Le conservateur du musée du kibboutz Baram fait son retour
Avi Ifergan a lancé trois nouvelles expositions au musée d'art et d'art judaïque Bar-David, anticipant l'arrivée de visiteurs dans la communauté située à la frontière libanaise alors que la menace du Hezbollah s'est apaisée - pour l'instant

C’est à l’heure du déjeuner, quand les habitants ont emprunté les chemins sinueux et bordés d’arbres du kibboutz Baram pour se rendre à la salle à manger commune, que les visiteurs peuvent constater que la majorité des résidents déplacés de cette petite communauté agricole de Haute Galilée sont bien rentrés chez eux.
À l’intérieur, devant un déjeuner composé de schnitzel et de riz, Avi Ifergan, membre du kibboutz, fait un geste en direction de la spacieuse salle à manger. « Voyez par vous-même », dit-il. « C’est comme si tout était revenu à la normale ».
Le Times of Israel s’est rendu au kibboutz à la veille du premier anniversaire du cessez-le-feu qui avait été conclu avec le groupe terroriste du Hezbollah, au mois de novembre 2024, après plus d’une année de guerre qui aura laissé de sérieuses cicatrices encore visibles dans le paysage. Quand les hostilités s’étaient déclenchées, les habitants avaient également dû déserter le nord du pays, pour trouver un refuge plus sûr.
La communauté, qui est située à seulement 300 mètres de la frontière avec le Liban, avait été entièrement évacuée le 9 octobre 2023, deux jours après le pogrom qui avait été commis par le Hamas dans les communautés frontalières de Gaza, dans le sud d’Israël, le 7-Octobre. A l’époque, les autorités israéliennes craignaient que le Hezbollah, au Liban, ne tente de mener une attaque sanglante similaire.
Les habitants de Baram avaient fait partie des 60 000 personnes appartenant à 32 communautés du nord d’Israël qui avaient dû quitter leurs foyers après que le groupe terroriste, avec le soutien d’autres factions armées, a commencé a lancer ses attaques aux missiles et aux drones en direction de l’État juif, le 8 octobre, en signe de soutien au Hamas.
Le 9 octobre, Ifergan, âgé de 70 ans, conservateur bénévole au sein du musée d’art et d’art judaïque Bar-David du kibboutz, avait rapidement stocké une grande partie des œuvres d’art permanentes du musée dans un entrepôt, au sous-sol du bâtiment. Il s’était ensuite saisi de la collection de croquis qui étaient alors exposés, les embarquant dans sa voiture pour les rendre à leurs auteurs, à Tel Aviv.
« C’était très tendu », déclare Ifergan. « Certains artistes voulaient savoir ce que leurs œuvres allaient devenir ; d’autres s’en moquaient complètement ; j’ai simplement tout pris en charge, à ce moment-là. »
Aujourd’hui, presque 90 % des membres du kibboutz qui avaient été déplacés pendant la guerre sont de retour – ils sont revenus au printemps et pendant l’été. C’est aussi le cas d’Ifergan, qui raconte être resté, pendant la plus grande partie de la guerre, à Beit Shean, chez sa sœur.
Le musée Bar-David a de nouveau rouvert ses portes, avec trois nouvelles expositions qui ont débuté le 8 novembre et qui seront à découvrir jusqu’au 20 février.
Il y a notamment la première exposition solo de Noam Edry, « Red Day », une collection vaste et vibrante de peintures à l’huile qui représentent la vie au kibboutz Ramat Yohanan dans la région de Haïfa, la communauté natale de l’artiste où elle a choisi de revenir vivre depuis qu’elle a quitté Tel Aviv, il y a plusieurs années.
« At the Edges of Sorrow », de Yael Toren, présente l’œuvre de cette dernière. Elle travaille avec le verre, l’argile, les ossements, le papier, la lumière — des matériaux fragiles ou périssables qui permettent à l’artiste de réfléchir sur ce que devient le chagrin lorsqu’il se transforme en objet.
La troisième exposition, « Protected Landscape » de Gabriella Wilentz, offre un aperçu nouveau et créatif des structures en matière de défense – avec notamment un poste de garde qui sert à la fois de lieu de prière et de bunker, ainsi qu’un abri anti-aérien en latex de couleur chair.
Toutes ces expositions avaient été planifiées avant le 7-Octobre et avant les guerres qui avaient suivi – Israël avait dû se défendre contre le Hamas, le Hezbollah, l’Iran et les Houthis du Yémen – mais la majorité des œuvres présentées semblent rester tout à fait d’actualité compte-tenu des tensions et du traumatisme entraîné par ces deux dernières années.
« Qui allait vouloir venir ici ? »
Tout au long de son déplacement forcé, Ifergan dit être revenu chaque semaine environ dans son village natal, empruntant une route secondaire, craignant à tout moment qu’une roquette thermoguidée ou qu’un missile aérien ne s’abatte sans autre forme d’avertissement.
Il dit s’être demandé quand il pourrait rouvrir le musée et reprendre les expositions qui étaient programmées – des pensées qu’il chassait, explique-t-il, dès qu’elles lui venaient à l’esprit.
« Je veux dire, qui allait vouloir venir ici ? », s’interrogeait Ifergan.
« C’est vraiment ce que je pensais à ce moment-là », se rappelle-t-il.
Comme les autres membres du kibboutz, Ifergan craignait qu’Elcam Medical, une usine de matériel médical implantée au kibboutz depuis plusieurs décennies, principale source de revenus de la communauté, ne soit touchée par une roquette du Hezbollah.
