Le dilemme des sportifs pratiquants en Israël
Rechercher

Le dilemme des sportifs pratiquants en Israël

Un nouveau mouvement populaire vise à pousser la société israélienne à caractère dominant laïc à contrecarrer l’exclusion "tordue" des sportifs respectant Shabbat

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

Shachar Shpaier, adolescent de 16 ans qui joue au football à Kfar Saba, est le seul joueur pratiquant de son équipe. (Crédit : Moshe Shpaier)
Shachar Shpaier, adolescent de 16 ans qui joue au football à Kfar Saba, est le seul joueur pratiquant de son équipe. (Crédit : Moshe Shpaier)

Alors que les juifs américains, à l’état d’esprit plus sportif (ou connus pour leur état d’esprit sportif) célèbrent la légende du baseball, Sandy Koufax pour avoir placé la religion au-dessus de sa carrière à l’occasion de son fameux sacrifice du Yom Kippour durant les championnats mondiaux de baseball (World Series) en 1965, les jeunes athlètes israéliens sont confrontés à ce même genre de dilemme chaque semaine.

La plupart des matchs de football, tout comme les championnats pour la majorité des sports, ont lieu le Shabbat. Pour de nombreux jeunes sportifs, cela conduit à des décisions difficiles : le sport ou la spiritualité.

Mais récemment, un collectif de parents et d’athlètes contrariés par cette question est en train de s’organiser pour lutter contre ce qu’ils appellent la « coercition religieuse » du caractère laïc de la société israélienne. Sous le nom de « Nivheret Hashabat » (l’équipe du Shabbat »), ils ont lancé il y a quelques semaines un groupe sur Facebook et attirent l’attention sur leur cause à travers les médias et la presse en Israël.

Selon Danielle Weiss, l’une des avocates des fondateurs du groupe, le collectif ne demande pas que toutes les compétitions soient retirées de Shabbat – uniquement celles qui affectent les membres de l’équipe respectant le Shabbat. Alors, dans le cas d’une course ou d’une compétition de natation qui tombe pendant le Shabbat, pourquoi ne pas permettre aux participants de courir ou de nager avant ou après le Shabbat ? Les résultats seraient donc calculés et annoncés après le coucher du soleil le samedi soir.

Ce que ce collectif demande, principalement, c’est que la société israélienne à prédominance laïque soit plus inventive et tiennent compte de tout le monde.

Dans cet objectif et bien que le mouvement soit encore dans ses prémices, Weiss annonce que la prochaine étape sera de se rendre à la Knesset et à la Cour suprême pour obtenir la mise en place d’une loi exigeant l’égalité des chances pour les sportifs religieux.

Pour plus d’informations :

La question du Shabbat face au sport est devenue un stigmate depuis quelques années. En aout 2015, le tribunal a statué sur le fait qu’il était illégal de forcer des sportifs religieux à jouer pendant le Shabbat. Les matchs de football du week-end sont extrêmement populaires en Israël. Aussi, avec des dizaines de milliers de téléspectateurs, cette décision revêt un impact tout particulier.

Miri Regev, ministre de la Culture et des Sports, pendant la réunion hebdomadaire du cabinet, dans les bureaux du Premier ministre, à Jérusalem, le 10 juillet 2016. (Crédit : Alex Kolomoisky/Pool)
Miri Regev, ministre de la Culture et des Sports, pendant la réunion hebdomadaire du cabinet, dans les bureaux du Premier ministre, à Jérusalem, le 10 juillet 2016. (Crédit : Alex Kolomoisky/Pool)

En mars 2016, après des mois de débats pendant lesquels les matchs ont continué, la ministre de la Culture et des Sports, Miri Regev, a annoncé qu’une ébauche d’accord entre les clubs, leurs patrons et la fédération de football avait été obtenue. Regev annonce que le nombre de matchs pendant le Shabbat diminuera et que les joueurs décidant de ne pas jouer pendant le Shabbat ne seront pas pénalisés.

Ce n’est pas le cas pour la plupart des compétitions sportives, et, rapportent les fondateurs de Nevheret HaShabbath, certainement pas celui des sports pour jeunes.

Tout en encourageant vers des modèles d’adaptation et d’égalité pour les sportifs religieux, les fondateurs du mouvement populaire font un pas en avant et décrivent comment les familles des athlètes religieux « s’adaptent » aujourd’hui à ce qu’ils perçoivent comme une discrimination dans le milieu sportif.

