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Interview

Le BDS n’empêchera pas un réalisateur arabe chrétien de s’envoler

Les boycotteurs ont dénoncé Shady Srour, originaire de Nazareth, qui a présenté son film 'Holy Air' au Seret Film Festival de Londres, mais n'ont pu empêché son succès

Yaakov Schwartz est le rédacteur adjoint de la section Le monde juif du Times of Israël

  • Adam, joué par l'écrivain et metteur en scène Shady Srour, obtient l'approbation du clergé dans 'Holy Air'. (© 2017 Tree M Productions)
    Adam, joué par l'écrivain et metteur en scène Shady Srour, obtient l'approbation du clergé dans 'Holy Air'. (© 2017 Tree M Productions)
  • Shady Srour tente de vendre des souvenirs exceptionnels aux touristes chrétiens dans le film "Holy Air". (© 2017 Tree M Productions)
    Shady Srour tente de vendre des souvenirs exceptionnels aux touristes chrétiens dans le film "Holy Air". (© 2017 Tree M Productions)
  • Le film 'Holy Air' du cinéaste Shady Srour est irrévérencieux. (© 2017 Tree M Productions)
    Le film 'Holy Air' du cinéaste Shady Srour est irrévérencieux. (© 2017 Tree M Productions)
  • Laetitia Eido, (à gauche), également connue pour son rôle dans "Fauda", joue Lamia dans "Holy Air" du cinéaste Shady Srour. (© 2017 Tree M Productions)
    Laetitia Eido, (à gauche), également connue pour son rôle dans "Fauda", joue Lamia dans "Holy Air" du cinéaste Shady Srour. (© 2017 Tree M Productions)

Le cinéaste Shady Srour, né à Nazareth, n’aime pas qu’on le qualifie d’“Arabe israélien”.

« Je suis Palestinien. Je suis né en Israël. Le terme ‘Arabe israélien’ me déconnecte de ma propre identité et des membres de ma famille qui vivent à Ramallah », a déclaré Srour au Times of Israel lors d’une récente interview.

Il est donc ironique de constater qu’avant le Seret International Film Festival du mois dernier à Londres, Srour a été la cible de la branche britannique du mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) pour avoir accepté que le festival israélien projette son film « Holy Air » de 2017.

Le film est centré autour d’un vendeur de Nazareth désespéré qui découvre simultanément que sa femme est enceinte de leur premier enfant et que son père est en phase terminale – tout en essayant de commercialiser un « produit naturel » pour les pèlerins religieux naïfs.

Srour a écrit, joué et réalisé le film, qui a été soutenu par plusieurs organismes, dont l’Israel Film Fund, le Gesher Multicultural Film Fund, le Israel Lottery Council for Culture & Arts et les Tabar Hotels. Il a été projeté pour la première fois en 2017 au prestigieux Tribeca Film Festival de New York avec cinq projections dans le cadre de l’International Narrative Competition. Depuis, il a fait le tour du monde, et notamment au Festival du film de Jérusalem.

Lors du festival Seret de Londres le mois dernier, le cinéaste de 45 ans, qui vit toujours dans son Nazareth natal, a fait la une des journaux pour avoir refusé de céder à la pression du BDS. Mais ce geste ne signifiait pas du tout pour Srour un soutien à l’Etat juif.

« Je suis une personne libre et un artiste qui croit au dialogue et à la liberté de parole et d’expression individuelle et collective. Je refuse de permettre à qui que ce soit d’utiliser mon art pour leur ordre du jour », a expliqué Srour.

Le réalisateur est l’un des fondateurs du mouvement du cinéma palestinien de la Nouvelle Vague, et préfère utiliser sa propre tribune pour diffuser son message plutôt que de le taire par dépit.

Néanmoins, a-t-il précisé, l’un de ses plus grands défis consiste à humaniser ses sujets – en les élevant au-delà de la somme de leurs difficultés – et cela signifie souvent reléguer la politique au second plan.

Cela convient parfaitement à Srour, car il préfère jouer l’artiste plutôt que l’homme politique.

Srour a pris un moment pour parler avec le Times of Israel de « Holy Air », de politique identitaire, de libido féminine et de ce qu’il a en commun avec les juifs de la diaspora. Vous trouverez ci-dessous un extrait de l’interview.

