Le décret de l’antisémitisme sur les campus est détourné, selon son auteur
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Interview

Le décret de l’antisémitisme sur les campus est détourné, selon son auteur

Kenneth Stern affirme que le décret sur l'antisémitisme sur les campus fera plus pour étouffer le discours pro-palestinien que pour protéger les étudiants juifs

Eric Cortellessa couvre la politique américaine pour le Times of Israël

Des étudiants protestent lors d'une manifestation anti-Israël à l'Université de Irvine, en Californie. (Mark Boster/Los Angeles Times via Getty Images/JTA)
Des étudiants protestent lors d'une manifestation anti-Israël à l'Université de Irvine, en Californie. (Mark Boster/Los Angeles Times via Getty Images/JTA)

WASHINGTON – Kenneth Stern a rédigé la « définition de travail de l’antisémitisme » que le président américain Donald Trump a utilisée dans un ordre exécutif pour cibler l’antisémitisme sur les campus universitaires. Il est aussi l’un des critiques les plus virulents du récent décret.

« Ce n’est pas la définition qui est le problème », a dit Stern au Times of Israel. « C’est l’utilisation abusive de cette définition ».

Il y a quinze ans, en tant qu’expert de l’antisémitisme au sein de l’American Jewish Committee, Stern a pris l’initiative de formuler une définition qui aiderait les différents pays à avoir une interprétation commune de la plus ancienne forme de haine au monde. Le but, disait-il, était de mieux suivre l’antisémitisme et les incidents antisémites dans le monde entier.

« Il est vraiment difficile pour les gens de différents pays de savoir ce qu’il faut rechercher sans certaines directives et une définition », a-t-il expliqué. « Il y avait clairement un besoin d’avoir une sorte de feuille de route. »

Aujourd’hui, soutient Stern, l’administration Trump utilise cette définition pour faire taire les discours pro-palestiniens sur les campus universitaires.

« Il n’a jamais été question que cela soit utilisé comme un code de facto contre les discours haineux sur les campus », a-t-il dit. « Il s’agissait de former les fonctionnaires de police à ce sujet et ainsi de suite. Mais restreindre le discours sur un campus, en particulier, est quelque chose qui n’a jamais été envisagé. »

Kenneth Stern, directeur du Bard Center for the Study of Hate. (Emily Stern)

Le mois dernier, M. Trump a signé un décret ciblant l’antisémitisme en menaçant de retenir les fonds fédéraux des établissements d’enseignement supérieur s’ils ne combattaient pas suffisamment la discrimination anti-juive.

Il utilisera la définition de travail de l’antisémitisme – adoptée par la International Holocaust Remembrance Alliance (IHRA) – comme critère pour déterminer quel type de comportement constitue une violation du « Civil Rights Act’s Title VI » de 1964, qui protège contre la discrimination fondée sur la race, la couleur et l’origine nationale.

Cette mesure a fortement divisé la communauté juive américaine, certains la saluant comme une action nécessaire pour combattre une vague croissante d’antisémitisme et d’autres la fustigeant comme une tentative cynique de supprimer les discours critiques à l’égard d’Israël.

La définition inclut des termes qui détaillent les comportements suivants comme étant antisémites : « tenir les Juifs collectivement responsables des actions de l’État d’Israël » ; « nier au peuple juif son droit à l’autodétermination, par exemple en prétendant que l’existence d’un État d’Israël est une entreprise raciste » ; « et faire des comparaisons entre la politique israélienne contemporaine et celle des nazis ».

Stern, qui dirige actuellement le Bard Center for the Study of Hate, a déclaré que les dirigeants juifs de droite faisaient pression pour l’adoption de cette définition dans les établissements d’enseignement depuis une décennie.

« Depuis 2010, les gens de la droite juive essaient de prendre la définition, de la marier avec les pouvoirs du ‘Title VI’ et de l’utiliser comme un moyen d’essayer de supprimer le discours pro-palestinien sur les campus », a-t-il dit. « Bien que je sois d’accord avec certaines des critiques de ce discours, il y a une façon de traiter cela sur un campus : Vous y réfléchissez de façon critique et vous repoussez ».

Le président américain Donald Trump signe un décret exécutif pour lutter contre l’antisémitisme aux Etats-Unis lors d’une réception pour Hanoukka dans la salle Est de la Maison Blanche à Washington, le 11 décembre 2019. (Manuel Balce Ceneta/AP)

Stern a mis en garde contre la contrainte qu’il imposera aux collèges et aux universités lorsque les étudiants manifesteront en faveur de la cause palestinienne ou critiqueront Israël.

« Le problème pour moi n’est pas seulement la façon dont la définition sera utilisée dans les affaires relevant du ‘Title VI' », a-t-il précisé. « C’est plutôt qu’il met en place un système dans lequel les administrateurs ont une raison de condamner ou de tenter de supprimer le discours pro-palestinien parce que leur travail consiste à empêcher l’université d’être poursuivie en vertu du ‘Title VI’. C’est ce que je considère comme un danger majeur. »

Il met en place un système dans lequel les administrateurs ont une raison de condamner ou de tenter de supprimer le discours pro-palestinien parce que leur travail consiste à empêcher l’université d’être poursuivie

D’autres ne sont pas d’accord. L’Anti-Defamation League a salué le décret comme une étape importante dans la lutte contre les incidents antisémites sur les campus.

« Dans un climat de montée de l’antisémitisme, ce décret fournit de précieux conseils sur l’antisémitisme, donnant aux forces de l’ordre et aux responsables des campus un outil supplémentaire important pour aider à identifier et à combattre cette haine pernicieuse, a déclaré le PDG de l’organisation, Jonathan Greenblatt, dans un communiqué.

Mais Stern pense que ce décret ne changera pas grand-chose pour les étudiants juifs.

« Je ne pense pas que cela protégera les étudiants juifs contre le harcèlement », a-t-il expliqué. « Une grande partie de cette question consiste à savoir si l’anti-sionisme est de l’antisémitisme ou non. Cela fait partie de ce débat interne dans la communauté juive sur qui est à ‘l’intérieur de la tente’ et qui est à ‘l’extérieur de la tente’. Je n’aime pas que le gouvernement mette son pouce sur la balance dans un débat interne à la communauté juive. »

En fin de compte, Stern a fait valoir que la plus grande conséquence de l’ordonnance sera une pression accrue pour faire taire certains étudiants qui disent ce qu’ils pensent.

« Est-ce que je pense qu’au final un étudiant va se faire virer pour avoir dit quelque chose d’anti-sioniste ? Non. Est-ce que je pense que cela va limiter la liberté d’expression ? Oui, et je pense que c’est le but », conclut Stern.

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