L’air de rien, le président polonais défend la loi controversée à Auschwitz
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L’air de rien, le président polonais défend la loi controversée à Auschwitz

Les Polonais ont été "brutalement persécutés", a déploré le président polonais ; Rivlin évoque la complicité polonaise pendant l'Holocauste, contestant la nouvelle loi

Le président polonais Andrzej Duda s'exprime lors d'une cérémonie à la Marche des vivants au camp d'Auschwitz-Birkenau en Pologne, le 12 avril 2018. (Crédit : Yossi Zeliger / Flash90)
Le président polonais Andrzej Duda s'exprime lors d'une cérémonie à la Marche des vivants au camp d'Auschwitz-Birkenau en Pologne, le 12 avril 2018. (Crédit : Yossi Zeliger / Flash90)

Laissant de côté certains des aspects les plus sombres de l’expérience juive en Pologne tout au long de l’Holocauste, le président polonais Andrzej Duda a choisi de souligner les aspects les plus positifs des relations judéo-polonaises dans un discours jeudi lors de la Marche des vivants.

S’adressant à environ 12 000 participants venant de 40 pays différents lors d’une cérémonie de clôture au camp d’extermination de Birkenau, en Pologne, Duda a déclaré : « pendant de nombreux siècles, la vieille ville polonaise historique d’Oswiecim n’a pas été associée à l’antisémitisme et l’extermination. »

Tout au long de son discours, le président polonais a évité de mentionner la complicité polonaise pendant l’Holocauste, rappelant une loi votée en Pologne en février dernier qui prévoit des peines de prison pouvant aller jusqu’à trois ans de réclusion si l’on attribue les crimes de l’Allemagne nazie à l’Etat polonais ou à la nation polonaise. La loi prévoit également des amendes ou une peine d’emprisonnement maximale de trois ans pour quiconque se réfère aux camps de la mort nazis en tant que camps polonais.

« Ils ont été évoqués lorsque l’Allemagne a envahi et détruit l’Etat polonais indépendant, puis a apporté ses camps de la mort et ses crématoires », a-t-il poursuivi.

« Pendant 1 000 ans, la nation juive a considéré mon pays comme la terre de Polin, une maison hospitalière et sûre », a déclaré Duda. « A Oswiecim, il y avait des lieux de culte et des écoles. Il y a 80 ans, dans la deuxième République de Pologne, les Juifs représentaient près de 50 % de la population » d’Oswiecim,a-t-il poursuivi.

« Nous avons vécu comme des concitoyens dans un État souverain. Ensemble, nous nous sommes battus pour l’indépendance de la Pologne », a-t-il ajouté.

Le survivant de l’Holocauste, Edward Mossberg, en compagnie du président Reuven Rivlin lors d’une cérémonie à la Marche des vivants au camp d’Auschwitz-Birkenau en Pologne, le 12 avril 2018 (Crédit : Yossi Zeliger / Flash90)

« Cette coexistence a été brutalement interrompue par les Allemands, qui ont imposé leurs propres lois inhumaines sur les terres polonaises occupées, confiné les Juifs dans les ghettos et les ont condamnés à mort. Ils voulaient briser la solidarité de la nation polonaise, nous ont séparés avec des murs et des barbelés », a-t-il déploré.

En outre, le président polonais a souligné les actions des Polonais qui ont tenté d’aider les Juifs pendant l’Holocauste.

Malgré l’occupation nazie, « les Polonais ont néanmoins aidé. Le groupe de résistance polonais Zegota a aidé les Juifs. Beaucoup de mes compatriotes ont aidé individuellement. Ils sont les héros de nos deux nations. »

Les Nazis, a souligné Duda, ont transformé la Pologne « d’une terre bénie, qui pendant des siècles a accueilli les Juifs fuyant la persécution de l’étranger … dans un lieu d’Holocauste ».

Les responsables polonais ont même essayé d’avertir les gouvernements occidentaux de l’Holocauste, a-t-il soutenu, mais « nos appels sont tombés dans l’oreille d’un sourd » en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis.

Duda n’a fait aucune mention des survivants de l’Holocauste assassinés par les civils polonais après leur retour dans la maison après la guerre, ce que son homologue israélien Reuven Rivlin a tenu à mentionner lors de la cérémonie d’ouverture de Yom HaShoah mercredi.