Comment s’est passée la projection au festival Seret à Londres ?

Il y a eu une campagne BDS contre mon film, organisée par des Palestiniens et des cinéastes et activistes juifs israéliens de gauche. Avant la campagne BDS, il y a eu une projection. Après la campagne, il y a eu en fait une plus forte demande pour des projections supplémentaires.

J’ai contacté les organisateurs du festival au sujet d’une accusation dans la lettre du BDS selon laquelle le festival était devenu un événement politique soutenant et célébrant le 70e anniversaire d’Israël. Les organisateurs du festival Seret ont répondu qu’ils sont enregistrés en tant qu’ONG à Londres et que selon la loi britannique, tout financement politique ou religieux est interdit.

Il y avait le logo « 70 » sur les affiches du festival du film célébrant l’anniversaire de la fondation d’Israël, ce qui était un problème pour moi. Pour ceux d’entre nous qui sommes Palestiniens, nous lions cette journée de fondation à la Nakba, lorsque l’identité palestinienne s’est dispersée.

Ce n’est pas un moment de fête pour nous – ce n’est qu’un fait. Avec l’appui de mon ami et directeur Anan Barakat, je leur ai demandé d’enlever le logo et d’adapter les supports. Les organisateurs du festival ont été très réceptifs au dialogue et, par conséquent, ils ont retiré le logo et modifié certains textes. J’ai été franchement surpris de voir de telles concessions. En fait, c’était une prouesse historique pour nous en tant que cinéastes et militants palestiniens à travers notre art et nos idéaux.

Avez-vous trouvé paradoxal d’être la cible du mouvement BDS ?

Évidemment, je rejette les manœuvres utilisées contre moi. Je crois qu’il y a des histoires importantes à raconter sur les gens et la communauté dont je fais partie. Tout le monde devrait comprendre qu’il doit y avoir une place pour l’artiste – ce qui est différent d’un politicien ou d’un chef religieux.

Le cinéaste Shady Srour lors de la première de son film ‘Holy Air’ au Tribeca FIlm Festivfal 2017. (Autorisation)

Je suis contre l’occupation, la répression, le meurtre et la violence. Cela fait partie de mes thèmes dans « Holy Air ». Mais boycotter le cinéma ou le dialogue culturel n’a pas de sens pour moi, alors j’adopte une approche différente. Je crois en la confrontation d’un public.

J’ai mis en place un miroir pour que les spectateurs voient la réalité telle que je la vois – quelque chose qu’ils n’ont peut-être jamais vu auparavant. Je veux un dialogue culturel. Comment quelqu’un pourrait-il prétendre au progrès humain et répondre par un boycott culturel ?

Par exemple, le grand cinéaste Jean-Luc Godard a boycotté un événement artistique israélien. C’est réconfortant pour moi qu’il l’ait fait par sympathie pour le peuple palestinien ; cependant, quelqu’un comme lui qui est mûr politiquement et cinématographiquement est en mesure de profiter de sa formidable tribune et de dire ce qu’il a à dire – et cela peut être plus fort que n’importe quel boycott.

J’ai un gros problème avec la politique. Toute cette histoire de BDS, c’était de la politique, et je déteste ça parce qu’il faut beaucoup d’énergie, et je veux faire des films. Si j’avais voulu faire de la politique, j’aurais été à la Knesset ou ailleurs. J’aime le cinéma, j’aime l’art et j’ai beaucoup de choses à dire – et le problème est que partout où je vais, quand je vais sur scène, les gens commencent à parler de politique.

J’ai compris l’allusion. Il y a beaucoup de gags très drôles tout au long du film. Pouvez-vous me parler de certaines de vos influences comiques ?

J’ai le sens de l’humour dans le sang. Quand j’ai suivi des cours de théâtre, j’étais bon en cours de pantomime. En fait, notre professeur était un étudiant du légendaire Marcel Marceau, qui est venu visiter l’Université [Tel Aviv]. J’ai été très impressionné par lui.

En ce qui concerne le sens de l’humour, je l’ai à l’écran, mais d’une façon ou d’une autre, je ne l’utilise pas autant dans la vie réelle que dans le cinéma. J’enseigne à l’Open University [de Raanana], et chaque cours dure environ trois heures. Je prends beaucoup de plaisir pendant les cours et beaucoup d’étudiants veulent suivre mon cours parce que c’est un cours amusant. Mais j’utilise l’humour intelligent – je respecte mon public quand je plaisante.

