L’Amérique ne s’effondre pas, mais les Américains ont oublié comment se parler
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Analyse

L’Amérique ne s’effondre pas, mais les Américains ont oublié comment se parler

Les deux pôles politiques de la vie américaine ne se parlent pas, ne vivent pas à côté l'un de l’autre et interagissent rarement

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Des gens font la queue pour voter lors du premier jour du vote anticipé dans un bureau de vote par anticipation, le 17 octobre 2020 à Overland Park, au Kansas. (AP Photo/Charlie Riedel)
Des gens font la queue pour voter lors du premier jour du vote anticipé dans un bureau de vote par anticipation, le 17 octobre 2020 à Overland Park, au Kansas. (AP Photo/Charlie Riedel)

Il n’y a qu’une seule chose sur laquelle tous les Américains semblent s’accorder ces jours-ci : leur politique est devenue plus controversée et méprisante qu’à aucun autre moment de l’histoire récente. Des sketches en direct du samedi soir aux débats télévisés du matin, en passant par les déclarations choc à la radio, l’aversion réciproque entre partisans semble généralisée.

Avant d’essayer de minimiser la fracture, il est important de reconnaître à quel point elle est devenue réelle et profonde. Les Démocrates et les Républicains s’éloignent l’un de l’autre depuis deux générations, bien avant que les effets centrifuges des chambres d’écho des informations par câble et des algorithmes des réseaux sociaux n’entrent en jeu.

Le « Big Sort », le phénomène des Américains qui se déplacent lentement mais sûrement vers des endroits peuplés d’électeurs partageant les mêmes idées, s’est poursuivi sans relâche. Depuis les années 1980, de plus en plus de comtés américains (plus de 3 000) se sont rapprochés de l’un ou l’autre camp politique par des glissements de terrain toujours plus importants. Une étude publiée en 2016 dans les Annales de l’American Association of Geographers a révélé que dans les comtés où les démocrates gagnent, c’est par des marges toujours plus grandes, et que là où ils sont minoritaires, l’écart se resserre.

Les Américains se sentent également plus menacés par l’autre camp qu’ils ne l’étaient autrefois.

Depuis six ans, Pew demande aux Américains si « l’identité du vainqueur de l’élection présidentielle » est vraiment importante. En 2000, environ 50 % avaient répondu par l’affirmative. En 2004, 67 % avaient déclaré que cela importait. En 2016, ils étaient 74 %. Cette année, c’est 83 %. Quatre Américains sur cinq pensent donc aujourd’hui que quelque chose d’essentiel est en jeu dans cette élection présidentielle.

Des gens font la queue pour voter à Adam Hall près d’Auburn Corners, Ohio, le 3 novembre 2020. (AP/Tony Dejak)

Pas étonnant que la même étude ait révélé que seuls 8 % des Américains pensent que les deux candidats feraient de bons présidents ; pour le scrutin de 2012, ce chiffre était de 24 %.

Cette anxiété quant à ce que l’autre partie pourrait faire une fois au pouvoir est une des raisons principales de l’incroyable stabilité de la cote de popularité de Donald Trump, même si une étude de juillet a révélé qu’au moins 25 % de ses partisans s’inquiètent de son tempérament. Quelque chose les maintient à ses côtés, quelque chose d’assez puissant pour rendre ces inquiétudes sans conséquence.

Tous ces signaux suggèrent que le fossé qui sépare les États-Unis en deux sont un fossé fondamental qui ne sera pas surmonté rapidement ou facilement.

Le grand centre harcelé

Mais il y a d’autres signaux concernant cette nation divisée, qui incitent à une compréhension plus nuancée et optimiste de cette crise de polarisation.

Oui, les Américains ne vivent plus à proximité ou ne fréquentent plus les électeurs de l’autre bord – ou du moins ne font plus ces choses aussi souvent que par le passé. Et oui, ils sont plus susceptibles de considérer l’autre camp comme une menace.

