L’ADL tente de lutter contre la montée de l’antisémitisme à New York à la racine
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L’ADL tente de lutter contre la montée de l’antisémitisme à New York à la racine

L'ADL annonce qu'elle va désormais consacrer 250 000 dollars à des initiatives éducatives, doublant le nombre d'écoles concernées, mais indique ne pas avoir reçu de réponse

A titre d'illustration : Juifs orthodoxes à Brooklyn, New York, 17 avril 2019. (AP Photo/Seth Wenig)
A titre d'illustration : Juifs orthodoxes à Brooklyn, New York, 17 avril 2019. (AP Photo/Seth Wenig)

NEW YORK (JTA) — Plusieurs jours après une série d’attaques contre des Juifs à travers Brooklyn, l’Anti-Defamation League (ADL) a annoncé qu’elle allait multiplier par deux le budget consacré au financement d’un programme éducatif de lutte contre la haine.

Mais les hauts représentants de la ville pensent, pour leur part, qu’il faut plus que de l’éducation pour mettre un terme à ce regain d’attaques, qui ont monté en flèche dans la ville en 2019. Le problème est effectivement difficile à diagnostiquer.

Est-ce là la traduction locale de la résurgence nationale de
l’antisémitisme ? Le retour de vieux ressentiments ? Les Juifs sont-ils le bouc-émissaire des conséquences de la gentrification ? Est-ce l’influence persistante de leaders antisémites qui est en cause ? Ou s’agit-il juste d’enfants qui ne savent pas vraiment ce qu’ils font ?

« Nous devons employer une approche beaucoup plus virulente », estime Devorah Halberstam, dont le fils a été tué lors d’une attaque terroriste sur le pont de Brooklyn en 1994 et qui officie aujourd’hui comme directrice des relations externes du musée des Enfants juifs.

Lors d’une conférence de presse organisée mardi à Brooklyn pour annoncer la nouvelle initiative de l’ADL, les représentants de la ville de New York ont été francs sur l’urgence du problème.

Vendredi soir, une vidéo de surveillance a enregistré un homme attaquant à coup de brique une vitre d’une école hassidique pour filles située dans le quartier de Crown Heights. Dans celui de Borough Park, plusieurs Juifs orthodoxes ont reçu des œufs pendant le week-end. La semaine précédente, dans le même quartier, au moins trois hommes orthodoxes ont essuyé des coups de poing.

Vendredi, un jeune de 16 ans s’est rendu à la police et a été arrêté en lien avec au moins trois agressions contre des Juifs. Il a été inculpé de deux chefs de harcèlement aggravé.

“La montée des crimes de haine dans ce quartier entache la ville et le pays entiers, et il s’agit d’une tâche avec laquelle nous refuserons de vivre », a déclaré le président de Brooklyn, Eric Adams, lors de la conférence de presse. « Et je dis aux membres de la police : nous ne pouvons ignorer ces crimes. Nous devons les signaler tels qu’ils ont été commis. Nous ne pouvons pas les édulcorer ».

Les incidents antisémites dans la ville ont considérablement augmenté cette année, d’après les chiffres de la police de New York. En septembre, 163 incidents ont ainsi été signalés, contre 108 à la même période l’année dernière — soit une hausse de 50 %. Les incidents antisémites représentent la majorité des crimes de haine rapportés à New York.

En septembre, le bureau du maire a annoncé avoir recruté Deborah Lauter, une ancienne responsable de l’ADL, à la direction de son nouveau Bureau de prévention des crimes de haine.

Lors de la conférence de presse, le procureur de Brooklyn Eric Gonzalez a indiqué que les récentes attaques avaient principalement été commises par des adolescents qui ne saisissent pas forcément la gravité de leurs actes, tels que lancer des œufs sur une famille hassidique ou dessiner une croix gammée sur un bâtiment.

« Je pense que l’ignorance nourrit la haine, l’éducation est donc indispensable pour lutter contre l’intolérance et l’antisémitisme, notamment chez les jeunes », a-t-il ainsi fait savoir. « Il est beaucoup plus dur de viser quelqu’un, de le haïr lorsqu’on sait quelque chose de sa culture ».

La hausse du budget consacrée par l’ADL à son programme éducatif vise justement à s’attaquer à cet aspect du problème. L’organisation dépensera désormais 250 000 dollars dans No Place for Hate [Pas de place pour la haine] à Brooklyn, ce qui permettra sa mise en place dans 40 écoles de l’arrondissement pour l’année scolaire ne cours, soit une hausse de 22 % des établissements concernés. Cette extension se concentrera sur Crown Heights et Borough Park, ainsi que Williamsburg — lesquels comptent une forte population juive orthodoxe et ont été le théâtre de plusieurs incidents antisémites ces derniers mois.