Pour la famille Shpaier, cela signifie des frais importants et perdre leur fils la plupart des weekends. Le père, Moshe, comptable, explique que son fils Shahar, 16 ans et demi, star montante du football de la Ligue jeunesse la plus importante à Kfar Saba est l’unique joueur pratiquant de son équipe. Alors, comme la plupart des matchs ne sont pas à une distance permettant d’aller à pieds depuis la maison familiale, la plupart des week end, il loue un appartement sur Airbnb à son fil Shahar pour le Shabbat à hauteur de 500 shekels.

Shahar se rend à cet appartement avec de la nourriture préparée par sa famille, la réchauffe sur une plaque chauffante (plata de Shabbat) qu’il amène également avec lui et la laisse allumée durant le Shabbat, selon la pratique religieuse. Son père affirme que son équipe le soutient beaucoup et que son fils prie avant et après les matchs et d’une façon ou d’une autre, ça marche.

« Nous ne sommes pas normaux, » dit Moshe à propos de l’investissement de sa famille dans le sport que son fils Shahar exerce.

Shachar, star montante de 16,5 ans de Kfar Saba, entouré de ses parents. (Crédit : Facebook)
Shachar, star montante de 16,5 ans de Kfar Saba, entouré de ses parents. (Crédit : Facebook)

Aussi, la famille ne peut pas accompagner Shahar sur ses déplacements le week-end ici et là et au final, il reste seul lors de ces soirées traditionnellement dédiées à la famille.

Attendant avec impatience l’emploi du temps de l’année prochaine, Moshe imagine que Shahar sera loin de sa famille pendant une quarantaine de week-ends. « Même à l’armée, il n’est pas aussi souvent absent le week-end pendant le Shabbat », se lamente Moshe.

Les responsables du gouvernement israélien admettent l’absurdité de cette situation. Lorsque le joueur d’escrime, Avishai Bart, religieux pratiquant a demandé à changer la date du championnat ayant lieu un Shabbat l’an dernier, il perdit son action judiciaire mais a obtenu un soutien de Regev puis ensuite du vice-ministre de la Défense, Eli Ben Dahan.

Sur un post Facebook publié sur le site d’information israélien NRG, Regev a écrit : « c’est impensable qu’un excellent sportif israélien ne participe pas à un championnat d’escrime en Israël uniquement parce qu’il a lieu le Shabbat. Ce n’est pas juste et c’est contre tous les principes d’égalités des chances de la société »

Dahan, ancien sportif lui-même, a soutenu le cas de Bart.

« Dans ma jeunesse, j’ai joué au football à l’Hapoel Beer Sheva et très souvent le Shabbat. C’est une situation tordue amenant à ce que, dans l’état d’Israël, le pays des juifs, des sportifs observant le Shabbat ne puissent pas jouer, » a dit Dahan au site d’information israélien Ynet.

Bart a perdu son jugement devant le tribunal des sports, mais de façon encourageante, le championnat de 2016 a immédiatement été programmé un vendredi.

« Si nous brisons le stigmate pour eux, alors la société changera aussi ».

La reprogrammation faisant suite au recours de Bart est juste l’une des nombreuses adaptations et l’un des tournants dans la prise de conscience du public ces dernières années.

Noam Melchior est un ancien champion de judo pratiquant enseignant aujourd’hui dans un club de Judo prestigieux près de Jérusalem -aux rapides progressions. Le fils de l’ancien ministre du gouvernement, le rabbin Michael Melchior (souvent présent sur des compétitions en région), Judoka, rappelle que lorsqu’il était au sommet de ses compétitions il y a 20 ans il n’y avait aucune option religieuse à son statut et il a été obligé de mettre fin à sa carrière sportive.

Le judoka Noam Melchior
Le judoka Noam Melchior

« Aujourd’hui, les choses ont changé, particulièrement dans le judo » dit Melchior admettant toutefois que les championnats ont encore lieu pour la plupart le Shabbat, « il y a largement assez de compétitions auxquelles les enfants peuvent participer à un niveau de championnat.

« Lorsque j’étais enfant, je ne pouvais pas évoluer. Aujourd’hui j’aurais pu », dit Melchior.

Il prédit que c’est « juste une question de temps d’ici qu’une égalité des chances s’installe, par une loi ou par un changement et par la tolérance de la part de la société pour les enfants pratiquants, garçons ou filles.

Bien plus problématique concernant le sport, dit Melchior, c’est le stigmate de la société religieuse envers le sport des jeunes lorsqu’ils prennent de l’âge. Les garçons, dit-il, peuvent se retrouver dans un internat et ainsi ne plus avoir la possibilité de continuer à exercer leur sport. Pour les filles, elles entendaient de leur école religieuse qu’en tant que femme, ça ne se fait pas de participer à des compétitions sportives, alors ils arrêtent.