Au cours d’une conférence de presse conjointe avec Duda plus tôt dans la journée de jeudi, Rivlin a également tenu à mentionner la complicité polonaise pendant l’Holocauste, semblant remettre en question la loi controversée interdisant un tel discours.

Le président polonais Andrzej Duda (à droite) et le président israélien Reuven Rivlin (à gauche) arrivent à Oswiecim le 12 avril 2018 pour assister à la Marche des vivants, un défilé annuel de commémoration de l’Holocauste entre les anciens camps de la mort d’Auschwitz et Birkenau (Crédit : anek Skarzynski / AFP)

« Il ne fait aucun doute que de nombreux Polonais ont combattu le régime nazi, mais nous ne pouvons pas nier que la Pologne et les Polonais ont participé à l’extermination », a déclaré Rivlin.

S’adressant aux participants de la Marche des vivants plus tard dans la journée de jeudi, Rivlin a affirmé qu’ « aucune nation ne peut légiférer sur l’oubli ».

« Aucune loi ne peut couvrir le sang », a-t-il ajouté, en référence directe à la législation récemment votée, qui a déclenché une crise diplomatique entre Israël et la Pologne.

A LIRE : Texte intégral de la loi polonaise controversée sur la Shoah

« Nous n’avons pas marché d’Auschwitz à Birkenau, d’Auschwitz 1 à Auschwitz 2. Nous avons marché de la mort à la vie, de l’Holocauste à la renaissance, d’Auschwitz à Jérusalem », a poursuivi le président. « Chaque pas dans cette marche était une étape dans l’histoire du peuple juif. »

Tout en évitant largement de mentionner la complicité polonaise dans l’Holocauste, Duda — comme Rivlin — a tenu à souligner les horreurs perpétrées par les nazis.

« Auschwitz est synonyme de l’Holocauste », a déclaré le président polonais. « Ici les Juifs ont été terrorisés, séparés de leurs proches, privés d’effets personnels et emmenés dans la chambre à gaz. Beaucoup sont morts dans l’heure qui a suivi leur arrivée. »

Le président Reuven Rivlin (c) se tient avec des hauts responsables de la sécurité israéliens lors de la Marche des vivants en Pologne le 12 avril 2018. (Crédit : Yossi Zeliger / Flash90)

« Nous nous rencontrons là où les Allemands nazis ont perpétré le crime le plus horrible de l’histoire », un crime « incompréhensible », a-t-il poursuivi. « La souffrance de la nation juive ici est au-delà de la compréhension humaine. »

Duda a tenu à mentionner les victimes polonaises des nazis, bien qu’il ait souligné que les Juifs étaient les premières victimes du régime hitlérien.

« Par notre présence ici, nous voulons exprimer nos sentiments. Nous nous réunissons tous ici, les juifs, une nation de survivants, et les Polonais, également brutalement persécutés par le Troisième Reich d’Hitler, pour rendre hommage », a-t-il dit. « Nous nous réunissons parce que nous nous souvenons et voulons transmettre la vérité aux générations futures, pour démontrer que le plan démoniaque des Allemands, qui voulait anéantir la nation juive, a échoué. »

Un haut responsable militaire (à gauche) serre la main du survivant de l’Holocauste Edward Mossberg lors de la Marche des vivants en Pologne le 12 avril 2018 (Crédit : Yossi Zeliger / Flash90)

Lors de la conférence de presse précédente dans la journée, Rivlin avait différemment décrit la Pologne. Tout en reconnaissant que le pays avait été «une forge de l’âme de la nation juive», il a ajouté qu’elle s’était transformée en « notre profonde tristesse, aussi en plus grand cimetière juif ».

Le président polonais a évité de répondre directement aux préoccupations de Rivlin, reconnaissant simplement qu’il y avait « un grand désaccord » sur ce point. Duda a souligné qu’ « à aucun moment nous n’avons voulu bloquer le témoignage [sur l’Holocauste], au contraire nous voulions défendre les vérités historiques, et en tant que leader, je veux le faire à tout prix, même quand c’est difficile pour nous. »

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