En réalité, le kibboutz a subi relativement peu de dégâts – même si le toit du musée et plusieurs autres bâtiments ont été légèrement endommagés par des impacts de roquettes.
Ifergan amène souvent, au volant de sa voiture, les touristes à un poste d’observation situé en face de la communauté, empruntant pour ce faire une route cahoteuse, en sable. De là, les visiteurs peuvent apercevoir les maisons libanaises qui, autrefois, arboraient le drapeau du Hezbollah avant que le cessez-le-feu du mois de novembre 2024 n’impose au groupe terroriste de se retirer du sud du Liban.
« On vit dans cet endroit pastoral extraordinaire mais tout peut changer en un instant », s’exclame Ifergan, qui a résidé à Baram pendant toute sa vie d’adulte.
Si Baram est à deux pas du Liban, la communauté, depuis la guerre, nourrit moins de crainte au sujet de la possibilité que les tunnels du Hezbollah — dont certains, selon l’armée israélienne, atteignent Israël — puissent s’ouvrir sur le kibboutz dans la mesure où ce dernier est situé en amont de la frontière libanaise.
Ifergan déclare toutefois que les membres du kibboutz ont été informés à plusieurs reprises que le Hezbollah avait construit des infrastructures souterraines tout le long de la frontière avec Israël, des infrastructures équipées de « tout le nécessaire : des munitions, des cuisines et des tunnels menant à diverses communautés israéliennes ».
« Il y avait beaucoup de souterrains de ce type et l’armée les a tous détruits », dit-il.
« Nous ne pouvons pas nous offrir le luxe d’attendre, nous ne pouvons pas être naïfs », indique Ifergan. « Nous avons eu beaucoup de chance le 7-Octobre, quand toute la frontière avec le Liban n’a pas explosé pour devenir un autre front de guerre. »
Ifergan fait remarquer que les habitants du kibboutz ont toujours reçu pour consigne de préparer un sac en vue d’une possible évacuation – son sac était donc prêt. Quand les habitants ont reçu l’ordre de partir, « des tonnes de chars et de soldats » sont immédiatement arrivés, se souvient-il.
Ifergan ajoute que l’été dernier, peu après son retour, il s’est senti prêt à installer les trois expositions qui étaient prévues de longue date pour le musée.
« Il y a ici tout ce que vous pouvez attendre d’un tableau »
Les œuvres d’art contemporain qui sont présentées dans les trois expositions sont très différentes de la collection permanente du musée – une vaste collection d’objets judaïques, d’œuvres israéliennes datant de la période artistique Bezalel, au début du 20e siècle, et des œuvres du mouvement expressionniste allemand qui avaient été rassemblées par Moshe Bar David, un employé municipal de Haïfa qui avait acheté et troqué des centaines d’œuvres d’art tout au long de sa vie – il les avait ensuite données au kibboutz Hashomer Hatzair, où vivait sa fille.
La collection, qui comprend des œuvres de Marc Chagall, Boris Schatz, Herman Struck, Max Lieberman et d’autres, est conservée dans l’ancienne maison des enfants de la communauté, qui a été rénovée et transformée en musée en 1980.
Comme la majorité des membres du kibboutz, Ifergan a occupé de nombreuses fonctions au sein de sa communauté – il a notamment été responsable de la maintenance. Il a enseigné l’art dans des collèges locaux avant de devenir conservateur bénévole au musée du kibboutz, il y a cinq ans.
Né au Maroc, Ifergan est arrivé au kibboutz pendant son service dans l’armée israélienne – il était soldat au sein de la brigade Nahal. Il a fini par s’établir définitivement au sein de la communauté.
« C’est beaucoup de travail, mais c’est mon kibboutz », s’exclame Ifergan qui organisait régulièrement des expositions avant le 7-Octobre. Il animait des conférences et des sommets, et il accueillait des conservateurs et des artistes du centre du pays.
Rentrer chez lui a été « merveilleux », dit-il – un retour qui s’est produit par étapes, explique-t-il. Il raconte être venu d’abord une seule journée pour voir comment il se sentait, puis qu’il est resté plusieurs jours consécutifs. Il s’est enfin senti prêt à regagner son foyer définitivement.
Un vendredi soir, peu après leur retour, les membres du kibboutz avaient reçu des messages WhatsApp leur demandant d’éteindre les lumières de leurs maisons et de fermer les volets, des terroristes s’étant peut-être infiltrés au sein de la communauté.
« Je n’avais pas d’arme. J’avais été soldat de combat, mais là, je me suis demandé : ‘Où est-ce que je peux aller, sur le toit ?’, » se souvient Ifergan. « C’est ce genre de choses qui vous passent par la tête ».
Il est heureux, toutefois, d’avoir regagné sa maison, de pouvoir organiser des événements autour des expositions et d’accueillir à nouveau des invités.
Il contemple les peintures à l’huile de Noam Edry qui représentent des scènes familières de la vie du kibboutz, des salles de costumes et des salles de couture, de jeunes enfants chantant dans une chorale, avec une dernière toile qui consiste en une composition qui s’inspire des rassemblements et des manifestations en faveur des otages qui ont eu lieu au cours des deux dernières années.
« Il y a ici tout ce que vous pouvez attendre d’un tableau », explique-t-il. « C’est un récit tout entier et les gens viennent le voir, ils reconnaissent les visages et ils se voient simplement eux-mêmes ».
C’est une exposition sur la vie dans un kibboutz – et pour l’instant, c’est aussi la vie qu’Avi Ifergan espère pouvoir continuer à mener.
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