L’antisémitisme au cœur du procès des attentats de janvier 2015 à Paris
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L’antisémitisme au cœur du procès des attentats de janvier 2015 à Paris

Plus de trois mois après l'ouverture de cette audience historique, le verdict contre les 14 accusés est attendu le 16 décembre

"Morts parce que Juifs" ; enterrement en Israël des victimes de l'Hyper Cacher de Vincennes, en janvier 2015. (Crédit : Flash90)
"Morts parce que Juifs" ; enterrement en Israël des victimes de l'Hyper Cacher de Vincennes, en janvier 2015. (Crédit : Flash90)

Le parquet national antiterroriste a commencé lundi matin à prendre ses réquisitions au procès des attentats de janvier 2015 ayant frappé Charlie Hebdo, une policière municipale à Montrouge et l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, plus de trois mois après l’ouverture de cette audience.

« Il y a des événements qui nous marquent tous à vie, il y a des procès plus que d’autres qui font trembler la voix, qui font que le cœur se serre », a déclaré l’avocate générale Julie Holveck, en lançant peu après 09H30 ce réquisitoire à deux voix qui doit se prolonger jusqu’à mardi.

Les 7, 8 et 9 janvier 2015, les frères Saïd et Chérif Kouachi et Amédy Coulibaly portaient le combat jihadiste en France, faisant 17 morts et semant l’effroi dans le monde entier.

Ils « nous ont volé notre bien le plus précieux : notre sécurité », a estimé l’avocate générale devant la cour d’assises spéciale de Paris.

« Ce fut un tremblement de terre dont nous avons senti encore les répliques à trois reprises au cours de ce procès », avec notamment la décapitation le 16 octobre du professeur d’histoire-géographie Samuel Paty, a souligné la magistrate.

Quatorze accusés sont jugés depuis le 2 septembre, poursuivis pour leur soutien logistique présumé aux trois jihadistes, abattus par les forces de l’ordre le 9 janvier 2015.

Agés de 29 à 68 ans, ils encourent des peines allant de dix ans de prison à la réclusion criminelle à perpétuité. Trois d’entre eux sont jugés par défaut, dont Hayat Boumeddiene, ex-compagne de Coulibaly, introuvable depuis sa fuite en Syrie quelques jours avant les attentats.

Dans le box, Ali Riza Polat est celui qui risque le plus gros. Présenté comme « le bras droit » d’Amédy Coulibaly et la cheville ouvrière des attentats, ce Franco-Turc de 35 ans, jugé pour « complicité » de crimes terroristes, réfute toute responsabilité dans les attaques, assurant n’avoir rien su des projets mortifères de Coulibaly.

Mis en cause pour avoir recherché et fourni des armes au trio meurtrier, ses coaccusés, des délinquants multirécidivistes jusque-là jamais condamnés pour terrorisme, ont nié toute radicalisation et proclamé leur innocence.

Les quatre victimes de l’Hyper Cacher, de gauche à droite : Yoav Hattab, Yohan Cohen, Francois-Michel Saada, Philippe Braham. (Crédit : autorisation)

L’antisémitisme au cœur du procès

L’antisémitisme s’est trouvé ces derniers jours au cœur des plaidoiries des avocats des parties civiles.

Maître Elie Korchia, qui défend les jeunes caissières de l’Hyper Cacher, traumatisées, qui vivent aujourd’hui en Israël, a déclaré lors de la sienne que les victimes se trouvaient « dans l’angle mort de notre conscience politique » et que ce procès « est le procès de l’antisémitisme sur notre sol ».

Il est revenu également sur les attentats commis par Mohamed Merah en mars 2012 à Toulouse, notamment contre l’école juive Ozar Hatorah, qui constituent selon lui la « matrice » du terrorisme de ces dernières années en France. Il a ajouté regretter que « personne n’était [alors] descendu dans la rue », à la différence du 11 janvier 2015.

Maître Laurence Sechman, avocate des familles de Yoav Hattab et Michel Saada, morts à l’Hyper Cacher, a elle démarré en citant Emile Zola, qui avait défendu Alfred Dreyfus dans son texte J’accuse. « Ce qui a existé il y a 125 ans existe toujours », a-t-elle dit.

Elle a également plaidé que « le ventre de la bête immonde a muté, s’est cloné, Dolly-Coulibaly » [« Dolly » était le surnom d’Amedy Coulibaly].

« Mort aux Juifs, sales Juifs ! », a-t-elle crié, avant de marquer une pause, puis d’affirmer d’une toute petite voix : « Pourquoi ?… » Nouveau silence. « Il n’y a pas de réponse. C’est une haine. Elle se donne en héritage », a-t-elle répondu, évoquant ensuite la « haine » du Juif qui « s’insinue partout, dans le cerveau d’un Amedy Coulibaly, d’un Cherif et autres Kouachi, d’un Merah et tant d’autres. Le Juif est l’intrus. Il nourrit tous les fantasmes ».