« Si nous brisons ce stigmate pour eux, alors la société changera aussi, » dit Melchior.

L’avocat Uri Regev, le directeur de l’association pour la liberté religieuse Hiddush raconte que son groupe discute souvent à propos de la question des sportifs religieux mais qu’il sent qu’une étude sérieuse sur cette situation en Israël a besoin d’être réalisée. Et alors qu’il applaudit l’initiative populaire pour pousser à plus de sensibilité et d’inclusion de tous, Regev s’inquiète à propos de la semaine de 6 jours israélienne car faire basculer toutes les compétitions sportives à un autre jour que le Shabbat aboutirait à la fin de tous les sports qui ne peuvent pas faire venir à eux des athlètes durant la semaine jours ouvrés.

« Lorsqu’il est possible de trouver des alternatives et de peser le pour et le contre à nouveau pour élargir la pratique du sport en parallèle du respect du Shabbat pour les religieux, je soutiens de tout mon cœur ce genre de changement, confie Regev.

Le miracle d’un athlète professionnel qui pourrait respecter le Shabbat.

La star du basket juif orthodoxe américain Tamir Goodman propose une perspective différente pour le combat des sportifs religieux israéliens.

« Concernant ma carrière personnelle, je suis extrêmement béni et reconnaissant d’avoir pu vivre ma carrière de joueur et étudiant en Première Division et en tant que joueur professionnel ici en Amérique sans jouer le Shabbat » dit Goodman.

« Je suis parfaitement conscient qu’il s’agit d’un miracle, » dit-il.

Tamir Goodman, ancienne star du basketball, dans la Vieille Ville de Jérusalem. (Crédit : Facebook)
Tamir Goodman, ancienne star du basketball, dans la Vieille Ville de Jérusalem. (Crédit : Facebook)

Néanmoins, avant et pendant l’université, on m’a proposé – et j’ai décliné – plusieurs opportunités qui auraient pu faire évoluer ma carrière mais qui interféraient avec Shabbat. Lorsqu’il jouait, grâce à une bourse à l’université de Towson, il affirme avoir eu du mal à pouvoir continuer à pratiquer ses obligations religieuses.

« L’université, en Amérique était accommodante – autant que possible. Mais c’était très difficile lorsque nous jouions ailleurs et j’avais très faim et il n’y avait aucune nourriture casher lorsqu’il fallait jouer pendant des jours jeûnés ou que je ne pouvais pas prendre le bus en hiver et devais aller à pieds aux matchs sous la neige, raconte Goodman.

Après avoir joué pour Towson, Goodman a émigré en Israël où il joua pour un certain nombre d’équipes très haut classées et notamment le Maccabi tel Aviv, avant et après son service militaire.

« Ici [en Israël], c’est comme une bouffée d’air pur. Même si quelque chose arrivait, ils étaient très accommodants avec moi, » dit Goodman, qui après avoir pris sa retraite écrivit : « la triple menace du Jordan juif » qui parmi d’autres thématiques, explore sa foi sur et hors du terrain

Sans aucun doute, il y a certains sportifs religieux exceptionnels qui obtiennent certaines conditions.

L'avocate Danielle Weiss, cofondatrice de Nivcheret HaShabbat. (Crédit : autorisation)
L’avocate Danielle Weiss, cofondatrice de Nivcheret HaShabbat. (Crédit : autorisation)

Cependant, comme Danielle Weiss de Nivheret HaShabbath a déclaré à Kipa, un site internet en hébreu destiné à une frange de la population orthodoxe moderne en Israël, « Mais que devons-nous faire des sportifs qui ne sont pas les numéros un mais plutôt les quatrième au classement ? » Ne vaut-il pas la peine de s’adapter pour eux aussi ? »

« Je sais qu’il y a des défis tout au long du chemin, il y en a eu pour moi tout au long de ma route » dit Goodman, citant toutes les fois où il a dû rester assis hors-jeu sur des matchs et des entraînements importants ou a dû quitter un match avant la fin les vendredi après-midi. « Chaque défi vous rapproche de la réalisation de votre potentiel ».

Goodman affirme qu’on lui a dit un nombre incalculable de fois que lui, le Juif religieux pratiquant, il ne pourrait jamais avoir de carrière professionnelle dans le basket.

« Pour moi tout a parfaitement bien fonctionné alors que c’était présumé ‘impossible’, » déclare-t-il.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...