L’ancien vice-président Joe Biden, candidat démocrate à la présidence, visite un centre pour jeunes à Wilmington, Delaware, le jour du scrutin, mardi 3 novembre 2020. (AP Photo/Carolyn Kaster)

Mais ils sont également plus susceptibles de penser que la partialité croissante ne les représente pas.

Les politologues Yanna Krupnikov et John Barry Ryan, de l’université de Stony Brook, ont identifié ce qu’ils appellent un « fossé d’attention » qui transcende les lignes partisanes.

Ils ont interrogé les Américains (avant que la pandémie COVID ne frappe) sur leur niveau d’engagement politique et ont constaté « que la plupart des Américains – soit plus de 80 à 85 % – suivent la politique avec désinvolture ou pas du tout. Seuls 15 à 20 % la suivent de près », ont-ils écrit dans le New York Times le mois dernier, résumant leurs conclusions.

Mais ce n’est pas tout. Le fossé entre l’attentif et l’inattentif a de la substance. Les chercheurs ont demandé aux personnes interrogées de classer divers sujets politiques brûlants en fonction de leur importance – et ont découvert un profond fossé entre les priorités des personnes engagées et celles qui s’intéressent peu à la politique.

Par exemple, l’un des problèmes les plus préoccupants cités par les « Républicains moins attentifs » était la division entre les Démocrates et les Républicains, un problème à peine évoqué par les membres les plus fervents de leur camp.

Des manifestants se rassemblent sur la place Black Lives Matter en face de la Maison Blanche à Washington, DC, le jour des élections, le 3 novembre 2020. (Olivier Douliery/AFP)

Pendant ce temps, les Démocrates engagés étaient profondément inquiets de l’influence de l’argent et des groupes d’intérêts en politique. Les Démocrates moins engagés, qui étaient au contraire « 25 points de pourcentage plus susceptibles de nommer le déclin moral comme un problème important auquel le pays est confronté – un problème que les Démocrates engagés ne mentionnent même pas ».

Le grand centre a également des préoccupations communes : les Républicains et les Démocrates les moins engagés ont tous deux qualifié les bas salaires horaires de « l’un des problèmes les plus importants du pays », ont constaté les chercheurs. « Mais pour les partisans purs et durs, le problème s’inscrit à peine ».

La « fracture de l’attention » est un antidote précieux contre les habituelles frictions sur la polarisation. Il reste, malgré le rôle du « Big Sort » [une idée développée par le journaliste Bill Bishop, qui affirme que les Américains vivent de plus en plus dans des endroits où ils côtoient des gens qui pensent comme eux et leur ressemblent], des algorithmes de Facebook et des informations du câble, Des États-Unis du milieu qui ne sont pas impressionnés par la politique frénétique des deux camps qui dominent le débat public.

En effet, l’existence de « l’indifférence politique » contribue à expliquer le sentiment de division croissante : chaque partie considère les membres les plus bruyants de l’autre partie comme représentatifs.

Le candidat démocrate à la présidence et ancien vice-président Joe Biden parle du changement climatique et des feux de forêt qui affectent les États de l’Ouest à Wilmington, Delaware, le 14 septembre 2020. (Patrick Semansky/AP)

« Quand un Démocrate imagine un Républicain », écrivent Krupnikov et Ryan, « il n’imagine pas un collègue de travail qui partage surtout des photos de chats et qui se trouve à voter différemment ; il imagine plutôt un collègue qu’il a dû mettre en sourdine sur Facebook parce que les publications sur Trump sont devenues trop difficiles à supporter ».

Ce biais cognitif – associant la plus « Républicaine » des connaissances comme étant représentative des Républicains en général – peut être la raison pour laquelle une étude séparée impliquant les mêmes chercheurs a trouvé que seulement 27 % des répondants disent qu’ils discutent fréquemment de la politique personnellement, mais 70 % disent que parler constamment de la politique est caractéristique de l’autre camp.

