comme des symboles de lumière et de joie. »

L’idée de la Yiddishe mame est enracinée dans le judaïsme. Et les femmes qui, pour des raisons variées, n’ont pas d’enfants ?

« Quarante-huit pour cent des femmes en âge de procréer n’ont pas d’enfants, contre 35 % en 1976 », dit Jamie Allen Black, nommée directrice générale de la Jewish women’s foundation of New York (JFW) au mois de mai dernier.

‘Je ne ressens pas la même chaleur affective que celle que ressentent les autres. Mais il a des moments où je ne me suis pas sentie la bienvenue dans la communauté juive’

« C’est un changement pour tous, en particulier pour le peuple juif. Parce que c’est important de réaliser qu’un avenir fort pour les Juifs doit être indépendant de leur statut parental », ajoute-t-elle.

Black a prononcé ces propos lors d’un récent débat intitulé « Ne pas avoir d’enfant par choix, par hasard ou par circonstance ».

La discussion s’est portée sur ce que signifie avoir des enfants – ou ne pas en avoir – ou encore sur ce qui arrive lorsque l’infertilité ou les obstacles à l’adoption sèment des embûches sur le parcours de la parentalité.

Les intervenants ont également évoqué ce que signifie la parentalité à un âge plus avancé, et les femmes vivant au sein des communautés qui placent la maternité sur un piédestal.

« Depuis que Beyoncé, aux Grammy Awards, est montée sur scène comme une déesse enceinte, des articles ‘Oh, regardez donc son ventre’ sont apparus dans tous les magazines. Impossible d’y échapper », a déclaré Mélanie Notkin, entrepreneur et auteur.

A partir de la gauche, Jamie Allen Black, Miriam Gottlieb, Melanie Notkin, et Piper Hoffman, lors de 'Ne pas avoir d'enfant par choix, par hasard ou circonstance', un débat récent organisé par la Fédération des femmes juives (Crédit : Cathryn J. Prince/Times of Israel)
A partir de la gauche, Jamie Allen Black, Miriam Gottlieb, Melanie Notkin, et Piper Hoffman, lors de ‘Ne pas avoir d’enfant par choix, par hasard ou circonstance’, un débat récent organisé par la Fédération des femmes juives (Crédit : Cathryn J. Prince/Times of Israel)

Pour Notkin, 47 ans, ne pas avoir d’enfant n’a pas été un choix mais plutôt un manque d’occasion. Elle refusait d’épouser quelqu’un qu’elle n’aimait pas simplement pour devenir mère et elle ne désirait pas traverser les épreuves de l’adoption et élever un enfant en mère célibataire.

Alors elle a épousé avec joie son rôle de tante aimante auprès de ses cinq nièces et neveux.

En 2008, elle a fondé ‘Savvy Auntie’, une marque englobant les valeurs et les aspirations d’un nombre grandissant de non-mères qui aiment les enfants, qu’elle résume également sous le nom de PANK — en anglais, les tantes professionnelles sans enfants.

Auteur et PANK, Mélanie Notkin. (Crédit : Ana Photo)
Auteur et PANK, Mélanie Notkin. (Crédit : Ana Photo)

En 2014, Notkin a présenté « Otherhood: Modern Women Finding a New Kind of Happiness« , un livre qui raconte sa vie de femme moderne et ‘childfree’.

« Ma vie va bien au-delà de mes attentes. Cela dit, il y a eu beaucoup de souffrances sur le parcours. J’ai pensé que j’aurais des enfants quand j’ai eu 20 ans, 30 ans, 40 ans. Je pleure ce manque qui ne sera jamais comblé », dit-elle. « Je ne me sens pas ‘moins que’, mais je me sens ‘autre’ par moment ».

Il est important de comprendre et d’apprécier les expériences et les combats différents que les gens sont amenés à affronter, dit Black.

Un an après leur mariage, Chrissie et Aaron Kahan ont décidé de fonder une famille. Quatre années pour essayer d’avoir un bébé, plusieurs chirurgies et deux tentatives de FIV plus tard, le jeune couple a décidé de partager son histoire.

Ils ont écrit « Navigating the Road of Infertility » pour sensibiliser et venir à bout de la stigmatisation qui survient avec une expérience qu’ils décrivent comme des montagnes russes alternant optimisme, déception, colère, fureur et paralysie.

‘Nous avons vraiment décidé que si nous disions les choses, alors nous dirions vraiment les choses’

« Nous avons vraiment décidé que si nous disions les choses, alors nous dirions vraiment les choses », explique Kahan.

En tant qu’adjointe principale, Kahan est diplômée dans l’enseignement pour les enfants à besoins spécifiques. Son époux Aaron, un ancien marine, travaille comme assistant d’éducation dans un collège. Le couple décrit un soutien incroyablement fort de la part de leurs familles et de leurs amis même si, à certains moments, les mots sont difficiles à trouver.

« Je pense que les gens ne savent pas quoi dire. C’est dur et c’est triste de perdre un bébé », dit-elle. « Nous avons perdu quatre bébés et cela a été très traumatisant. Mais une fois que j’ai lâché prise, j’ai été capable de retrouver ma joie ».