No Place for Hate a été lancé en 1999 et a été dispensé dans 1 600 écoles du pays. Le programme exige que les établissements participants forment un comité d’élèves chargé de combattre la haine, que les élèves s’engagent par écrit à ne pas harceler ou discriminer leurs camarades et qu’un programme anti-préjugé ou anti-harcèlement soit mis en place.

Le directeur de l’ADL Jonathan Greenblatt annonce l’extension d’un programme éducatif anti-préjugés dans les écoles de Brooklyn lors d’une conférence de presse à la mairie de Brooklyn, le 12 novembre 2019. (Crédit : Ben Sales/JTA)

« Pour mettre un terme à la haine, nous ne pouvons pas ignorer le problème, nous devons changer les cœurs et les esprits », a estimé le directeur de l’ADL, Jonathan Greenblatt, lors de la conférence de presse de mardi. « Il est très important de se concentrer sur les enfants pour que nous puissions vacciner la prochaine génération contre l’intolérance, pour que nous puissions les immuniser contre l’antisémitisme et toutes les formes de haine ».

Evan Bernstein, le directeur de l’ADL pour la ville de New York, pense que les enfants de la ville apprennent la haine d’une variété d’influences, notamment de la part de leurs parents qui ont peut-être connu les émeutes de Crown Heights en 1991, lesquelles avaient éclaté après qu’un jeune Noir a été accidentellement tué par le véhicule qui escortait le rabbin Menachem Mendel Schneerson, le responsable disparu du mouvement hassidique Habad-Loubavitch, dont le siège se trouve dans le quartier. Ce décès avait provoqué trois jours d’attaque lors desquelles de jeunes Noirs s’en étaient pris à des Juifs religieux, tuant l’un d’eux.

« Vous avez Louis Farrakhan, vous avez la rhétorique antisémite sur internet », a indiqué Evan Bernstein à la JTA. « Ils tirent bien ces informations de quelque part. Ils les tirent de leurs parents, ou des réseaux sociaux et d’autres plateformes ».

Mais le rabbin Eli Cohen, le directeur exécutif du Conseil de la communauté juive de Crown Heights, estime de son côté que l’influence de personnalités antisémites est bien plus faible aujourd’hui que dans les années 1990, comme il l’a expliqué à la JTA. Les dirigeants de la communauté afro-américaine de Crown Heights sont engagés à ses côtés dans la lutte contre le phénomène, a expliqué Eli Cohen, qui attribue la hausse des incidents antisémites à des sentiments anti-police plus généraux.

Des vandales brisent les vitres de la synagogue Rivnitz à Brooklyn pendant les offices de Rosh HaShana, le 30 septembre 2019. (Capture d’écran : Williamsburg News)

« Ce qu’il se passe, c’est que l’autorité s’effrite un peu, alors les gens se sentent tout puissants et n’hésitent pas à la défier »,  a ajouté celui qui a dirigé des programmes éducatifs sur la communauté juive dans des écoles locales. « Les enfants qui veulent faire les idiots ont l’impression que plus rien ne les retient ».

Le pasteur Gil Monrose, qui dirige l’église de Crown Heights et officie comme directeur des initiatives cléricales au sein de la présidence de Brooklyn, a désigné la gentrification comme un facteur de hausse de l’antisémitisme. La montée des prix de l’immobilier entraînant l’arrivée de nouveaux résidents et le départ d’habitants de longue date, la population locale se sent peut-être frustrée et cherche un bouc-émissaire. Gil Monrose a également souligné que la criminalité générale était élevée à Crown Heights.

« Nous vivons dans une communauté qui compte des Juifs, des Afro-américains, des Caribéens, vous découvrirez qu’ils ne connaissent pas la culture de l’autre », a décrit le pasteur à la JTA. « C’est parce que nous vivons tous ensemble, et quand on voit l’autre être différent, vivre différemment, on se dit ‘essayons de lui faire quelque chose’. Tout le monde vit les uns sur les autres ».

Evan Bernstein a également révélé que certains propriétaires de l’arrondissement sont orthodoxes, et certains figurent sur la liste des pires propriétaires de New York, ce qui peut alimenter les stéréotypes antisémites.

Plusieurs hauts responsables estiment que les Juifs orthodoxes font les frais du climat croissant d’antisémitisme car leur apparence indique clairement qu’ils sont Juifs et deviennent ainsi des cibles faciles pour tous ceux qui veulent s’en prendre à des Juifs.

« Les gens qui ont la haine dans le cœur ciblent tout particulièrement cette population, car ils savent qu’il s’agit d’un individu de confession juive », a ainsi déploré le président de Brooklyn.

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