Il a été démontré sans l’ombre d’un doute que les réseaux sociaux sont à l’origine de la polarisation et qu’ils servent d’écho politique entre ceux qui partagent les mêmes idées. Mais hélas, le pays n’a pas eu besoin des algorithmes des réseaux sociaux pour atteindre son état actuel.

Le président Donald Trump s’exprime au siège de la campagne Trump le jour du scrutin, mardi 3 novembre 2020, à Arlington, en Virginie. (AP Photo/Alex Brandon)

En fait, une étude décrite dans le Washington Post la semaine dernière a examiné si les Américains qui utilisaient Facebook pensaient que Donald Trump avait tenu ses promesses de campagne depuis 2016. L’étude a révélé peu de différence d’opinion sur Trump entre ceux « qui voient beaucoup de politique dans leurs flux » et ceux « dont les connexions (et les pages suivies) affichent rarement du contenu politique sur Facebook ». Obtenir leurs informations politiques sur Facebook ne semble pas les rendre plus partisans.

Mais si ces plateformes ont relativement peu d’effet sur le fait qu’un Américain croit son président, alors soit elles ne créent pas, en fait, ces chambres d’écho politiques tant décriées (c’est le cas ; le phénomène a été étudié en profondeur), soit les chambres d’écho étaient déjà tellement ancrées et les opinions tellement polarisées que les algorithmes des réseaux sociaux ne pouvaient que peu les aggraver.

Panique morale

Au final, une image cohérente de la psyché politique américaine émerge de toutes ces données.

Les Américains aux vues similaires se rapprochent les uns des autres, recherchant les environnements culturels et les modes de vie communs qui sont en étroite corrélation avec leurs engagements politiques.

Comme ils rencontrent moins de membres modérés et moins engagés du camp adverse, ils en sont venus à considérer de plus en plus les plus bruyants et les plus menaçants comme représentatifs.

Inévitablement, les campagnes politiques ont cherché à renforcer ces tendances – à la fois parce que les campagnes sont composées des membres les plus partisans et les plus engagés de chaque camp et parce qu’elles ont un intérêt électoral primordial à faire passer le plus grand nombre possible d’Américains de la colonne « indifférents » à la colonne partisane engagée. Les campagnes politiques dépeignent donc l’autre partie comme une grave menace, attisent la panique morale et finissent par noyer les opinions, les priorités et les besoins particuliers et largement répandus du centre non mobilisé.

Matthew Woods, un partisan de Trump, habillé en soldat de l’armée continentale, dirige un convoi « Trump Train » à travers le parking d’un bureau de vote le jour des élections à Warren, Michigan, le mardi 3 novembre 2020. (AP/David Goldman)

Le discours politique américain est devenu saturé de ces messages de division, et ce n’est pas étonnant. Le Center for Responsive Politics a estimé le coût total des campagnes de 2020 à 14 milliards de dollars, soit deux fois plus que l’année de l’élection présidentielle la plus récente : 2016. Les dépenses pour la seule course présidentielle sont passées de quelque 2,4 milliards de dollars en 2016 à 6,6 milliards de dollars cette année. Il n’y a guère de compte Facebook, de spot publicitaire Google, de chaîne de télévision ou de tabloïd de supermarché qui n’ait été touché par l’omniprésence de la campagne.

Les États-Unis ne s’effondrent pas. Aucune région n’est susceptible de se séparer du reste et de déclencher une seconde guerre civile. La violence que tant de gens redoutent après les élections, si elle se confirme, sera de courte durée.

Mais les Américains ont oublié comment se parler. Ils ont perdu les canaux par lesquels ils communiquaient autrefois facilement et automatiquement avec l’autre partie, des voisins qui votaient différemment à un écosystème d’informations télévisées partagé qui a forgé un vocabulaire commun dans les affaires publiques.

Le fossé bleu-rouge est réel et croissant, mais il est moins entretenu par des divergences d’intérêts fondamentales insurmontables que par les nombreux obstacles structurels qui empêchent les citoyens de cette démocratie emblématique de communiquer entre eux de manière soutenue et significative.

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