En fait, mon grand-père était connu pour son sens de l’humour dans son village natal d’Eilabun. Il est mort il y a environ 15 ans, mais les gens se souviennent encore de lui. Il a donné des surnoms à tout le monde dans le village [du nord d’Israël], et c’est ce que je fais aussi. En classe, j’appelle souvent les élèves par de drôles de surnoms.

Par quoi avez-vous commencé, en tant que comédien ou metteur en scène ?

J’ai joué dans des pièces de théâtre depuis mon enfance, et j’ai aussi écrit et réalisé. J’ai toujours admiré les artistes qui ont écrit, réalisé et joué dans leurs films, comme Orson Welles et Woody Allen, et dans leurs pièces, comme Molière et Shakespeare.

Le film ‘Holy Air’ du cinéaste Shady Srour est irrévérencieux. (© 2017 Tree M Productions)

Après avoir terminé mes cours de théâtre, j’ai auditionné pour les rôles de personnages arabes dans le cinéma, mais la plupart des rôles disponibles étaient des terroristes ou des rôles superficiels.

Et, ironiquement, je n’étais pas « assez arabe » pour ces rôles parce qu’ils pensaient que j’étais russe ou argentin. J’ai donc décidé de poursuivre mes études en cinéma et de jouer dans mes films. De cette façon, je pouvais prendre les rôles principaux et faire entrer dans le cinéma des personnages arabes respectables, pas seulement des stéréotypes.

C’est plus facile pour moi de jouer dans mon film que de faire appel à un acteur, parce que je l’ai écrit et que j’ai vécu chaque seconde de cette histoire. Je peux aussi donner beaucoup à mon partenaire et ressentir les vrais moments devant la caméra. Je peux dire si c’est une bonne prise ou non sans regarder le moniteur.

Quand j’ai dit que j’allais jouer dans « Holy Air », tout le monde était contre, sauf mon coproducteur Ilan Moskovitch, qui a compris que ce film était pour moi très personnel.

Est-ce que les gens vous en veulent d’aimer le réalisateur le plus juif qui soit ?

Woody Allen est juif, mais je pense vraiment que les Juifs de la diaspora sont très proches de moi, parce que je ressens ce que cela signifie d’être une minorité, et je pense que nous avons cela en commun.

Dans quelle mesure le personnage d’Adam vous ressemble-t-il ? Pouvez-vous nous dire où les identités se chevauchent et où, le cas échéant, elles divergent ?

Adam est l’expression cinématographique de moi-même. Ma situation est compliquée – il y a des aspects politiques, sociaux, religieux, existentiels, philosophiques et psychologiques. J’étais enceinte d’Adam qui a grandi en moi pendant 11 ans. Au début, il s’agissait d’un couple qui découvre sa grossesse et décide d’émigrer afin d’avoir une vie meilleure pour eux-mêmes et leur enfant. C’était une histoire personnelle.

Mais écrire et faire une demande de financement prend du temps, alors j’ai déjà eu deux filles et je me suis quand même vu faire une demande de financement.

Adam est resté jeune, tandis que je me suis transformé en père et suis devenu plus mature alors que je vivais encore à Nazareth. Je sentais qu’Adam et moi étions plus éloignés l’un de l’autre. J’ai abandonné l’idée d’émigrer, et j’ai décidé de changer le scénario en gardant le couple à Nazareth, ce qui a fait ressortir différents aspects de l’histoire et a été plus difficile.

Scène du film « Holy Air ». (© 2017 Tree M Productions)

La question pour moi est devenue : que ferait Adam dans un endroit où les rêves n’existent pas, et que laisserait-il à ses enfants ?

Depuis que je suis enfant, j’ai eu beaucoup de rêves, mais dans ma situation, en tant que minorité, j’ai dû abandonner ou faire des compromis sur beaucoup d’entre eux. Par exemple, chaque enfant rêve d’être pilote un jour. J’ai aussi fait ce rêve. Mes parents, bien sûr, étaient heureux et m’encourageaient, mais ils ne m’ont pas dit que je n’avais aucune chance de devenir pilote dans ce pays. Ils m’ont encouragé, mais en fait, ils m’ont menti.