Chrissie et Aaron Kahan ont écrit ‘Navigating the Road of Infertility’ pour les autres couples traversant un combat similaire. (Autorisation)
Chrissie et Aaron Kahan ont écrit ‘Navigating the Road of Infertility’ pour les autres couples traversant un combat similaire. (Autorisation)

Aujourd’hui, ce couple du Maryland attend de savoir si Chrissie aurait un trouble de la coagulation qui pourrait avoir un effet sur ses chances de mener à bien une grossesse. En attendant, ils prennent leur temps et ne sont pas prêts à prendre de décision pour l’avenir.

« J’ai vécu beaucoup de chose pendant ma vie. Mon père est décédé d’un cancer lorsque j’avais huit ans et j’ai dû aider à élever mes deux sœurs », dit Aaron Kahan. « Si on abandonne, alors qu’est-ce qu’on fait ? Il faut apprendre à ne pas s’arrêter à des broutilles. Je sais que ce que je dis ressemble à un jargon de développement personnel mais c’est mon état d’esprit ».

L’organisation juive Yesh Tikva (Il y a de l’espoir) renseigne sur le sujet de l’infertilité au sein de la communauté juive et fournit des ressources et des outils aux 8 % de Juifs qui affrontent la question d’une éventuelle stérilité.

Sur Internet et dans des groupes d’aide, ainsi qu’à travers les « amis de la fertilité », un réseau de soutien individuel, Yesh Tikva offre une plate-forme à ceux qui veulent partager leur histoire. L’organisation s’intéresse aussi à l’information et à l’éducation communautaire sur ce sujet.

Photo d'illustration d'un laboratoire de fécondation in-vitro (Crédit : CC BY-SA, Jayesh Amin, Wikimedia Commons)
Photo d’illustration d’un laboratoire de fécondation in-vitro (Crédit : CC BY-SA, Jayesh Amin, Wikimedia Commons)

L’initiative la plus importante de l’association jusqu’à présent a été le « Shabbat de sensibilisation à l’infertilité », organisé l’année dernière, juste avant Pessah, où 120 synagogues se sont adressées à la communauté sur la question sensible de l’infertilité, explique Gila Block, fondatrice de Yesh Tikva.

« Se battre pour avoir un enfant – que ce soit le premier ou un autre – peut engendrer un sentiment constant de perte et d’impuissance. En tant que Juifs, il y a un stress ajouté à celui de l’infertilité en raison du commandement biblique ‘Croissez et multipliez' », dit-elle.

‘Se battre pour avoir un enfant – que ce soit le premier ou un autre – peut engendrer un sentiment constant de perte et d’impuissance’

« Un grand nombre de fêtes et de rituels juifs évoluent autour de l’unité familiale. Pour ceux qui se battent pour avoir un enfant, ces fêtes et ces rituels sont à l’origine de souffrances énormes car elles rappellent constamment cet enfant qu’ils veulent désespérément », dit Block.

Il y a des décennies, lorsque les femmes n’évoquaient pas le combat représenté par l’infertilité, des ressources comme Yesh Tikva ou le panel JFW auraient été les bienvenus, a déclaré Frances Brandt, membre de JWF, durant le débat de l’après-midi.

« D’une manière ou d’une autre, si vous ne vouliez pas ou que vous ne pouviez pas avoir d’enfant, personne ne venait vous parler. Je suis tellement contente que cela soit plus facile », a-t-elle déclaré.

Même si c’est plus facile, il reste beaucoup de choses à faire, a déclaré Hoffman, qui était l’une des intervenantes. Certains commentaires qu’elle a pu entendre de la part de personnes « concernées » sont à la limite de la violence.

La couverture du livre ‘Navigating the Road of Infertility’ écrit par Chrissie et Aaron Kahan. (Autorisation)
La couverture du livre ‘Navigating the Road of Infertility’ écrit par Chrissie et Aaron Kahan. (Autorisation)

« Je vais entendre : ‘Oh, c’est elle qui n’a pas d’enfants’, ou ‘vous faites gagner Hitler’, ou ‘Vous ne savez pas ce que signifie être une femme avant d’avoir des enfants’ parce qu’en tant que femme, seule ma biologie devrait me définir », explique-t-elle.

Hoffman indique que ses amis sont parfois sur la défensive lorsque le sujet des enfants est abordé dans une conversation. Ils pensent parfois qu’elle juge leur choix de maternité comme étant, d’une manière ou d’une autre, “dépassé” ou que quelque chose ne va pas.

« Le fait que je ne veuille pas passer du temps avec l’enfant de mon amie mais que je souhaite sauver tous les chatons d’un refuge amène à la question : ‘Pourquoi tu ne te préoccupes pas des enfants humains ?' » , dit-elle.

Mais selon Notkin de ‘Savvy Auntie’, ce ne sont pas seulement les discours mais également les structures des synagogues et des autres institutions communautaires juives, où une place particulière est accordée aux jeunes enfants et aux adolescents, aux couples et aux familles qui créent une mise à l’écart –les célibataires pâtissent de considérations similaires.

Ne pas avoir d’enfants n’est pas un problème dans la vie professionnelle, mais Notkin affirme que sa non-maternité tend à l’exclure lors des fêtes juives. Ce sentiment de mise à l’écart, elle l’a eu également lors de différentes cérémonies dans les synagogues.

Les adultes célibataires y sont souvent relégués « à des tables obscures, à l’angle de la pièce, comme la table des enfants », note Notkin, « même si les amis, les couples, se trouvent aux tables à côté ».

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