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L’aide militaire US aurait poussé Israël à acheter des périscopes défaillants

Selon des documents internes d'une entreprise concurrente allemande qui ont fuité, la marine israélienne aurait cherché à aider la firme à remporter des contrats

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, lors d'une cérémonie d'accueil d'un nouveau sous-marin, Rahav, à la base navale israélienne de Haïfa, le 12 janvier 2016. (Crédit : Kobi Gideon/GPO)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, lors d'une cérémonie d'accueil d'un nouveau sous-marin, Rahav, à la base navale israélienne de Haïfa, le 12 janvier 2016. (Crédit : Kobi Gideon/GPO)

Des documents qui ont fuité montrent que la marine israélienne a été dans l’obligation d’acheter des périscopes de qualité inférieure pour ses nouveaux sous-marins auprès d’une compagnie américaine en raison de son désir d’utiliser l’argent versé en aide militaire par les États-Unis, alors que des produits plus adaptés étaient disponibles auprès d’un concurrent allemand.

Les sous-marins achetés par l’État juif auprès du fabricant naval allemand ThyssenKrupp avaient fait les gros titres en raison de l’enquête ouverte sur les circonstances de leur acquisition et en raison des mises en examen qui avaient finalement été décidées.

Aujourd’hui, un document international qui a fuité révèle que les premiers sous-marins livrés à Israël étaient équipés de périscopes fabriqués aux États-Unis qui n’étaient pas à la hauteur des besoins opérationnels de la marine – ce qui avait finalement nécessité de nouveaux investissements d’un montant de plusieurs millions de dollars pour les réadapter.

Suite à cette affaire, la marine avait livré d’importants efforts pour garantir que ses équipements optiques, dans les futurs sous-marins, seraient obtenus auprès d’une autre compagnie allemande.

Dans le cadre de ces efforts, les responsables de la marine avaient conseillé l’entreprise sur les moyens de convaincre au mieux le ministère de la Défense d’avoir recours à ses services et ils lui avaient même recommandé « un partenaire stratégique » en Israël pour améliorer son attractivité.

Une affaire qui soulève des interrogations sur les acquisitions faites par l’armée et sur la préférence accordée aux achats réalisés grâce à l’aide militaire accordée par les États-Unis – favorisant en conséquence les firmes américaines – alors que des produits fabriqués dans d’autres pays présentent des avantages opérationnels.

Photo d’illustration : Un modèle d’avion furtif F-35 au stand de Lockheed Martin au Dubai Air Show de Dubai, aux Émirats arabes unis, le 16 novembre 2021. (Crédit : AP Photo/Jon Gambrell)

Les documents ont fuité d’une firme de technologie militaire allemande, Hensoldt, et ils ont été repris par le quotidien allemand Der Spiegel. Le réseau European Investigative Collaboration, qui réunit des journalistes d’investigation, a pris part à l’analyse de ces documents.

Shomrim, par le biais des auteurs de cet article, a été partenaire de ce projet pour le compte d’Israël.

Les périscopes surclassés

La plus grande partie des documents liés aux sous-marins est constituée de la correspondance, par courriel, entre hauts-responsables de l’entreprise Hensoldt dans un contexte de discussions entre la firme et la marine israélienne dans un premier temps et, dans un deuxième temps, d’échanges avec la corporation israélienne ELTA Systems.

L’un de ces courriels avait été envoyé par Harald Hansen, en charge des ventes au sein de la division maritime de Hensoldt à l’époque, à Sabine Hipp, conseillère spéciale du directeur-général de la corporation. Le courriel commençait par des excuses pour le long réexamen qui allait suivre.

La marine israélienne, expliquait Hansen – comme la grande majorité des marines professionnelles – « est dans l’obligation d’accepter des systèmes qui ne sont pas au niveau de ses attentes en matière d’opération ». Ce qui était arrivé, disait-il, avec les sous-marins de classe Dolphin, dont les périscopes avaient été fournis par la firme américaine Kollmorgen (qui a depuis été rebaptisée L3Harris KEO). Il notait que cette décision de faire appel à la compagnie américaine avait résulté de pressions exercées par les politiques, de l’intervention du ministère de la Défense et des intérêts des chantiers navals.

L’INS Rahav, une classe Dolphin fabriquée par le constructeur naval allemand ThyssenKrupp, part du port allemand de Kiel en direction de Haïfa, le 17 décembre 2015. (Unité du porte-parole de l’armée israélienne)

Dans le courriel, Hansen faisait allusion à l’aide militaire versée par les États-Unis – un argent qu’Israël est tenu d’utiliser auprès des entreprises américaines.