Se tournant vers les juges, elle a ajouté espérer que « ce verdict bâtisse un chemin permettant d’éradiquer cet islam radical et ce djihad et qu’au nom du peuple français vous rétablissiez les principes irréductibles au sein desquels chaque Juif a sa place : liberté, égalité, fraternité ».

Maître Patrick Klugman, avocat de plusieurs parties civiles, a lui aussi axé sa plaidoirie sur le mobile antisémite.

La semaine dernière, il en livrait les points forts au magazine Le Point.

« Nous attendons des mots simples et justes », a-t-il écrit. « Nous attendons juste un simple mot, singulièrement absent de cette procédure : l’antisémitisme. Je veux qu’il entre dans cette cour comme il est entré dans l’Hyper Cacher ! Je veux qu’il entre dans votre verdict, car c’est par lui que l’on a fauché des vies et voulu en supprimer d’autres. »

« On me lancera que l’antisémitisme n’est pas le problème central de notre affaire. Mon problème, c’est précisément que ça ne le soit pas. On cible ou on tue des Juifs dans notre pays avec une facilité déconcertante, dans et hors les faits de terrorisme. Cette haine vient de loin, très loin. Dominique Sopo, le président de SOS Racisme, vous a démontré la mécanique fatale. Noémie Madar, la présidente de l’UEJF, en a rappelé les effets dévastateurs parmi la jeunesse de notre pays. Surtout, le président du CRIF vous a rappelé les douze noms de ces Français tués depuis 2003 du fait de leur appartenance à la religion juive. À chaque occurrence, il y a eu un débat nauséeux pour savoir si la motivation était antisémite. Même dans l’affaire Ilan Halimi, il s’est trouvé un directeur d’enquête, chef de la brigade criminelle de la préfecture de Paris, pour déclarer à propos du Gang des barbares : ‘Ce n’était pas antisémite, ils s’en sont pris à un Juif parce qu’ils pensaient qu’il avait de l’argent.’ À chaque fois, nous nous heurtons à un débat judiciaire, qui est odieux. À chaque fois. »

« Nous pensions la France des années 2000 guérie. Elle était malade et plus largement atteinte qu’ignorante de ses propres symptômes. Bien avant que les faits de terrorisme ne recommencent, avant l’assassinat du pauvre Ilan Halimi, quelque chose dans notre pays s’est fissuré. C’était un antisémitisme à bas bruit, périphérique… », a-t-il ajouté.

« Savez-vous combien de fois le mot antisémitisme apparaît dans l’ordonnance de mise en accusation qui saisit votre cour ? Combien de fois ce mot qui cause le crime dans un de ses aspects les plus fondamentaux est-il mentionné sur 271 pages ? Une seule fois ! Et encore, pour le contester ! L’antisémitisme est pourtant partout dans notre affaire. Il ne concerne pas que le volet Hyper Cacher. Michel Catalano, l’imprimeur courageux, vous l’a rappelé : la première question que lui ont posée les frères Kouachi, c’est de savoir s’il était Juif. Et, en pleurant, il vous a confié que, s’il avait répondu par l’affirmative, il serait mort. On tue des journalistes, on tue des policiers, on tue des Juifs… mais les assassinats de Juifs sont devenus tellement – pardon du mot – ‘rituels’ que ce sont les seuls que l’on n’interroge plus. Entre l’attentat de la rue Copernic [1980] et celui de l’Hyper Cacher, les Juifs ont été la cible la plus constante et la plus éprouvée du terrorisme en France, sans aucune prise de conscience. Les Français juifs se sont trouvés dans le point de mire de deux lignes de fracture : l’obsession criminelle de ceux qui veulent les tuer et l’indifférence des autres. »

« Dans les années 1980, on voulait ‘libérer’ les Palestiniens par la ‘révolution armée’, donc on tuait des Juifs en France. Depuis les années 2000, on venge les Palestiniens au nom d’Allah, et on tue encore des Juifs en France. »

« Depuis les faits qui se sont déroulés le 19 mars 2012 à l’école Ozar-Hatorah, chaque Français juif dépose ses enfants à l’école avec un pincement au cœur. Depuis le 9 janvier 2015, chaque Français juif qui fait ses courses sait qu’il prend un risque de mort. Depuis le 9 janvier 2015, chaque Juif de France sait qu’il est une cible. Chaque Français juif sait qu’il est une cible. Je vous demande d’entendre cette phrase terrible et de l’emporter avec vous dans la salle des délibérations. »

Le procès devait initialement se terminer le 10 novembre. Mais il a été suspendu un mois en raison de l’état de santé d’Ali Riza Polat, diagnostiqué positif à la COVID-19 avec deux coaccusés, puis victime de complications médicales. Le verdict est attendu le 16 décembre.

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