Quand je suis devenu adolescent, j’ai compris que si vous êtes un citoyen palestinien d’Israël, vous ne pouvez pas être pilote. Si vous restez ici, vous devez abandonner cette idée, tout comme si vous vouliez devenir président d’Israël ou travailler pour la seule compagnie d’électricité du pays parce qu’ils [historiquement] n’embauchent pas d’Arabes.

En grandissant, la liste des rêves que je devais abandonner s’allongeait. La situation est toujours la même ou pire et maintenant, c’est à mon tour de m’occuper des rêves de mes enfants.

Suis-je censé leur mentir aussi ?

Tous les Arabes palestiniens ici présents ont le même sentiment. Ils utilisent avec sarcasme le terme « vendre de l’air » – nous devons vendre de l’air pour survivre dans un tel endroit. J’ai donc pris ce terme et l’ai dramatisé dans un film. C’est devenu le leitmotiv de l’histoire, un symbole.

Pour survivre, Adam doit être capable de vendre de l’air, une mission impossible, mais il réussit à faire équipe avec les trois religions sous le drapeau de l’air sacré. Le père d’Adam est enterré dans l’air ; les pèlerins achètent de l’air sacré pour sa spiritualité.

Laetitia Eido, (à gauche), également connue pour son rôle dans « Fauda », joue Lamia dans « Holy Air » du cinéaste Shady Srour. (© 2017 Tree M Productions)

Il y a aussi le personnage de Lamia.

Ouais – Lamia est la représentation vraiment puissante et révolutionnaire de la femme dans le monde arabe.

Elle est aussi très libérée sexuellement.

Exactement. Je voulais aussi aborder le sujet de la sexualité parce que les gens ici n’en parlent pas vraiment. Il y a la honte, et c’est très tabou.

Je voulais faire le contraire – montrer que la sexualité doit avoir de la place pour se développer dans un couple. Vous savez, dans une scène, elle tient un godemiché – c’est une femme puissante. [Rires.] Vous vous souvenez du gode ?

Oui, elle l’agite pendant l’entretien et les gars sont terrifiés.

Imaginez – dans cette pièce, il y a trois hommes et une femme, et elle est plus puissante qu’eux. Ils ont peur du gode, ou d’une femme comme ça. Dans une société comme celle-là, les femmes qui sont très puissantes sont dangereuses pour les hommes. C’est pourquoi vous verrez que les femmes qui ont une carrière ne se marient pas souvent. Les hommes se sentent très menacés.

Mais en même temps, Lamia est aussi une femme. Elle vit au Moyen-Orient, et vous savez, il est difficile pour une femme qui vit ici de voir tous ces morts et ces meurtres – qu’il s’agisse de soldats israéliens, d’enfants palestiniens ou même de ce qui se passe en Syrie.

En tant que femme, elle ressent tout cela très fortement. C’est pourquoi elle fait une dépression nerveuse – c’est utopique, en fait. C’est aussi quelque chose qui m’a influencé chez Lady Macbeth.

L’actrice Laetitia Eido joue Lamia dans « Holy Air » du réalisateur Shady Srour. (© 2017 Tree M Productions)

Et qu’en est-il de la vraie vie ?

Oui, j’ai eu l’idée de la crise de panique dans le film grâce à ma femme – elle a eu une crise de panique parce que nous ne voulions pas mettre cet enfant au monde, alors nous avons décidé d’avorter. Elle a eu une semaine infernale. Pendant quatre ou cinq jours, elle n’a été qu’une montagne russe d’émotions, allant de haut en bas. Une nuit, je l’ai trouvée dans le salon, frissonnant et transpirant, et je ne comprenais pas ce qui se passait. Après cela, j’ai réalisé que c’était de l’anxiété. Mais nous avons décidé de garder le bébé.

Pouvez-vous me parler de vos projets à venir ? Quelle est la prochaine étape ?

Je travaille sur plusieurs projets en même temps, à la fois des longs métrages et une série télévisée. Je viens de tourner un court métrage intitulé « OSLO », et c’est ma propre vision artistique des Accords d’Oslo.

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