Il ajoutait que lorsque l’État juif avait reçu les périscopes pour les premiers sous-marins, il était clairement apparu que ces équipements ne répondaient pas aux besoins opérationnels de la marine et que dès 2019, la marine avait été obligée de lancer « un projet de modernisation » des périscopes.

Hensoldt avait cherché à gagner le contrat dans un premier temps – mais au dernier moment, L3Harris était entré dans la course, « mettant sur la table » 20 millions de dollars en aides militaires américaines pour le projet. La marine n’avait pas eu d’autre choix, selon Hansen, que celui de se prononcer en faveur de l’entreprise américaine. Toutefois, avait-il ajouté, le projet avait rencontré des difficultés un an après autour de problèmes d’installation et d’intégration, offrant une nouvelle chance à Hensoldt.

La chasse pour « le partenaire stratégique »

Cette chance à laquelle Hansen faisait référence dans son courriel résidait dans les trois sous-marins encore en préparation pour l’armée israélienne. En raison des problèmes rencontrés avec L3Harris, la marine cherchait à faire de Hensoldt un fournisseur alternatif – à un stade précoce de la fabrication des sous-marins. Dans les documents qui ont fuité, les cadres de la firme déclarent que cette volonté est née de la certitude des militaires israéliens que seuls les systèmes optiques de Hensoldt répondent « à 99 % des besoins opérationnels de la marine ».

La firme L3Harris n’était guère disposée toutefois à abandonner le contrat. Selon des courriers écrits par Hansen, la compagnie avait utilisé l’argent des aides pour influencer les pourparlers à son profit. La marine, tentant de disqualifier L3Harris, avait demandé, pour sa part, que la corporation américaine puisse répondre à l’intégralité de ses demandes opérationnelles, sachant que cette requête serait rejetée.

Selon les courriels, les responsables militaires étaient même allés plus loin – disant à la firme Hensoldt que faire pour promouvoir son offre auprès du ministère de la Défense. « Les Israéliens nous ont encouragés à établir un partenariat stratégique avec une compagnie israélienne », avait écrit Hansen à ses collègues.

Une source israélienne proche des achats effectués par l’armée a expliqué à Shomrim que Hansen faisait probablement référence, dans ses écrits, à la préparation du terrain en vue d’une acquisition future et réciproque auprès d’une firme israélienne – une initiative qui aurait donné un profil plus attractif à Hensoldt aux yeux du ministère.

Un sous-marin israélien Dolphin aux chantiers navals de Kiel, dans le nord de l’Allemagne. (Crédit : AP / Philipp Guelland)

La marine ne s’était pas contentée de présenter l’idée générale d’un « partenaire stratégique » – elle avait même donné le nom d’un candidat spécifique. « Le département de recherche et de développement de la marine israélienne nous a présenté le travail réalisé par ELTA sur les signaux et solutions digitales proposés pour les antennes », avait écrit Hansen, qui avait ajouté que Hensoldt était en contact avec CONTROP, une autre entreprise israélienne – dont l’influence était plus limitée.

Même s’il est difficile de dire si Hensoldt a finalement trouvé un « partenaire stratégique » en Israël, ses efforts ont malgré tout porté leurs fruits : les documents qui ont fuité révèlent ainsi qu’au mois de juin dernier, un accord à hauteur de 27 millions d’euros a finalement été signé par l’entreprise.

Das Reboot

Cette histoire de périscope fait remonter à la surface le conflit inhérent dans lequel se trouve l’establishment de la Défense israélienne s’agissant de ses acquisitions. Une source très au fait de cette problématique explique que la mise à disposition des fonds d’aide américains ( à hauteur de 3,8 milliards de dollars par an) facilite l’achat d’équipements aux États-Unis, au détriment des produits fabriqués dans les autres pays.

Parfois, continue la source, il y a même des accords internes entre différentes instances de la Défense qui leur permettent de se « transférer » l’argent de l’aide américaine afin de ne pas se trouver dans l’obligation d’acheter des équipements aux États-Unis.

La source ajoute qu’il apparaît clairement, dans les courriels, que la marine a fait en sorte de ne pas avoir à travailler avec L3Harris, et que les échanges sont le reflet de la bataille féroce que se livrent les Américains et les Allemands en matière de contrats. Elle rejette toutefois les propos tenus par Hansen qui affirme que la marine a été forcée d’accepter des équipements qui n’étaient pas à la hauteur en termes opérationnels.

Une série de questions a été envoyée pour les besoins de cet article au porte-parole de l’armée et au ministère de la Défense. Le porte-parole de Tsahal a fait savoir que les militaires avaient pris la décision de n’apporter aucune réponse. De son côté, le ministère ne s’était pas encore manifesté au moment de l’écriture de cet article.

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